‹ Une vois d'en basChapitre 42 sur 80 · MON RETOUR · texte numérisé non relu

MON RETOUR

Octobre 184A.

Souvent le grain tombé de sa tige natale, Plein des feux du soleil, à l'aube qui s'e'tale. Sous l'aveugle ouragan qu'on noiame le destin, D'un bond est emporté vers quelque bord lointain ; S'incruste, prend racine, et, sublime mystère. Enrichit de ses dons les champs d'une autre terre. Ainsi j'ai fait un soir quo, d'un pas attristé. J'entrais pâle et souffrant dans l'immense cité. Oui, j'ai grandi vini;t ans dans Paris, serre chaude. Où tout croît au hasard : la justice et la fraude ; Mais le vent qui me prit tout petit à mon sol Me ramène aujourd'hui d'un gigantesque vol, Et je revois la plage et ces chaumes agrestes, De mes ans disparus chers et précieux restes,

Et je saluo enfin la modeste maison

Que je quittai n'e'tant qu'un tout petit garçon.

Après avoir trouve' dans ma route obscurcie

Un bâton voyageur, un peu de poésie,

Sens, je viens te revoir, toi, tes bords florissants.

Oasis embaumé de mes plus jeunes ans.

L'ange du souvenir à la lèvre vermeille.

Causeur mystérieux, m'a souvent à l'oreille

Fait entendre la nuit ces enfantines voix,

Que jetaient par les airs mes amis d'autrefois.

" Ecoute, disait-il, au foud de nos vallées

il D'où l'on voit s'élever ces légions ailées

« Et ces gazouillements qni sortent du buisson,

44 Le chant de la fauvette et celui du pinson.

« Entends-tu les soupirs de la douce mésange,

« Les cris du roitelet qui va de grange en grange?

« Lève un moment la tête, et sur l'arbre fleuri

a Vois le chardonneret égayer son abri ;

" Vois le grand cerisier qui, sous l'aile des brises,

" S'agite et laisse voir des bouquets de cerises;

« Et ces milliers de voix qui sortent des sillons,

" Et les airs et les fleurs tout pleins de papillons;

" Enfin, tout ce qui naît au fond de la feuillée

« Ou qui va s'envoler à l'aube émerveillée ;

" Et, courbé dans sa vigne, enfant, ne vois-tu pas

" Ton grand-père dont l'âge a ralenti les pas?

« Puis le bois de ^lontard, tout émaillé de fraises;

« Puis les petits garçons empêtrés dans les glaises;

« Puis, au loin, dans la tour, entends-tu le bourdon,

« Qui semble te crier : Viens donc î viens donc ! viens donc? '

Ainsi le souvenir que, rêveur, on e'coute,

Me ramenait toujours au de'but de ma route.

Je reviens ; mais le deuil, lie'las ! de toute part

Obscurcit l'horizon si clair à mon départ :

Je ne retrouve plus sur le seuil de leur porte

Mes chers petits amis. Le temps qui tout emporte

A dispersé les uns ; les autres ne sont plus.

La mémoire se perd, et tout devient confus;

Le vieillard que j'aimais, sous la pierre glacée

Repose maintenant, et, la tête baissée,

Je m'arrête sur l'herbe où je cherche en pleurant

Mon aïeul bien-aimé, mon bon aïeul absent.

Ah ! Dieu ne nous rend pas ce que garde la tombe.

Qu'est-ce donc que la vie ? Une étoile qui tombe,

Après s'être égarée aux nuages d'en bas,

Que l'on subit, qu'on pleure et qu'on n'explique pas.

Quel est son but? Dieu seul en connaît le mystère;

L'homme aux pieds de la mort est réduit à se taire.

Le prêtre dit : « L'enfer plein des cris du remord

« Voit un juif qui fut bon, dans les feux, qui se tord.

Le philosophe dit : " La raison, la science,

>i Sont nos dieux ici-bas; la mort, c'est l'ignorance. "

Prêtre d'un dieu vengeur, je frémis sous le tien ;

Prêtre de la raison, tu ne m'expliques rien.

Convenez-en tous deux, vos paroles superbes

En disent moins ici que ces fleurs, que ces herbes,

Dont l'éclat ondulant sous la splendeur du jour

Semble couvrir les morts par un reste d'amour.

Telle est la vie, hélas! Tout naît, vit et succombe ;

Vous partez ? Au retour, vous heurtez une tombe ;

La voix qui vous criait : Cher enfant, reviens-nous !

S'éteint, et le désert s'allonge devant vous.

Ainsi je m'exprimais, lorsque des voix sans nombre

Ravirent mes esprits à la tristesse sombre.

Insectes dans les airs, mouches et papillons,

Abeilles sur les fleurs, libellules, grillons;

Chants des oiseaux au loin, voltigeant dans les plaines.

Des forêts et des prés les suaves haleines.

Tous les bruits du passé, tous les sons d'autrefois

ISIe jetèrent à flots leurs innombrables voix.

— Le voilà! le voilà! le voilà! disaient-elles;

Eclatez, boulons d'or; oiseaux, battez des ailes ;

Riez, échos des bois, faunes des anciens jours.

Le petit Savinien qui nous aime toujours.

Qui prit de vos parfums pour embaumer son livn-.

Nous revient, le voilà! Si le bonheur enivre,

Qu'il le soit, à cette heure, en écoutant les cris

D'allégresse poussés par nous, ses bons amis.

Et les bois et les prés de chanter tout en fête :

Salut ! salut ! salut à lui, notre poète!

Aussi, l'âme attendrie et les yeux tout en pleurs.

Je répondais aux bois et souriais aux fleurs.

Mais alors d'autres voix, à ces voix étrangères.

Aussi douces pourtant, pourtant aussi légères.

De ce grave entretien de l'àme avec les champs.

Troublèrent les propos rapides et touchants;

Et ces voix d'ajouter : u Viens parmi nous; ta lyre

« A de l'enthousiasme éveillé le délire.

n Si ton foyer natal s'est éteint dans la nuit,

»> Le nôtre va pour toi se rallumer, il luit.

»i Pourquoi rougir? L'orgueil confond le cœur lui-nu-ni

« Il faut considérer l'accueil de qui nous aime.

« Tes amis, cher enfant, tu les retrouveras.

u Beaucoup, pour te fêter, vont tuer le veau gras.

" Viens chanter avec eux, viens vite. Que t'importe,

41 Quand l'amitié t'attend, la hauteur de la porte?

4i D'ailleurs, le talent mène à la fraternité' ;

». Viens, que la Voix d'en bas chante l'e'galité

" Du peuple qui s'e'léve, étoile ou crépuscule;

»i Viens, fuis la capitale aux douleurs incrédule!... ■»

Ah! dis-je en souriant, voilà beaucoup de bruit

Pour un pauvre garçon que l'ombre toujours suit, .

Et qui ne songeait pas faire monts et merveilles

Pour quelques vers heureux, fruit de ses longues veilles.

Un jour, j'aborderai le rivage et le port

Où, parmi des périls, fleurit le rameau d'or;

A mes concitoyens, dont l'amour m'encourage,

Revenu triomphant d'un dangereux voyage,

Alors j'irai l'offrir, dussé-je à quelque écueil

Briser en mille éclats ma lyre d son orgueil.

Page 1