‹ Une visite sur un champ de batailleChapitre 5 sur 7 · LA CABANE DES TURGOS · texte numérisé non relu

LA CABANE DES TURGOS

Au-dessous de Tarbre du maréchal, si Ton descend vers la Sauer et Wœrth, on trouve un monument élevé par deux habitants d^Oran à la gloire de l'armée d'Afrique. Je reprocherai doucement à ces deux patriotes d'avoir inscrit leurs propres noms en majuscules un peu fortes.

Le point central de l'émotion, c'est la cabane des turcos qui, durant toute la bataille, servit de but à l'artillerie allemande. Auprès d'elle est un peuplier où, pendant dix ans, à chaque mois d'août, un drapeau français fut hissé. En 1880,

le petit grimpeur, un enfant, fut surpris et condamné à six mois de prison.

En rendant hommage aux turcos, la légende populaire s'accorde avec l'Ecole de guerre. Selon le général Donnai, la bataille de Frœschwiller enseigne que dix mille hommes de nos troupes africaines, lancés au moment opportun, feraient un ouragan irrésistible. Il faut considérer comme un lieu héroïque le vallon gazonné, d'une largeur de deux cents à trois cents mètres, dont la pente ascendante mène aux vergers de Frœschwiller. C'est là que nos zouaves, nos turcos, engagés depuis le début de la bataille et sans ligne de réserve, supportèrent, jusqu'à ce que notre aile droite cédât, les attaques des Allemands, et plusieurs fois les reconduisirent à la baïonnette, jusqu'à Wœrth.

Tandis que je me promène dans ce village au nom sinistre, ses enfants se baignent joyeusement dans la Sauer qui fut pendant quatre jours remplie de cadavres gonflés. Mon guide affirme que d8Es le? rues les cadavres bavarois ne

tombaient plus, tant ils étaient pressés.

Le général Bonnal, qui ne voudrait pas calomnier des soldats, affirme que ces Bavarois, affolés par les charges des zouaves et des turcos, se refusaient à quitter Tabri des maisons. Pour les reformer et les entraîner de nouveau par delà la rivière, leurs officiers durent les frapper. Ainsi menés, vers deux heures, ils remontaient une fois encore les pentes de Frœschvdller et d'Elsasshausen ; nos soldats africains s'élancèrent sur eux avec de tels hurlements que, par-dessus les tempêtes de la bataille, on les entendit à 1,500 mètres de distance. Notre faiblesse, dans cet effort éperdu, fut encore et toujours le manque de réserves. Quand, vainqueurs, nous avions reconduit ces fuyards ennemis jusqu'à Wœrth, nous y subissions Tassant de troupes fraîches. Qui pourra exprimer répuisement de nos héros qui après avoir couru et massacré, devaient remonter vers leur abri ? « Je souhaitais de recevoir une balle pour ne pas avoir à

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aller plus loin », dit un de ces glorieux survivants.

Quel tourbillon de folie sur ces pentes aujourd'hui si belles de repos I La mort les zébrait dans tous les sens. On peut dire que ces soldats furent vainqueurs ; seulement, ils moururent, et Tenneini passa sur leurs cadavres. Le 2e turcosa perdu dans cette journée les 67 o/o de son effectif, tandis que la garde prussienne à Saint-Privat, qu'on appelle son « tombeau », perdit seulement 36 '/o. A l'ordinaire, la fatigue, l'explosion des projectiles, la vue et déjà l'odeur fétide des morts et des blessés, exercent une action déprimante sur les plus braves soldats; et puis, comment s'obstiner indivi" duellement, quand la fatalité nous déborde, annule d'une manière certaine nos efforts. Mais en vain le clairon sonnait pour le ralliement vers la lisière ouest du Nieder-Wald : beaucoup de zouaves restèrent à se battre, sans espoir, pour l'honneur. Après cinq heures, dans les bois de Frœschviller, envahis par les Prussiens et les Bavarois sur les quatre

UN CHAMP DE BATAILLE i5

côtés, une véritable chasse à l'homme commença. Nos officiers et nos soldats furent traqués et mis à mort par des gens d'autant plus féroces qu'ils avaient tremblé davantage. Enl877, un chasseur de Niederbronn trouvait encore sous les feuilles mortes trois squelettes en culotte bouffante ; des zouaves qui, blessés, avaient dû s'enfoncer pour mourir dans le fourré.

