DE LA POÉSIE DES OUVRIERS (I
Pardonnez-moi, monsieur, mes rimes incongrues ^ui s'en viennent, ainsi que ces filles des rues, -Coudoyer en passant votre nom ve'néré.
Pour ces folles, voyez, il n'est rien de sacre' : Elles vont jusqu'à dire, elles à qui tout manque, Que vous vous déguisez, monsieur, en saltimbanque. Et que vous ramassez, agile dans vos sauts. Les sous que la Grandeur jette dans nos ruisseaux ;
(I) Revue des Deux Mondes, 15 décembre 1841.
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Qu'on vous :i vu changer quatre l'ois de costume, l:^t quatre lois aussi retailler votre plume ; Et que, sur le Tre'sor, votre jarret d'acier Assez allègrement se tient sans balancier. Enfin, si vous rampez, disent ces demoiselles. C'est que des ciseaux d'or vont ont coupé les ailes.
Vainement je leur dis: — Filles, vous avez tort :
— Bien, chantent-elles, bien! défendez qui vous mord".
Que vous connaissez peu ce déloyal apôtre !
Lui, ce dégoût d'un sexe et la honte de l'autre,
N'a-t-il pas dit, les yr-ux beaux d'affabilité.
Noyés de tendres pleurs, brillants d'aménité:
" A quoi bon égarer, pour une fantaisie,
u Le ])euple au grand désert de notre poésie ! >»
Eh ! n'a-t-il pas raison ? c'est penser finement:
A quoi bon que sa voix, âpre coassement,
S'élevant tout à coup d'une livide mare.
Emplisse nos cités de son vain tintamarre ;
Trouble les jours, les nuits, aille psalmodiant
Sa plainte nasillarde, ainsi qu'un mendiant
Dont l'œil jaloux et terne, et la main maigre et jaune-
Aux lueurs des bazars sollicite l'aumône?
Oui, monsieur L..., le chant du malheureux Dans vos sentiers fleuris, c'est le cri du lépreux.
C'est profondément vrai qu'il n'est point d'équilibre- Dans l'étrange pays où la pensée est libre ; Que le raisonnement, fondant les intérêts, l'^nlaf;aiit tous les cœurs dans ses immenses rets.
Fait surgir tout à coup, d'une etfroyable brume, L'e'galite', soleil que la morale alluma. ■C'est très bien ! châtiez ces petits niveleurs, "Ces rêveurs, songes-creux qui convoitent vos fleura. Et viennent sans pudeur, sans nulles courtoisies, S'emparer du champ-clos, armes de poésies. Vous, bouillant spadassin des légitimes droits, Faites tomber sur eux la terule des rois. En vérité, monsieur, si le peuple s'en mêle, •Comment retrouver l'art dans tout ce pèle-méle ? La rhe' torique en fleurs mourra sur ses rameau v. L'antithèse n'aura que monstres pour jumeaux ; Bien plus, l'ellipse ira, sautant de phrase eu phraso, Aveugle, se noyer dans une pe'riphrase ; Et la logique, hélas ! de leurs mots mal lie's Ne pouri-a s'en tirer qu'en s'écorchant les pies. Enfin, ils soutiendront, lourds dans leur métapliorc, Que votre tète altière est ime étroite nmphorc.
D'ailleurs que veulent-ils: pain, vin, soleil, abris?
Sujets peu neufs, gros sous chargés de verl-de-gris.
A-t-on besoin, bon Dieu, de tout cela pour vivre ?
Belles raisons, vraiment, à mettre dans un li\re.
Et de tracer un vers, formidable sillon,
Où germe lentement toute rébellion.
Le peuple peut t;"és bien étourdir sa misère
A l'orchestre qui beugle aux flancs de la liarrièrc,
Dans ces trous enfumés, où, comme le levain.
L'esprit du travailleur' fermente avec le vin.
On nous l'a dit, monsieur, ce n'est que dans l'orgie
Que nous retrouverons toute notre énergie. .
Donc le peuple a grand tort, je le pense avec vous, Lui qui peut se soûler pour douze ou quinze sous, De demander du bois lorsqu'il neige en de'cembre, Du pain pour ses enfants presque nus dans la chambre. Du pain pour nos vieillards dans la rue accroupis, Glaneurs qui dans vos champs ne trouvent plus d'épis '
11 est temps d'arrêter ce torrent qui de'borde,
Et, pour lier ces fous, d'apprêter une corde.
Votre article, monsieur, est très certainement
Sage, profond, humain, et d'un style charmant.
Enveloppe' surtout de grâce et de de'cence ;
Son tour original, coquet et plein d'aisance;
Vos mots illumine's d'une fière hauteur :
Tout montre l'homme grave et non pas le sauteur.
Quelle probité brille au bout de chaque ligne !
Et que vous dites bien mainte chose fort digne !
Des hommes comme vous, par les sots accablés,
Son loin d'être, monsieur, des mulots dans nos blés.
Pour moi, je suis de ceux dont la verve bizarre,
S'eurouant en plein air sur un orgue barbare,
Répand obstinément, et pendant tout le jour.
Des accents douloureux au coin du carrefour.
Quand tout autour de moi ceux qui souffrent s'amassent.
Sous les balcons dorés, aux grands qui se prélassent,
Pour traduire la plainte en un funèbre son,
Mon cœur touche aux douleurs : c'est un diapason.
Voilà ce que je suis, monsieur : chanteur sans lyre,
Prolétaire du coin sachant à peine lire,
(ju'un mauvais tour du sort, dans l'ombre des greniers,
Fit barbouilleur de vers et manœuvre en souliers.
Mais, di' mon rang au vôtre, abrégeant la distance. Mon voi-s. tout acdre', ])art, comme une sentence. De la petite échoppe où vit le cordonnier, Honteux d'avoir pour but le front d'un L...