LA EUE
Juia 1840.
Si nous passons le soir avec la foule accrue Dans ce fossé bruyant qui s'appelle la rue, Au plus profond du cœur quel trouble n'entre pas Par ce qui nous attriste et froisse k chaque pas ! Ainsi, quand de la nuit accourent les pénombres, Voyez le long des murs rôder toutes ces ombres Aux sourires glacés, aux regards sans éclairs. Pâles fleurs des ruisseaux, filles des mauvais airs, Çà et là chuchottant de confuses paroles. De la société ce sont les vierges folles.
O vous, qui regrettant la jeunesse et l'amour Pensez les retrouver dans les déclins du jour,
De vos illusions fuyez la de'cevance:
Les siècles ont tari la source de Jouvence.
Redoutez leur contact, vous, nos adolescents,
Aux flambeaux résineux n'allumez pas vos sens.
Ali ! n'apprenez jamais ce qu'une bouche inspire
D'effroi, lorsqu'elle va minauder un sourire,
Pour ramasser un pain inondé de dégoût,
De la vitre brouillée aux fanges de l'égout.
Ah ! n'apprenez jamais tout ce que la débauche
Fait avorter de fleurs et combien elle en fauche.
Elle est comme la mort : active. Avant le temps,
Elle vous ferait vieux, maigre vos dix-hùit ans.
La couronne pudique, enfants, sachez la ceindre :
Détournez le regard, sans cesser de les plaindre.
Peut-être est-il encor de précieuses fleurs
Qui cherchent le soleil au fond de tous ces cœurs
Voilés par le mépris, que le mépris dévore ;
Qui sait ce qu'une larme en pourrait faire éclore?
Sait-on ce qui se passe au fond d'un cœur humain ?
La femme qui sourit aux lueurs du chemin.
Lorsqu'un passant brutal déshonore ses charmes,
A peut-être dans l'âme un déluge de larmes.
Nous sommes ainsi faits. Non, la bouche qui rit
Ne laisse point du cœur voir tout ce qui s'aigrit.
Et nos yeux bien souvent, fenêtres pleines d'ombres.
Du point intérieur cachent les choses sombres.
Quand nous les dédaignons, qui sait 1 en ce moment
Peut-être faisons-nous saigner un sentiment?
Et, rayon sulfureux, le mot amer qui tombe
Brûle peut-être alors l'aile d'une colombe
Qui voulait regagner, belle de piété,
Le feuillage jauni de la société ?
Madeleine éplorée aux pieds de la Clémence
Se relève : elle a vu sourire l'Espérance.
Laissez-leur donc l'espoir qu'un jour elles pouiTont
Effacer la souillure imprimée à leur front ;
Que, faisant place au jour, l'obscurité recule.
Laissez-les s'avancer dans ce beau crépuscule
Qui leur rappellera les Ijcrceaux oubliés ;
Un père bien joyeux baisant leurs petits pieds ;
Les chansons d'une mère, et les vents du village,
Si frais, si pénétrants ! l'eau du ru, le feuillage,
Les prés verts, les buissons, le vieux chaume où, le soir,
Une vieille récite un conte horrible et noir
Qu'on aime bien entendre, et la place où l'on danse.
Le grand bois où l'on court, le but où l'on s'élance.
Et les baisers donnés sans se faire prier.
Qui meurent sous l'archet du vieux ménétrier;
Les folâtres enfants foulant les herbes vertes ;
Les filles de l'endroit, qui, joyeuses, alertes,
Folles, s'en vont courant après l'insecte ailé
Qui fuit en se jouant aux longs épis de blé;
Les honnêtes garçons dans leur franc et gros rire,
Groupés au pied de l'arbre où l'ombre les attire ;
Qui leur rappelle encor la vieille croix en bois
Au fronton de l'église où l'on prie, et la voix
Du curé fulminant contre l'œuvre mondaine.
Si fort que le digne homme est tombé hors d'haleine ;
Et surtout ce grand jour, si plein d'émotion.
Sous les beaux voiles blancs de la communion.
Du présent au passé, rapprochez la distance.
Ah! laissez-les pleurer ces souvenirs d'enfance,
Si doux, si purs, si gais. Qu'en leur cercle fatal
Passe un rayon de l'air qui brille au sol natal.
Que la brise des champs, consolante hirondelle.
D'un printemps qui renaît leur porte la nouvelle ;
Et que la nuit enfin, tirant son voile épais,
Les ramène au grand jour... Plaignez-les, plaignez-les ,
Quand cà ces souvenirs leur âme s'est émue,
D'avoir taché leur front aux fanses de la rue !