‹ Une vois d'en basChapitre 43 sur 80 · A MADAME DESLYS · texte numérisé non relu

A MADAME DESLYS

Blonde comme un e'pi qui brille dans la plaine, Où s'en va-t-elle ainsi la jeune Madeleine, En jupe retroussée et les jambes sans bas? Et depuis quand voit-on si matin jeune fille, Car à peine il fait jour, porter une faucille Bien lourde pour ses petits bras ?

— Holà ! fille des champs, la Bourguignonne agile, Ne dort-on plus chez vous ? Est-ce comme à la ville Où la richesse même a cre'é le besoin?

Vos pas ont éveillé l'oiseau dans la bruyère ; Derrière vous déjà disparaît la chaumière. Ma fille, où courez-vous si loin?

— Je vais là-bas, là-bas, au pied de nos montagnes. Dans ces champs pleins d'épis, rejoindre mes compagnes,

Travailler jusqu'au soir pour notre vieux fermier.

— Le soleil, à midi, sera chaud dans la plaine !

— Oui. mais nous irons boire à la grande fontaine

Où se mire le peuplier.

— Du fromage, un pain noir, voilà pour la journe'e?

— Naguère on y joignait la gourde fortune'e. Mes parents ont vendu, sans forces, vieux et las. Le seul quartier de vigne au seigneur du village, Ne pouvant relier, ni tailler, vu leur âge,

Les ceps autour des échalas.

Assez longtemps le lait nous tint lieu de piquette ; Quand le pauvre vend tout, le riche tout achète ; Dans rétable manquaient litière, foin et son; Chez nous point de beuvée (1); adieu la belle vache ! Un jour vint le berger avec sou chien Moustache : Que de larmes dans la maison !

Il nous restait encore, à de'faut de laitage, Un petit coin de blé, vieux lambeau d'héritage ; Mais, plus de vache, hélas ! partant, plus de fumier. Le champ dépérissait; point d'engrais! comment faire? Comment le réchauffer? Il fallut s'en défaire Et le céder au gros fermier.

Sous le ciel bourguignon, dans ces champs qu'on renomme, Pas un épi pour nous, pour nous pas une pomme ; A peine reste-t-il un toit où s'abriter. Les œufs ont disparu, le poulailler est vide ; Dans les cours du fermier, riche et toujours avide. J'entends nos poules caqueter.

(1) La beuvée est composée de pommes de terre, de pain et de son, ou d'avoine.

Pour cultiver la vigne et porter la faucille, Pour donner beurre et lait, pain, vin à la famille. Un frère nous restait, le sort le fit soldat. Vieux parents, jeunes sœurs, souffrent dans la misère. Tandis qu'au loin, dit-on, notre' bien-aimé frère Garde les trésors de l'Etat.

— lionne espe'rance! adieu! la moisson sera belle.

— Adieu, monsieur, pour nous le sol devient rebelle. Et je vais moissonner, pour les granges d'autrui.

Le champ de mon aïeul, si cher à la glaneuse... • — Dieu garde des serpents la pauvre moissonneuse, Svelte et blonde comme un épi.

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