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LE MENDIANT

Octobre 1840.

Quel est-il ce vieillard, demi-gai, demi-triste, Accoudé sur la borne où l'un l'autre l'assiste. Et qui, portant le poing sur son front de'nudé, Enfonce un vieux chapeau de soleil inondé?

— Qui je suis? répond-il aux questions qu'il fronde Je suis Biaise Saiil et citoyen du monde ; Bohémien s'il en fut. Gredin, jamais. Pour gueux, C'est autre chose. L'or, qui ne va qu'aux heureux, Ne s'acclimatant pas sous mon ciel solitaire. Ma foi, pour eu glaner, j'ai parcouru la terre

Gaîment, pédestrement, de Paris à Moscou.

Cette vie a son charme : en cela suis-je fou?

Je ne sais, mais, vrai Dieu ! quand j'agrafe mes guêtres,

Je sais bien que pour moi l'univers est sans maîtres.

Un jour, un artisan, bon diable, et l'un de ceux

Qui peut-être ont raison contre les paresseux,

Médit, joignant l'aumône au discours le plus sage :

— Allons, entre ! et chez nous fais un apprentissage.

— Fi donc ! lui re'pondis-je. A quoi bon ce boulet Qu'on appelle un e'tat ? Tout bagne me déplaît. Mon vieux père, casse' sur sa boiteuse chaise,

Me le disait souvent : — Prends garde, mon fils Biaise.

Dans la vie, à tout homme il faut un gagne-pain...

Il me disait cela, lui qui mourut de faim.

Cher homme ! Il besogna cinquante ans bel et ferme ;

Mais quand, vieux travailleur, il en vint à ce terme

Où le corps tremble et ploie, où le regard s'e'teint,

Il vit son abandon et ne crut plus au saint.

Quel fut mou legs? Ce sac que tissa la misère.

Ce bâton de voyage et les pleurs do ma mère.

C'est ainsi qu'échappant au leurre du travail.

Je me suis mis en route avec cet attirail ;

Que, repoussant du pied, comme une pacotille

Avariée , amour, religion, famille.

Je me fis mendiant; désormais seul moyen

De vivre heureux et libre... à peu près comme un chien.

Or, depuis cinquante ans, voilà quelle est ma vie :

Je cours par monts, par vaux, bravant soleil et pluie,

M'accommodant de tout, du bien comme du mal ;

Surtout riant au nez du maître et du vassal.

Pauvres gens , qui crevez comme des mouches viles.

Dans ce fumier qui bout aux carrefours des villes,

Vous n'avez jamais vu, sur un mont verdoyant,

Se lever le soleil immense et flamboyant.

Quand, pour me réchauffer, il embrasait la côte,

Moi, je l'ai salue comme on salue un hôte...

Le soir, j'aime à rêver sur quelque tapis vert,

Au pied d'un arbre en fleurs où je mets le couvert.

Après m'être servi, non poulet, non be'casse.

Mais ce que les bons cœurs ont mis dans ma besace,

Je commence un repas qui n'a point d'envieux,

Pas même le grillon au bord du chemin vieu.x.

Je vis du fruit tombé le matin de sa branche.

De pain noir, et ma soif à l'eau du ru s'e'tanche ;

Et mon regard distrait cherche, parmi les ble's,

Clochettes et bluets aux e'pis d'or mêle's.

Alors, tout à la fois : tête, cœur et poitrine,

Vivifie's d'air pur ou fleuris d'aube'pine,

Je me lève, me hâte et je cours, et je cours

Vers l'horizon sans fin où j'aspire toujours!...

Si la nuit me surprend au milieu de la route,

Je suis peu gentilhomme; aussi, sans qu'il m'en route,

Je dors dans les fosse's, dans l'herbe, dans les bois.

Ou bien près de la source où je me lave ou bois...

Voilà comment j'ai fui, par un jour d'humeur noire,

Le travail sans profit dans vos chantiers sans gloire.

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