‹ Une voile a la mer poesiesChapitre 38 sur 57 · V. HuXiO · texte numérisé non relu

V. HuXiO

(Dans le Crapaud.)

Tout n’était que frimas, on était en décembre;

Aucun astre clément ne se montrait aux cieux;

Deux enfants, à travers les vitres d’une chambre, Voyaient tourbillonner avec des cris joyeux Les premiers flocons blancs sur la terre durcie.

Devant ce jeu nouveau, tout semblait oublié.

Survint un ramoneur, la figure noircie.

Que firent nos bambins? Cet âge est sans pilié!... Voyez, dit le plus grand, comme il fait la grimace.

Il a des yeux de nègre avec des cheveüx plats... Laissons-le, nous verrons sur sa vilaine face Couler dans un instant la neige et le verglas...

Nous le verrons blanchir... ah! ce sera très drôle

Et les monstres riaient... et leur rii’e argentin,

Faisant au ramoneur espérer une obole,

Il restait, se prêtant à ce crime enfantin.

Leur souriant parfois, car son âme était bonne...

— Hélas! pauvres petits, destinés à souffrir.

C’est en vain que Paris chaque hiver vous moissonne. Toujours plus confiants, on vous voit revenir,

A l’heure où, loin de nous, s’en vont les hirondelles... Comme elles vous venez avec des chants joyeux... Quand la misère est là, que n’avez-vous des ailes?

.\h! que ne pouvez-vous voler sous d’autres deux?...

Il n’avait que douze ans... il n’avait plus de mère... Ses habits déchirés, informes, trop petits.

Pour ce corps allangul de froid et de misère Retardaient de deux ans... ses bras avaient grandi Sous leur rude labeur, et sa maigre cheville.

Malgré de lourds sabots, montrait sa nudité... Pourtant il restait là... Pauvre enfant sans famille!... Son âme, en sa candeur, croyait à la pitié!...

C’est qu’il ne savait pas que Dieu mit un abîme,

Insondable parfois, au fond du cœur humain... Et que, petit ou grand, le pauvre est la victime Du riche, sou égal, auquel il tend la main!...

— Un bon feu pétillait dans la riche demeure Envoyant au plafond ses beaux reflets rougis,

Car la nuit arrivait, du dîner c’était l’heure.

Au dehors, grelottant, les membres engourdis.

Le pauvre Savoyard, de sa voix tremblotante.

Pour les rares passants, qui tous hâtaient le pas. Répétait mot à mot sa prière navrante.

Puis sanglotait, voyant qu’on ne l’entendait pas!...

Et la neige, toujours plus fine et plus serrée.

Sur son vêtement brun mettait un blanc manteau... Et les enfants liaient de sa mine effarée.

Quand soudain retentit le bruit d’un lourd marteau... On allait donc ouvrir cette porte muette?...

Le pauvret, tout transi, lentement s’approcha.

Une femme attendait : sous sa riche voilette.

Lorsque, pour écouter, son beau front se pencha. L’enfant crut un instant voir briller une larme!... Ce fut pour ce martyr comme un baume divin... Ce regard de bonté l’entoura de son charme.

Et lui fit oublier souffrances et chagrin...

Ici-bas, la pitié, c’est l’ange qui console...

C’est la main qui guérit .. c’est le rayon du ciel... Ah! pour les délaissés, c’est la douce parole Qui vient des mauvais jours enlever tout le fiel'...

Enfant, qui seras homme, entends bien cette histoire. Tu pourras posséder la richesse et la gloire.

Mais ton cœur soulfrira, et pour ce délaissé.

Rien ne vaudra jamais un regard de pitié !...

Cet enfant sans abri, sans famUle et sans mère.

Qui frappe à notre porte, enfant, c’est notre frère.

S’il vient pleurer, gémir, ah! s’il nous tend la main,

C est que nul n’a pensé pour lui au lendemain!...

— ir-5 —

— Le soir, nos deux lutins songeaient à la veillée, ■

Au petit Savoyard, sa face barbouillée.

Si drôle sous la neige, et sous les blancs frimats,

Leur semblait si grotesque, ils riaient aux éclats...

— Par une apparition soudaine, inattendue.

Leur gaîté, tout à coup, se trouva suspendue :

Ce nègre aux cheveux plats, ce bouffon, ce martyr.

Qu’à regret, tout à l’heure, ils regardaient partir.

Etait là, devant eux, la mine épanouie...

Ne pouvant expliquer cette audace inouïe.

Déjà, pour le chasser, l’aîné levait la main.

(I Laissez, dit une voix, il doit jusqu’à demain « Partager notre feu, notre pain, notre gîte...

« Si le ciel vous donna le toit qui vous abrite,

« S’il prodigua pour vous tous ses dons précieux,

« C’est qu’il voulait vous voir, vous, ses anges des deux. Tendre à celui qui souffre une main fraternelle...

Donnez ! faites du bien! c’est la part la plus belle!...

— Les enfants sont ainsi : la voix parlait encor. Qu’on entendait tomber comme un double trésor

IGG —

Av\ mains du Savoyard, leur victime naguère-..

Puis, l’ange de bonté, une smnte, leur mère.

Par un double baiser les payait largement D’avoir su racheter cette erreur d’un moment. .

Chaque hiver, quand je vois la terre froide et nue Lentement se couvrir de son triste linceuil.

Hélas! je me souviens..., et mon âme est émue...

— J’étais l’un des enfants... et pour qu’en son cercueil La sainte, qui n’est plus, me garde sa tendresse...

Pour que son âme en paix dorme d’un doux sommeil. Je répète à chacun : Donnez, donnez sans cesse.

Au pauvre, à l’orphelin, ces oubhés du ciel!...

Décembre 71.

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