‹ Une vois d'en basChapitre 54 sur 80 · LES CRÈCHES · texte numérisé non relu

LES CRÈCHES

Adieu, vortu que chacun prêche ! Pour cet enfant vite une crèche :

Péché d'anîour

L'a mis au jour.

Mourante, demi-nue et dévorant ses larmes, Victime de son cœur, victime de ses charmes. Une douce colombe, au logis du malheur. Laisse éclater ses cris sur un lit de douleur. La solitude est grande et l'espérance amêre. Que dirai-je de plus? — C'est une fille-mére. Une fille! Déjà ce seul mot prononcé Détourne la pitié; le cœur se tait glacé. Le thème du devoir, que l'honneur apostille, De ses Glapissements accable cette fille ;

— :>tj/. —

Même on i"it, j'en suis sûr, à l'e'tage voisin. