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C'EST AINSI QU'ELLE EST MORTE

Juin 1846.

Dans l'un de nos réduits que la misère encombre,

Une vieille du peuple, aussi frêle qu'une ombre,

Veillait et de ses mains soulevait doucement

Le rideau sous lequel dormait un jeune enfant.

Front pâle, sérieux, plein de mélancolie.

Comme sont ceux du pauvre à l'aube de la vie.

La vieille murmurait, en s'essuyant les yeux :

.1 Prolonge ton sommeil, ange tombé des cieux.

>i Tu no la verras plus, quand le jour viendra luire,

" Auprès de ton berceau tristement te sourire ;

«i Le temps qui tout flétrit, sans égard pour mes pleurs,

" A frappé ta nourrice au comble des douleurs,

>' Cher ange ! et la voilà pour toujours endormie,

«■ Celle qui fut ta mère et ta première amie, m

En vain lui disait-on d'un air très sérieux :

« Ayez la tête jeune, enfant, et le cœur vieux.

« Raisonnez, n'aimez pas. Mais jusque dans l'église,

« Sur la croix élevez les yeux de l'analyse,

u Pour savoir si Jésus, qui saigne au sacré seuil,

« En s'immolant pour nous n'est point mort par orgueil.

" Songez qu'aux jounes fronts il est parfois des rides,

» Comme manceniliers il est des fleurs perfides ;

« Que souvent sous les traits qui nous semblent sereins.

« On voit, comme des vers, remuer les chagrins ;

« Et que l'homme est ainsi ; son amour qui cajole

« En débauche, plus tard, s épand sur son idole. »

Julie, à ce discours, sans regarder au fond. Répondait : u Je vous plains d'être à ce point profond. « Moi, je crois, sans peser tant de savantes choses, ». Au Christ sur le Calvaire, à l'amour sous les roses. »»

Julie avait aimé, Julie aimait encor.

Son amour grandissait. Je ne sais quel trésor

Remuait dans son sein et gonflait sa poitrine.

La malheureuse enfant, loin d'en être chagrine,

Disait : » Georges sera joyeux ; dans quelques jours,

" Ses mains vont recevoir l'ange de nos amours.

il Les premiers des liens sont, je crois, ceux de l'âme;

u Les autres, que sont-ils ? mensonges ! » Pauvre femme 1

L'heure terrible vint ; mais lui ne revint pas ;

Lui, Georges. Ni tes jours aux portes du trépas,

Ni les cris de l'enfant, rien ! tout fut inutile.

Hélas! cet homme avait le cœur froid du reptile !

Après avoir pleuré longtemps amèrement.

Elle se renferma dans son isolement,

Sourit au nouveau-né, du fond de tant d'alarmes.

Et la maternité s'embellit de ses larmes.

ir

Huit jours se sont passes, el la voilà debout, ■Q,uoique bien faible encor, cousant, songeant à tout: Au ménage, à l'enfant. Pourtant la pauvre fille. Pour des besoins sacre's, n'a rien que son aiguille. Seize heures d'un travail pe'nible et décevant Lui donnent le profit d'un misérable franc; Qu'importe! la voilà, devant ce suif jaunâtre, Veillant avec ardeur, l'hiver, sans feu dans l'àtre ; Blême, vêtue à peine et soufflant dans ses doigts, Pour broder une guimpe entre ses genoux froids; Jetant de temps en temps sur la barcelonnette Les éclairs maternels de son âme inquiète ; Se lève, pâle ainsi que l'ange du malheur, Se penche et sur l'enfant souffle un peu de chaleur. Le presse sur son sein, le couvre de ses lèvres, Et reprend son travail sous le frisson des fièvres.

Mh bien! quand cette mère allait par la cité.

Côtoyant les maisons d'un pas précipité,

A l'heure où la boutique au carrefour s'allume.

