ENTRESOL ET GRENIER
Octobre 18/.0.
Minuit sonnait; la ville, en sa nuit ténébreuse, Montrait, de loin en loin, la lampe travailleuse
De quelques artisans ; Le pavé se cachait sous la neige et la glace ; Le ciel était grisâtre, et, soufflant dans l'espace,
Le nord chassait les vents.
Bien des pauvres, alors, étendus sur leur couche. Se livraient au sommeil, sans avoir dans leur bouclu
Broyé le pain du soir.
Bien des riches, alors, aux tables somptueuses. Se heurtaient étourdis; bien des femmes joyeuses
Riaient dans leur boudoir.
Des ris à l'entresol ! jNIais, au dernier e'tage, La faim et les sanglots ; des enfants en bas âge
Qui demandent du pain.
Des ris à l'entresol ; des coupes jamais vides ! ]Mais au fond du grenier, des visages livides
Qui seront morts demain !...
Pauvres gens! Le travail vous manque, et l'indigence Vous fixe d'un œil cave, en chassant l'espérance De vos cœurs enfie'vre's. Vous avez tout brûlé ; Vous avez tout vendu. L'argent s'en est allé. De l'argent ! Quelques sous qu'un brocanteur avide A donnés pour vos draps, et votre couche est vide. Dis, mère, tes enfants, pour les chauffer un peu, X'as-tu pas de leur paille entretenu le feu ?... Et maintenant, plus rien ! Ni bois, ni couverture, Et le besoin frissonne au fond de ta masure. Douce femme ! Elle avait, à son sein décharné, Un tout petit enfant, c'était le dernier né. Trois autres, autour d'elle, et bien jeunes encore. Penchaient sur ses genoux leur visage incolore. Fourrant leurs jolis doigts aux plis de son jupon. Où tous trois ils dormaient, roulés en peloton. L'homme pleurait sur eux, et ce groupe, en ce gîte, Figurait assez bien la famille maudite.
L'aîné, se réveillant : « Ma mère, j'ai bien faim ! » Et tous, tous à la fois : « Père, père, du pain ! » Si ce père avait pu leur donner ses entrailles, Certes il l'aurait fait. Des cheveux en broussailles Se dressaient sur le front du pauvre paria. Brisé dans sa douleur, l'ouvrier s'écria :
— fS —
" — Oh! mes i^iiivros pnfants, l'egoïsme homicide
>i A change' cette ville en un désert aride.
ii L'inte'rèt personnel est venu, comme un ver,
u Ronger les fruits de tous enserre's pour l'hiver.
•» A l'heure oii nous chômons, sous l'herbe le ver mange
" Mais nous, de'she'rite's, nous n'avons pas de grange :
" Le soir vient engloutir ce qu'on gagne le jom*,
*i Et dés le lendemain la faim est de retour.
•• Voyez, pas une miette au fond de cette huche,
'» Et dans cet âtre éteint pas l'ombi'e d'une bûche!... "
La famille pleurait, et le plus jeune enfant
De sa mère tirait un lait roussâtre et blanc !...
Chacun d'eux, soulevant sa blonde tête d'ange,
L'aîné dans ses haillons, les autres dans leur lange,
S'écriaient tristement dans le grenier étroit :
" Mère, nous avons faim ! Mère, nous avons froid!... »>
Et le maçon courut, sans relâche et sans trêve,
De la grève au chantier, du chantier à la grève.
Cependant on riait, puis on riait encor
Sous les lambris plaqués de larges feuilles d'or ;
L'ivresse du bonheur inspirant les convives,
Les propos débordaient comme un ileuve sans rives.
Mais, à tous les degrés, il est de braves gens
Dont le regard se mouille aux récits affligeants.
Et l'un d'entre eux disait : — Ce n'est jamais sans peine
Que je songe aux douleurs de la nature humaine.
Je n'ai pas fait de mal, souvent j'ai fait du bien.
Le trop peu que je donne aux autres, c'est le mien.
Et cependant mon cœur se trouble et je soupire
Sur les maux c£ue je vois ou ceux que j'entends dire.
