L'ANGE DU BON CONSEIL
Décembre 18'i^
A DERANGER
Deshérité de l'or qui surabonde, Dés mon berceau par le sort maltraité, Enfant rêveur, j'allais haïr le monde Et profaner les fleurs de ma gaîté.
Lorsqu'on mon nid, haut perché sous la (uile, Un ange vint, ange aux riches trésors.
Qui, réchauffant ma jt-unésse débile, Me dit ces mots que j'ignorais alors :
« Mon cher enfant, la vie est chose grave; « Aussi toujours le temps laborieux, <> Au toit du prince, au chenil de l'esclave, <• Porte le sceau des devoirs sérieux.
A l'un il dit : « Règne par la justice. » Il dit à l'autre : « Ose briser tes fers. » Tu l'apprendras : le plus brillant calice Contient parfois des poisons bien amers.
Au pauvre enfant qui s'e'gaie à ton rire Tu donneras quelque douce leçon.
Sur tes genoux, où ton regard l'attire, Eu l'instruisant éveille sa raison ; Préserve aussi d'affligeantes souillures La pureté de nos vierges, tes sœurs :
Bien des baisers ne sont que des morsures. Bien des frelons s'abattent sur les fleurs.
Aux ateliers, pour l'artisan modeste,
Fais éclater des vers nobles et francs.
La probité se cache sous la veste ;
Cours la venger de la morgue des grands.
Petit rayon peut dissiper la brume
Où l'humble oiseau recueille quelque grain...
Par nos cités que ta lampe s'allume,
Bien qu'on n'ait pas éclairé ton chemin.
Mon cher enfant, la vaste multitude, Toujours livrée à d'incessants besoins.
Loin du fumier de la décrépitude Doit refleurir au soleil des bons soins. N'aimer que soi, ce n'est déjà plus vivre. Pour élargir la sphère de tes jours, Laisse ton cœur s'ouvrir ainsi qu'un livre Que redira la voix des vieux faubourgs.
Mon cher enfant, chante encor, mais travaille ; De ton labeur sois fier, fier sans orgueil. Combien de fruits mûrissent sur la paille ! ■i Sois pour ceux-là l'ange du bon accueil.
« Ta chaire à toi se dresse sous la nue : « C'est le trottoir, c'est la borne au soleil ; " N'en descends pas, courage ! et dans la rue « Va placarder quelque sage conseil.
« Aux chants d'en haut, chants d'ivresse et de fête,
« Oppose-leur les tristes voix d'en bas.
« Maigre' la place amère qui t'est faite,
« Appelle ainsi la foule sur tes pas.
« La grande muse est celle qui s'inspire
« Des maux du peuple et de l'œuvre de Dieu.
« Le ciel sourit aux accords de ta lyre.
" L'homme et le temps feront le reste. Adieu. »
Cher Be'ranger, cet ange c'est la fée Qui vous berça chez le bon vieux tailleur ; Qui, quarante ans, comme autrefois Orphée, Dans son enfer charma le travailleur.
Ah ! si la fée à ma langue peu nette Point ne toucha, père, c'est qu'à Passy, Elle a chez vous oublié sa baguette...
Grondez-la fort d'être oublieuse ainsi !