Se hâtant, pauvre enfant, comme un oiseau sans plume,

Et qui dissimulait, traversant le ruisseau,

Des souliers délabrés qui partout prenaient l'eau,

J'ai vu l'opinion, qu'en doute je révoque,

Des jugements humains souveraine équivoque.

D'un oblique regard toiser tant de vertu

Et sourire au fripon parfaitement vêtu.

Un an s'était passé. Les gens du voisinage Allaient, venaient, riaient, ignorant son courage ; Hors une pauvre femme, ancienne du quartier, Qu'on laissait par pitié finir dans le grenier.

Dans ce cercle de ter qu'on appelle une année.

Que faisait-elle alors, la triste abandonnée ?

C'était avant le jour, quand le nord aux carreaux

Soufflait un bas-relief plein de fleurs et d'oiseaux,

Le visage glacé par une âpre froidure.

Les deux bras nus plonge's dans une eau trouble et dure-

Pour le pauvre p'tit, qui dans l'aube rêvait,

Langes, bonnets, fichus, qu'au plus vite on lavait ;

Ensuite, on retirait de l'armoire en décombre

Le morceau de pain sec qu'on dévorait dans l'ombre.

Qu'on arrosait de pleurs, heureux lorsqu'un doux fruit

Au déjeuner furtif tombait dans le réduit.

Après, on reprenait son aiguille et sa chaise.

Les deux pieds rapprochés sur des restants de braise;

Ou bien, lorsque le jour, sombre comme un sultan,

Accourait sur les toits, soudain dans son tartan

Julie enveloppait le bel enfant de George,

Et lui donnait du lait mêlé d'un peu d'eau d'orge.

Et le petit jasait. Pauvre petit garçon

Si doux ; jamais ses cris ne troublaient la maison;

On eût dit que ses yeux, sur les traits de sa mère.

Découvraient la douleur d'une existence amére.

Il faisait mille efforts pour marcher d'un pas sûr.

Alors qu'il chancelait en se tenant au mur,

Ou criait d'un ton bref en relevant la tête :

M Maman! » Julie alors souriait l'âme en fête;

Le sang rejaillissait à son front sans couleur;

Puis elle s'élançait vers le charmant causeur,

Ou bien, aux jours d'été, le petit George en cotte,

Elle allait promener sa passion dévote

Sur le sable, au soleil, risquant parfois un sou

(Au pauvre tout est cher) pour avoir un joujou,

Une pelle de bois ; et puis, vite à l'ouvrage

Sous les grands marronniers qui versent leur ombrage-

Sur cet essaim d'enfants bien mis, égayant l'air,

Et l'arbre au pied duquel naît un sourire amer.

Oui, l'enfant grandissait; mais notre sœur Julie

Recelait dans son sein le ver de la phtisie.

Veille, travail, chagrin, dans l'air de la douleur

Sur sa tige inclinée avaient flétri la fleur ,

Le corps était brisé par une âme trop forte,

L'onde manquait au lis. — C'est ainsi qu'elle est morte.

Asile ! asile ! asile à l'orphelin qui dort

Sous les funèbres plis du manteau de la mort ;

Sœur de Vincent de Paul, chez le fils de la Vierge,

Emporte cet enfant dans ta robe de serge ;

Donne ce petit frère au bel enfant Jésus ;

Que les plus malheureux en soient les mieux reçus.

Des larmes cà la mère ! à la mère une tombe !

Sur l'homme, quel qu'il soit, que la honte retombe.

Il s'agit bien ici du préjugé du sang ;

Celui qui fait le mal descend au dernier rang.

Honte à ce misérable, à ce bas fratricide,

Qui souffla dans un cœur son amour homicide.

Qui s'assied au banquet de la société,

Et de la trahison ose armer sa gaîte'.

De la femme tombée ou que l'on put séduire,

Même dans notre siècle, il est lâche de rire.

Mais telles sont nos mœurs : il passe triomphant,

Lui qui tua la mère et délaisse l'enfant.

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