Ce pain me semble amer; ce vin vieux que je bois,
— hh —
Loin de me réchauffer, me glace quelquefois.
Cette flamme qui luit dans l'âtre, ces lumières,
Dont les mille reflets inondent mes paupières,
Ne jettent sur mes sens que feux décolore's.
Je suis triste au milieu de mes salons dore's.
Ce riche vêtement, de la dernière mode,
A mon corps fatigue' paraît presque incommode.
Pourquoi donc cette gène et pourquoi donc ces bruits,
Au soin de l'opulence, aime' comme je suis?
Messieurs, c'est que dans l'air où mon âme s'e'lance
J'entends les cris confus d'une immense souffrance.
Il en est que la faim insurge par milliers,
Dans les brouillards d'hiver, au seuil des ateliers.
Jo songe qu'ils n'ont pas le pain blanc que je broie,
Si ijien que leur douleur met un crêpe à ma joie...
— ■ Saint-Remi croit au peuple — et vous, y croyez- vous?
— Ma foi, chacun pour soi, comme on dit; Dieu pour tous.
— Le travail a cessé, tristes en sont les causes...
— Ceci pourrait bien être un aspic dans nos roses.
— Goûtez-moi ce Pommard, Saint-Remi ; vous verrez Que le peuple est un lac où vous vous égarez.
Disait un esprit fort. Ce qui vit dans la vase Sur nos chemins fleuris fatalement s'écrase. Histoire de tout temps, monsieur; l'égalité Ne primera jamais sur la fatalité.
— Pourquoi?... — L'égalité, rébus intraduisible. Balance sans fléau, d'équilibre impossible ; Broussaille ténébreuse et sans traditions.
Où viennent s'empêtrer toutes discussions;
Mot qui fait s'élever, comme un bruit de colère,
L'obscur coassement du marais populaire,
Parce que des rêveurs ont pris pour grand cheval
Cet autre révolté ; l'intérêt général !...
Mais qui frappe à cette heure cà notre porte close?...
— Peut-être un artisan qui vient plaider sa cause !
— Jio —
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Et le maçon entra pâle comme nn linceul,
Sombre comme un remords, i^rave comme le deuil,
SeVère ainsi qu'un juge au milieu du prétoire
Commandant le silence à tout son auditoire ;
Et soit crainte, respect ou fascination,
On se tut comme e'tant frappe' de vision.
Un valet cependant s'e'lança vers la porte.
Pour repousser du pied le monstrueux cloporte.
Mais d'un geste hautain, Pierre, le travailleur.
Avait fait reculer le fougueux serviteur.
Et Pierre s'e'cria d'une voix formidable :
— Donnez-nous du travail , possesseurs, dont la tabl'\
Ainsi qu'une rame'e aux murs de vos maisons,
A des fleurs et des fruits dans toutes les saisons.
Vous, à l'heure qu'il est, messieurs, qui voyez double,
Dans vos digestions, pardon si je vovis trouble.
La neige tombe, il vente ; or écoutez la voix
D'un loup que la famine a fait saillir du bois.
Ce loup a des joetits qui souffrent dans son antre.
Qu'il aime, car il a des entrailles au ventre.
Oui, l'on jeune chez nous à l'heure où vous soupez...
Lorsque nous vous offrons nos bras inoccupés.
Dans nos chantiers déserts la disette croît seule
Et l'octroi tous les jours ouvre sa large gueule.
Mauvais vins, loyers chers... Croyez ce que je dis;
Il fait bi3n froi l l'hiver, messieurs, dans nos taudis...
Détachez la truelle à nos lambris pendue,
La seule chose, hélas! que je n'ai point vendue,
Et mes enfants ont f;ùm !... ni changée en poignard
Au coin du carrefour quand vous pesez leur part...
