LE FERMIER
Octobre 1846.
— Certainement que Paul est un gentil garçon, Disaient les moissonneurs allant à la moisson : Il aime nos enfants malgré notre misère, Maigre' ses beaux habits. Dieu le garde à sa mère ! Conmie il passait prés d'eux, chacun de s'écrier :
— Salut ! salut au fils de monsieur le fermier !
— Salut! bons villageois. La troupe basanée Commença dans la plaine une rude journée. Paul rentrait à la ferme où, d'un pas clandestin. Il s'était échappé, devançant le matin.
— Pour qui ces fleurs, mon fils? — Père, c'est votre fête. Et, laissant éclater son âme satisfaite,
Le bon cultivateur prit l'enfant dans ses bras. Et lui dit : 0 mon fils ! Dieu voit tout ici-bas.
Faites que son esprit toujours vous accompagne.
Toutefois, suivez-moi là-haut, sur la montagne...
Le soleil s'e'levait magique et triomphant,
Quand, au sommet du mont, l'homme dit à l'enfant.
Après avoir coupe' dans le champ de ses pères
Un épi de froment, bienfait des jours prospères
(Or, c'e'tait un e'pi long, gras, dore', carre'; :
« Mon fils, prenez ce don et qu'il vous soit sacre'
" Comme un saint Evangile. Il en a l'éloquence
« Et la simplicité ! C'est votre récompense. »
Paul contemplant l'épi, comme un enfant dévot
A l'accent paternel, rêvait, ne disait mot.
u Mon fils, l'agriculture, imposante et féconde,
« Est le premier des arts, la richesse du monde.
" A gouverner un jour si j'étais appelé,
« Mon sceptre d'or serait un simple épi de blé !
»' Je rétendrais sur tous, et nulle faveur folle
« Ne troublerait la paix de mon peuple agricole.
« Le repos d'un Etat, la force d'un pays,
" Se maintiendront toujours à l'ombre des épis.
« Le sobre citoyen qui défriche la terre
« Est, au jour du danger, la France militaire.
" Jamais nos brocanteurs, nos avides marchands,
« Ne pourront concevoir !a morale des champs.
" (Tirer cinq liarJs d'un sou, voilà tout le commerce.)
a La fortune publique est fille de la herse.
" La charrue a créé l'amour du sol. La foi
" Se plaît dans les sillons oii Dieu grava sa loi.
" Le plus humble comprend, quand la plaine est llourie,
« Que cet air qu'il respire est l'air de la patrie ;
« Malgré la pauvreté dont il est accablé,
« Il greffe son amour sur cet épi de blé 1
« Paul, ces grains fraternels ont une même tige.
« A vivre ainsi liés quel pouvoir les oblige?
« Trouvez l'enseignement contenu dans ceci,
" Et vous serez ma gloire. » — 0 mon père, merci! Fit l'enfant se'rieux. Pour gagner la campagne. Le fermier descendit du haut de la montagne Où l'odeur des sillons, des luzernes, des bois, Avec les chants de l'homme arrivaient à la fois.
" Chers voisins, » disait Paul aux enfants du village,
Rassemble's avec lui sous un même feuillage ;
Seriez-vous pas contents d'avoir des biens à vous, l ne ferme, des champs où tout serait à tous ? " Eh ! " tirent les enfants, ouvrant un œil comique
V ce plaisant de'but d'un songe fantastique.
i Vous le serez un jour, si vous avez la foi. Si vous vous ainîez bien, si vous croyez en moi. Faible, petit ou grand, il faut marcher ensemble, Ainsi que ces fourmis qu'un même soin rassemble. "
Chaque enfant souriait à son petit voisin ;
Mais Paul, montrant l'e'pi que rece'lait son sein ; Voilà, mes bons amis, la richesse commune.
' Cet épi de froment contient une fortune. «
Eux de rire aux éclats. Monsieur Paul leur faisait
Contes de Barbe-Bleue ou du Petit-Poucet,
Et leur donnait pour mûre une pomme aigre, verte.
u Çà! — dit le narrateur, — tenez la main ouverte,
u Que j'y sème de l'or ! » Le groupe, un peu troublé.
Obéit, et chacun reçut un grain de blé.
« Ces grains deviendront sac ! » cria l'enfant prophète
" Maintenant, écoutez ; votre fortune est faite. »
Le visage de Paul rayonnait enflammé.
Sa voix était puissante et son geste animé.
" Là-bas, il est un champ inutile en jachère ;
" Je puis en disposer, c'est celui de mon père.
.. Nous allons labourer, fumer, ensemencer, t> Remuer ce vieux sol et le recommencer. *i Toi, Jean, l'aîné de tous, plus fort et plus capable, « Va prendre la charrue et les bœufs dans l'étable. « Pierre prendra la herse et Jacques le traîneau. « Moi, Paul, je sèmerai, j'endosse le sarrau, .i Quarante crains de blé semés en bonne terre i. Donnent quarante épis. Voilà tout le mystère. .. On sera, l'an prochain, le ciel nous secondant, « Quarante fois plus riche ; et, toujours fécondant, « Quadruplant, ressemant, à la dixième année, « Nous aurons une plaine immense et fortunée. " Les enfants regardaient avec étonnement Ce bon petit voisin et leurs grains de froment. 11 semblait que Jésus, entouré d'auréoles, Venait leur raconter de douces paraboles. Comme de gais oiseaux, alors, en ce temps-là, Aux champs de l'avenir le groupe s'envola.
