A PROPOS DE LA SUPPRESSION DES TOURS
Septembre 1840.
Quand l'ëchafaud se dresse à nos yeux atterrés, La pitié vient en deuil s'asseoir sur ses degrés, Reçoit le patient au sortir du prétoire Sur le chemin qui mène au but expiatoire, Et l'archange du ciel, dans sa grave beauté, Consolant la victime en jjleurs à son côté. Ne cesse de prier l'Eternel qui l'écoute D'accorder au mourant l'eau sainte de l'absoute. Une larme qui tombe, ah! bien mieux que le sang, Sur le fatal tréteau lave le patient.
Le glaive est suspendu ; dans la charrette infâme Va rouler pour Clamart un cadavre de femme ; Oui, frères, d'une femme, ange tombe' d'en haut Entre les bras tendus d'un sinistre échafaud, Après avoir semé sur son étroit passage Comme un prodigue ami les roses de son âge. Mais tuer un enfant pleurant dans son berceau. Le tordre dans ses mains, le frapper d'un couteau, Briser ses petits doigts, appuyer sur sa bouche Un linge, et l'étouffer, le fouler dans sa couche Et l'enfouir au fond peur qu'il ne se dressât, Que son petit cadavre à tous ne l'accusât. C'est horrible, ô mon Dieu ! cela donne la fièvre. Au moment qu'il sourit lui refermer la lèvre ! Lui refuser le sein qu'il cherche, pauvre enfant ! A ce récit, quel cœur de mère ne se fend ? En soi ne plus sentir, et quelqu'en soient les causes. Ces muets battements qui disent tant de choses!... Que se passe-t-il donc chez ces mèi-es, qui fait Que l'amour d'aujourd'hui demain sera forfait? Car enfin cette mère avant d'aller en grève Avait fait dans son cœur un angélique rêve. Car enfin, elle aussi, dans sa crédulité. Aspirait au bonheur de la maternité.
Dieu l'avait faite douce et saintement candide. Qui donc, qui donc alors l'a faite infanticide?
Elle était belle, hélas! Un désœuvré du jour, Un peu lettré, dit-on, brocanteur en amour,
De ceux-là qui, tentant la pauvreté' des femmes,
Font la hausse et la baisse aux grands bazars des âmes,
La vit, la convoita, la convoita si bien
Que pour s'en faire aimer il ne me'nagea rien.
Sur l'air du cofFre-fort, il lui tint ce langage :
« Vous pouvez accepter ces brillants comme un gage
« D'amour, ces bouquets d'or dignes de vos attraits,
« Ces robes de satin , ces chapeaux des plus frais,
« Ces dentelles de choix, aussi ce cachemire
« Des Indes que la foule avec envie admire.
« Rien qu'un sourire, un mot, et demain le soleil
il Gaîment vous saluera princesse à son re'veil. »
Mais elle de rougir d'un marche' qui l'outi'age.
Et lui tout aussitôt de corriger la page
De son mauvais roman, de prendre un autre tour.
De rouler quelques pleurs dans son œil de vautour.
Il joua la tendresse, il joua le délire.
Invoqua la pitié, parla de son martyre...
Ou sait les lâchetés de l'homme à ce jeu-là...
Il est singe et serpent. Celui-ci se roula
Et se glissa si bien sous ses fleurs d'imposture,
Il aveugla si bien la douce créature.
Qu'à force de ramper le reptile atteignit
La fauvette éperdue aux abords de son nid.
De nos premiers bonheurs les heures passent vite.. Comme la mort il est des maux que nul n'évite. Son souvenir d'hier, cet homme, il l'a rayé. Tout l'a dit, pauvre enfant, à ton cœur effrayé! La constance est un rêve heureux, mais éphémère. Pourtant la jeune fille allait devenir mère.
Elle allait retrouver une autre chasteté
Dans les saintes douleurs de la maternité.
C'est sans bruit, presque seul, que son enfant va naître. M
Point de famille en joie autour du petit être, ■
De mère encourageant sa fille, sur ce lit
Où la vie ou la mort sont là comme en conflit.
Tout est reproche amer, châtiment, leçon rude
Pour l'être réprouvé dans cette solitude
D'où l'on voit du bonheur se retirer le jour
Comme d'un cœur blasé se retire l'amour.
Déjà depuis longtemps une froideur cruelle
Semblait se faire autour de toi, pauvre hirondelle.
Mais tu n'y croyais pas... et ta bouche a souri
Lorsque ton premier-né poussa son premier cri.
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Et cependant, six mois après ses relevailles. L'homme que vous &ave!z, ce fauve sans entrailles, Fit défendre son seuil, pa^' 'd'iiieptes laquais, A la mère et l'enfant qu'il ne rtevit jamais... D'abord furent des cris mal étouffés dans l'ombre. Des pleurs, d'amers sanglots, puis un désespoir sombre. La misère, la honte à pas lents et sans bruit S'accroupirent bientôt au foyer du réduit. Ensuite le remords silencieux, farouche.