Donnez-nous du travail!... Et vous, vous, grandes dames,
Vous qui jetez vos fils aux tétons de nos femmes,
— hÙ —
Et, folies, étendez comme on tend des re'seaux Vos mains vers les plaisirs, étourdissants oiseaux. De mes plaintes, eh quoi ! vous de'tournez la tête? Ah! je fais l'ombre ici, moi, vilain trouljle-féte, Plâtrier dont l'habit tache votre velours ; J'ai heurte' vos gaîtés à mon acre discours Et vous me repoussez du regard et du geste A la fin du dessert comme un mets indigeste. Faudra-t-il vous jeter, dans nos convulsions, Au tombereau sanglant des révolutions ?
Tramés par les faubourgs, faut-il que dans la boue Vos membres en lambeaux s'écrasent sous sa roue?. Hélas ! hélas ! songez en vos jours triomphants Que le premier tueur (1) le fut pour ses enfants.
Et le maçon courut sans relâche et sans trêve De la grève au chantier, du chantier à la grève.
Pendant qu'à l'entresol on riait et causait. Quelque chose d'horrible au grenier se passait. Une femme cherchait, d'un œil hagard et tendre, Quelques charbons éteints en remuant la cendre, Puis, dans un vieux réchaud, les jetait avec soin. Et, sinistre, elle allait furetant chaque coin. Ses prunelles brillaient ; un effrayant délire En contractant sa lèvre éclatait en long rire. Puis, elle appelait Pierre, en se cognant le front. Demandant du soleil à l'immide plafond.
Puis elle chuchotait: « Comme tout ça babille!... " Venez ici, marmots, que je vous déshabille...
(l)Cain.
« Oh ! gracieux vauriens que l'on craint de fâcher,
« Et qui sur leurs genoux arpentent le plancher.
M Voyons, approchons-nous du grand feu que j'allume.
u Sa flamme, en vous chauffant, dissipera la brume;
« Et vos tout petits doigts, rose's et potele's,
« Jolis fleurons d'amour, ne seront plus gele's...
« Ecoutez-moi, bandits!... Vos jeunes camarades,
« Les enfants du maçon... eh bien! ils sont malades.
« Il faudrait leur porter du pain et des bouillons.
« Ces chers petits voisins, si beaux sous leurs haillons,
« Si tristes... Et leur mère... Ah! la timide femme...
« Messieurs, vous aurez soin de lui dire : Madame,
« Lorsque vous la verrez... Placez sur ce feu-là
« Votre tasse au gruau, pour le petit qu'elle a
« Sans cesse à la mamelle, et qui la ronge et pleure...
« Nous porterons du bois dans leur froide demeure :
« Il serait beau de voir, au siècle où nous vivons,
" Une mère expirer avec quatre garçons!...
" L'âtre pe'tille... Bien!... très bien... Suis-je une sotte?..
« D'où vient donc qu'en dedans mon pauvre cœur sanglote?
« Comme il fait noir!... Mes fils sur le dos e' tendus,
« Les deux yeux retournés... et les membres tordus!...
« Allons, répondez-moi, sournois que rien n'éveille,
« Et venez embrasser le petit qui sommeille...
« J'ai mal au cœur... Ma tète est pleine de brouillards...
« Ah! la lampe s'éteint... Pour qui ces corbillards?... »
Et sous les lambris nus mouraient cinq créatures
Dahs les convulsions qu'enfantent les tortures.
Paris était désert, rien ne troublait la nuit.
Hors les ailes du vent qui secouaient minuit.
Et lorsque le maçon revint, forçant la porte.
Il vit ses quatre enfants morts sur leur mère morte!...
Ainsi toujours le pauvre a sa Tour de la faim,
Cachot fe'tide et morne où hurlait Huaolin.
En vain le producteur pousse des cris funèbres.
Enfermé dans la loi, perdu dans ses ténèbres,
Il voit mourir ses fils, entendant au dehors
Les chants de l'homme heureux qui compte ses tre'sors.
Le'gislateurs, assez de ces lois souterraines
Qui minent le foyer des familles humaines...
Qu'ont produit vos discours, dispensateurs du sol?
Agonie au premier, orgie à l'entresol,
Luxe et privation, joie et deuil, rire et larmes.
Et vous vous e'tonnez de voir le peuple en armes
S'e'crier qu'il est las qu'on lui taille son pain!
Telle est la question : le travailleur a faim !