Un témoin me raconte qu'à l'ambulance, le lendemain de la bataille, il vit étendu, à côté d'un Prussien, un turco.

Tous deux allaient mourir. Le Prussien appela et dit : « Qu'on ôte ce turco qui me regarde aveà ses grands yeux noiy^s. »

Ailleurs, ce témoin vit deux turcos qui étaient frères ; on avait rapproché leurs lits, et ils se tenaient par la main en mourant.

A côté de Reichshoffen, on me désigne la tombe d'un zouave. Son chien vint y pleurer pendant huit jours. Le chef de gare allemand, qu'on venait d'installer, lui portait de la nourriture

chaque jour. Au bout de la semaine, le chien consentit à suivre l'Allemand.

Après trente ans, comme ce chien fit après une semaine, nous pouvons reconnaître ce qui vaut quelque chose chez nos adversaires. N'est-elle pas émouvante cette inscription sur la tombe d'un lieutenant allemand tué par les zouaves : « Ici, un officier de vingt et un ans, mort en héros. Dors ton repos, bon enfant. » Les officiers allemands de Strasbourg saluent toujours, en longeant le monument de Desaix.

MORSBRONN

Sur ces vastes cimetières du 6 août, après avoir porté notre hommage fraternel à Tarmée d'Afrique, allons, guidés par l'admiration et la curiosité, suivre les traces des cuirassiers. Ils chargèrent en deux bandes : une première sur le village de Morsbronn, à une heure et demie, et la seconde, à trois heures et demie, sur les houblonnières, à Test d'Elsasshausen. On les appelle les cuirassiers de Reichshoffen parce qu'ils campaient près de ce village, et que c'est de là qu'ils s'élancèrent pour mou-

rir. Leur monument honore la côte, qui glisse en précipice sur Morsbronn.

Quand je me rendais dans ce village depuis Woerth, le long de la Sauer, je suivais le terrain où les cigognes d'Alsace, avant d'émigrer, tiennent un de leurs grands conseils, avec leurs petits qu'on reconnaît à leurs becs noirs. Un autre jour, j'ai parcouru les terres (et si l'on ne craignait le genre théâtral, on voudrait y marcher tête découverte) que traversa cette chevauchée de la mort.

Ils se brisèrent dans les arbres, les perches, les fils de fer, les haies suivies de ravins, avant de s'engoufifrer dans la Grand-Rue de Morsbronn. « Comment donc sont-ils venus ? » ai-je demandé à une vieille femme. Avec de grands gestes, elle me marque tous les points de l'horizon, puis, de sa main se couvre les yeux. Tls venaient de partout, brisés, fous, connaissant leur destin, cauchemar et tourbillon. Les Allemands, quatre minutes à l'avance sentirent la terre trembler. Fiévreusement ils s'organisèrent. Des fenêtres et des voitures dres-

sées en barricades, leur pluie de balles massacra ces cavaliers armés de lattes impuissantes. Une cuirasse bien bosselée, bien trouée, c'est aujourd'hui, dans le pays, une relique introuvable. On les a payées cinq cents francs.

Le matin du jour tragique, tandis que son régiment campait dans les près de Reichshoffen, un cuirassier se présenta dans le village à la maison paternelle.

— Mère, ouvrez-moi.

— C'est toi, mon fils, entre et mets ton cheval à l'écurie.

— Je viens t'embrasser, donne-moi seulement de la bière, du lard et du pain.

Il rejoignit son escadron ; il chargea, ne fut pas tué, revint après la guerre et, dix ans plus tard, à Morsbronn, fut écrasé par un arbre qu'il charroyait.

Voilà la matière d'une belle ballade, au sens que les poètes allemands donnent à cette forme poétique.

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