Amena l'insomnie aux haillons de la couche. La maigre faim entra dans ce Heu d'abandon. Hurlant comme aux Enfers : « Ici, point de pardon ! " Un fantôme, la fièvre, attirait dans l'abîme, Avec des mots confus, la mère illégitime. L'honneur aussi, l'honneur, sot enfant de l'orgueil, Sévère, s'arrètant sur le degré du seuil,
D'un avenir perdu lui montrait la torturai. Et l'opprobre ajoutait : « Je suis ta se'pulture !... " Pourtant, l'enfant cherchait sa nourrice, ô stupeur ! Il lui tendit les bras, la malheureuse eut peur.
< Pourquoi me maudis-tu, petit? s'e'cria-t-elle.
< Moi, mère ! suis-je mère? oh non !... qui donc m'appelle ? i Qui me donne ce nom? Il ne m'appartient pas.
< Tais-toi! petit, tais-toi!... Qui parle de tre'pas?...
' Que me veut-il, cet homme? Il me chasse, on me raille Que font là tous ces gens, le dos à la muraille?...
i Le bâtard, disent-ils... Suis-je folle?... Le lait A la tête me monte... Eloigne-toi, pauvret!
t Ne souris pas ainsi... Ne me dis pas : Ma mère... La honte!... Pour toujours, enfant, il faut se taire!... "
Et l'enfant s'endormit d'un e'ternel sommeil. Sur les murs délabrés, quand parut le soleil, Dissipant lentement les dernières ténèbres. Ses longs rayons, ainsi que des lueurs funèbres, S'éparpillaient autour d'un lit ensanglanté Et sur l'infanticide étendue à côté.
Allons, accusateur, grand pourvoyeur du bagne
Et de la grève aussi, son étrange compagne,
Debout! Et n'usons pas le temps en vains débats.
Vois ! Un meurtre a taché la paille des grabats.
L'enquête l'a prouvé. La chose est authentique.
C'est pour ton éloquence un thème dramatique.
II est temps d'arrêter ces odieux forfaits
A coup de guillotine et de discours bien faits.
D'après vos jugements éclairés, il résulte
Que la cour est un temple où la mort a son culte.
De la rue au grenier, aux plus hautains lambris
La morale n'a plus qu'un billot pour abris.
La société, juge, est commise à ta garde.
Un crime passe au fond, dans son ombre ; regarde î
Imprime sur sa peau ton crayon rougeou noir,
Comme on fait au be'tail qvi'on mène à l'abattoir.
Ténébreux avocats ! pitoyables légistes ! 0 vous qui requerrez, vertueux moralistes (A l'audience au moins), la mort pour cette enfant Qu'un cri d'horreur accuse et que rien ne défend, Et toi, société, misérable marâtre, Radoteuse qui dors dans la cendre de l'àtre. Opinion publique, ortie où l'être humain Met son cœur en laml;)eaux quand il prend ton chemin. Cette guillotinée, est-ce assez pitoyable ? Mais, stupides, c'est vous qui la fîtes coupable, Puisque vous admettez, selon l'esprit du jour. Que nul n'est engagé d'honneur envers l'amour. Il fallait donc au moins, esclaves imbéciles De tous les préjugés, élargir les asiles Ouverts par la pitié du bon Vincent de Paul, Ramasser les enfants dans les cailloux du sol... Maia non, pour être admis, il vous faut, ô misère ! Des témoins patentés, le seing d'un commissaire, D'humiliants aveux; montrer, preuves en main, Son déshonneur en règle écrit sur parchemin. Vous croyez arrêter le grand mal dans sa course ? Pour vaincre le torrent il faut combler la source. Qu'avez-vous fait ? Voilà ! vous supprimez les tours. Avez-vous supprimé les faux semblants d'amours
Et les tentations d'une existence amère Qui poursuivront encor la pauvre fille-mère? Avez-vous supprimé, dans vos formalités, La foi naïve au bras des roués effrontés? Où donc est le fer rouge imprimé sur l'épaule ? Où donc sont les geôliers, les chaînes et la geôle Pour l'aimable farceur qui livre sans remord La mère au désespoir et l'enfant à la mort? Sachez-le bien, messieurs, par-dessus toute chose, Pour expliquer un fait, il en faut voir la cause. L'avez-vous recherchée? Avez-vous remonté Les échelons pourris de la société?
Avez-vous, répandant le phénol sur leurs traces, De foudroyants arrêts frappé ces Lovelaces? Avez-vous, pénétrant leurs ténébreux séjours, Interrogé leurs mœurs? et traduit leurs discours, Dites? Sous leur ciel d'or, lançâtes-vous la foudre? De leur char somptueux suivîtes-vous la j^oudre ? C'est là qu'il faut porter vos cris accusateurs ; Non dans l'étroit sentier, non dans ce val des pleurs Où quelque pauvre fille, ange, femme ou colombe, De l'aire des vautours en tournoyant retombe. C'est là qu'il faut porter le sanglant tombereau, Y brandir haut la hache et jeter le bourreau!