LA RÉCOLTF
C'est riieure du goûter. La cloche du village
Nous annonce midi. Frères, quittons l'ouvrage.
Et chacun de courir à sa gourde, à son pain,
Et de s'aller blottir sous le hallier voisin.
Tandis qu'avec amour fauvettes des charmilles
Célébraient dans les fleurs le règne des faucilles.
« Oui, père, — disait Paul, alors que ses amis
" Reprenant leur travail moissonnaient les épis,
IV Sur le fond du travail on prélève une somme
« Pour monsieur le fermier, un grand cœur, un saint homme
" Qui nous a confié ses meilleurs instruments,
.. Ses plus forts animaux, son grain, même ses champs,
" Et dont les bons conseils, aidant notre génie,
" Ont servi fort souvent la jeune colonie.
il Herso, charrue et bœufs, grenier, fermes, hangars,
« Sur les produits communs lui de'signent dix parts.
« Nous allons échanger (l'échange est notre régie)
a Le surplus du froment contre les fers de l'aigle,
« Mais pas un sac de blé n'ira chez nos voisins
« Qu'autant que du pays les greniers seront pleins.
u Nos institutions ne sont point encor faites ;
tt Nous nous aimons, c'est tout. Il fait noir dans nos tête*.
« Mais la flamme du cœur s'élève quelquefois
« Dans les chemins brumeux où s'attardent les lois,
u Enhardit la raison timide par nature
« Et féconde une idée errant à l'aventure.
u La faucille, en ce jour, de courage a doublé
" Pour scier lestement ce vaste champ de blé !
« De tous côtés, voyez ! les vestes sont à terre
4i Et la sueur au front. Ce travail est austère.
« Certes, grande est la peine et grande est la chaleur.
« Quelle gaîté, pourtant ! Moissonneur, botteleur,
a L'un coupant le sillon, l'autre liant la gerbe,
« Se disent : Compagnon, la journée est superbe !
« Voyez ! l'enthousiasme inspire assurément
" Ces hommes acharnés sur ce champ de froment.
« Dix arpents à couper pour ce soir ! quel spectacle !
" Le cours pressé du temps n'est pas même un obstacle.
« L'agilité se triple : armé de son secours,
« Nous ferons dans un seul l'ouvrage de trois jours.
" Véritable combat, lutte sainte et terrible,
" Où l'homme exténué se déclare invincible.
" Sciant, gerbant, chargeant, chacun fait son devoir.
" Il faut que tous ces blés soient en meules ce soir
" Ou rentrés. Le travail, avec un air de fête,
" Au danger de la pluie arrachant sa conquête,
« De la plaine à la ferme accourt, va, part, revient,
« Charge d'énormes bœufs, les pousse ou les contient.
« Une idée est un champ, un épi l'abondance.
J'ai semé votre don sous le ciel de la France, Et j'ai vu s'élever, avec la liberté, L'amour, l'ordre, la paix et la fraternité ! »
h ORAGE
A peine avait-il dit, qu'un vent sec et rapide, Obscurcissant des cieux la profondeur limpide, Accourt en mugissant, du fond de l'horizon, Interrompt le travail, disperse la moisson, Et, dans un long fracas, les arbres du village. Tordus et retordus, craquent sous leur feuillage.
— Des larmes et du sang, frères, pleuvent sur nous ! S'écrie un moissonneur en tombant à genoux.
— Un autre : Des clameurs éclatent sur nos têtes!
— Un autre : Moi, je vois des tlots de baïonnettes !
— Un autre : Quels torrents mêlés de bruits confus Semblent jaillir du sol qui ne les contient plus!
— Un autre : L'on dirait des hordes vagabondes Poussant vers nos abris leurs colonnes profondes ! Le ciel tonne, vomit flammes et tourbillons. L'aquilon en fureur, dépeuplant les sillons. Soulève la poussière, emporte les charmilles.
Et de toutes les mains fait tomber les faucilles.
— Quel orage ! fit Paul, interrompant ses pleurs.
— Mon fils, cet ouragan, ces flammes, ces clameurs, Dieu ! c'est l'invasion débordant la frontière !
Ici, Paul, exalté, l'œil en feu, l'âme altière,
Au mot d'invasion, qui semble l'outrager :
" Aux armes ! compagnons ! La patrie en danger
« Sous ses drapeaux flottants aujourd'hui nous appelle.
— Eh bien! répondent-ils, allons mourir pour elle. Us partent. Le fermier, en les suivant des yeux :
— Bientôt vous reviendrez puissants et glorieux.
Dit-il, semer vos champs embellis par les charmes De la prospérité. Dieu bénisse vos armes ! Je vais rentrer ces blés pour une autre saison ; C'est le soin des vieillards de sai-der la moisson, D'expliquer aux enfants la faucille et le glaive ; L'une fondfi les droits ; mais l'épée en relève.
Depuis, les fils sont morts au cri de Liberté, De Dieu sauve la France! et le vieillard lui-même. Mais leurs nombreux épis, que l'avenir ressème, Se lèvent au soleil de la Fraternité !