‹ Une vois d'en basChapitre 29 sur 80 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Ce matin, aux lueurs premières de laurore (A ma honte je crois que je dormais encore), Quelqu'un entra chez moi. — Je reçois volontiers. A propos, il est bon, messieurs, que vous sachiez Que, quand je sors ou rentre, et nuit et jour, n'importe Je laisse à tout venant une clef sur ma porte.

Donc, je me re'veillai de très mauvaise humeur. Je n'ai jamais aimé qu'on de'rangeât mon somme ; Je l'avoue, en ce point, je suis un méchant homme. Et pour moi, c'est un cas à crier au voleur.

Or, l'objet qui parut dans ma petite chambre N'exhalait par les airs ni l'aloès ni l'ambre.

— Uh —

Son corset, je le crois, n'e'tais pas de satin; Sur les talons non plus point de robe traînante ; Point non plus sur les bras de gaze transparente, Dentelles ni velours n'enveloppaient son sein.

Ses cheveux, reploye's et noués sur sa tête, Dans un re'seau de tulle avec soin contenus, Descendaient sur son front comme un bandeau de fête. Angélique ornement des temps qui ne sont plus ! C'est ainsi qu'autrefois, dans la nef aux cent cierges, Raphaël l'e'talait sur le front de ses vierges.

Au fond sa simple mise avait un air coquet. Mais quoi ! rien qu'un fichu? qu'une robe de toile? Pas plus. Et sur son cœur, pour parure, un bleuet, Nouvellement cueilli, brillait comme une étoile.

Il faut tout avouer. Son pied vif et charmant

Était pourtant chaussé très magnifiquement.

— Messieurs, je m'y connais. — Et, comme un scarabée.

Sur des bas blancs luisait le chausson peau dorée ;

Mais il faisait si beau! puis, fraîche à son réveil, L'aurore sans pleurer annonçait le soleil. Enfin mon éveilleuse et matinale amie Me dit en souriant : " Je suis la Poésie. "

Quoi! m'écriai-je, vous? dans mon échoppe! ô cielJ L'abeille n'a donc plus où déposer son miel? Les princes mieux que moi paieront vos symphonies. Madame; retournez au palais des génies.

<« Mon Dieu, je ne suis pas de si bonne maison.

Il Répondit-elle. Au front, vois, je n'ai pas d'opales.

« A mes doigts point ne luit l'or des Orientales (1) ; « Je n'ai pas de corail et je suis sans blason.

« N'ayant point la pâleur des tristes élégies,

« Un costume de deuil non plus ne m'irait pas ;

« Et puis je vais à pied et je marche à grands pas.

« Ma voix, brève d'ailleurs, sied mal aux Harmonies (2). »

— Eh ! qui donc êtes-vous ? — « Je suis la jeune sœur, « La pauvre Cendrillon de ces deux grandes muses. « D'être de leurs parents je leur fais mes excuses, « Mais chacun a son lot de joie et de douleur.

« Ne vas pas ébruiter ce secret de famille :

« Je n'étais guère encor qu'une petite fille,

« Que je courais avec les populations

« Chauffer mes mains au feu des révolutions,

« Alors qu'à leur foyer, et les portes bien closes,

« Mes deux sœurs noblement étendaient leurs doigts roses.

« Je suis fille du peuple et fille des faubourgs ;

«Enfin, je suis la muse antipathique aux cours. "

Cette dame, pensai-je, avec son ton de reître, Prés de certaines gens ira me compromettre, Et justement déjà, ce discours libéral Me ferme le trésor et m'ouvre l'hôpital.

Elle continuait : « Laissons ces demoiselles

« Sur les plus hauts sommets s'abattre à grand bruit a'ailes,

« Planer et s'égarer, brillantes dans leur vol,

u Au-dessus de la foule enracinée au sol.

(l)De Victor Hugo.

(2) De Lamartine.

« Bras dessus, bras dessous, moi, j'erre avec les masses; « Je n'ai point de de'dain, moi, pour les populaces. « Il est temps que la muse, abdiquant ses grands airs, « Marche un peu dans la boue où germeront tes vers. « Debout! ajouta-t-elle, et hors du lit détale. « Ce matin visitons les liarriéres ; allons ! u Pour le monde qui bâille au milieu des salons, « Faisons tomber les murs de notre capitale. "

— Madame, y songez-vous? — " 11 faut faire un tableau « Fris sur nature mêm.'' et dans sa couleur vraie. »

— Mais de la Ve'rité le grand monde s'effraie!

— " Attachons son miroir aux grilles du château. "

Et me laissant tenter, je passai donc ma blouse. Nous sommes à cette heure en plein extra muvos. Près des chenils où vont nos descamisados. Avis : N'en dites rien, messieurs, à mon e'pouse.

Page 1