A MADAME LA BARONNE JAMES DE ROTHSCHILD
Douze pieds cubes d'air, pas plus ! Un froid humide Arrache le papier, qui, sur un mur fétide,
Retombe désole'.
Mon Dieu ! que la misère est chose triste et sombre ! Cette chambre est peuple'e, et pourtant dans son ombr&
Chacun est isolé.
De l'histoire du peuple, ô page déchirante ! C'est la destruction ; oui, c'est la fièvre lente, C'est le froid, c'est la faim ;
— -lis —
Ce sont dix beaux enfants roule's dans la paillasse, Se disputant le choix do la meilleure place Dans ce logis malsain.
C'est un père malade, au regard morne et cave, Dont le front inquiet, ainsi qu'un front d'esclave,
Se tient baissé toujours ; C'est une pauvre mère inventant des ressources , Qui de ses seins fle'tris, pour raviver les sources,
Presse en vain les contours.
Dix martyrs que la faim, toujours prête à renaître, Éveille quand le jour vient blanchir la fenêtre.
Triste ou gai, froid ou chaud :
Qui n'ont, pour se nourrir, que mise'rables viandes, Que légumes vieillis, fruit de maigres offrandes,
Pour foyer qu'un réchaud.
Du linge..., ils n'en ont pas. Point de draps, chose immonde ; Voilà ce que je vis chez ces damnés du monde,
Par le Dante ignorés.
C'est l'enfer entrevu. Deux froides couvertures, A l'état de haillons, couvrent dix créatures
Sur deux lits délabrés.
Jn viens quêter pour eux, et vous serez, madame, Tout ce qu'est la beauté par le cœur et par l'âme.
Sensible ; on me l'a dit.
Le sensibilité, madame, porte en elle Un baume, et tient caché sous l'ombre de son aile
Du pain, du vin, un fruit.
Pauvres petits oiseaux, éclos malgré l'orage Qui déchira leur nid déshérité d'ombrage ; ] Is sont gais, ils sont beaux ;
Judith gazouille et rit, le tout petit Lazare A l'œil frais d'un vaurien, et Job, fleur douce et rare, Brille sous ses lambeaux.
Mais la mère se meurt, madame, elle est plitisique ; Sa fille aînée aussi. La faim, fantôme étique,
Brise le plus doux vol.
(Jes deux femmes, dont l'âme incessamment rayonne Comme de beaux ëpis oubliés à l'automne,
S'inclinent sur le sol.
l']t l'homme est sans état; sans état comment vivre ? Voilà certainement, madame, un triste livre
A parcourir pour tous.
Sans état ! et de plus, la détresse est affreuse, Le malheur d'ignorer la langue généreuse
Que l'on parle chez nous.
Pauvre enfant d'Israël, d'Israël, oui, madame :
Pour beaucoup c'est un tort qu'un préjugé proclame.
Écoutez jusqu'au bout !
Ah ! de tant de douleurs faisons-nous l'interprète ; Laissons parler le cœur ; quand la bouche est muette
Le cœur révèle tout.
Cette femme chez qui l'àmea trahi la force, C'est l'arbre qui n'a plus de sève sous l'écorce,
C'est Agar au désert !
L'homme est le voyageur que le simoun dévore ; C'est Ismaè'l cherchant l'ombre du sycomore
Dans les feux de l'éther.
Ces enfants, que sont-ils?... La tribu haletante Qui ne sait, dans sa course, où déployer sa tente. Ils tombent ; mais pour eux
Point de rocher d'Horob ; point de terre promise^ Point de manne au de'sert que fe'condait Moïse En regardant les cieux.
Madame, vous avez et la manne et l'eau pure, Source qui doit jaillir avec un doux murmure
Dans leurs sentiers perdus.
Vous avez des tre'sors ignore's de la foule. Ali ! d'un nouvel Horeb que l'abondance coule
Pour ces fils éperdus.
Quand se traîne au dehors le brouillard de novembre. Un peu de bois serait du soleil dans la chambre.
Pauvres petits amis !
11 me semble les voir, entre des draps superbes, S'étendre avec bonheur, ainsi que dans les herbes
Nos pâtres endormis.
S'ils n'ont pas vu chez eux pénétrer le Messie, Si leur faim n'a pas vu le noir corbeau d'Elie,
Leur nef, l'oiseau de paix, C'est que vous ignoriez. Mais bientôt, point n'en doute, L'ange aimé de Tobie, en abrégeant la route.
Portera vos bienfaits.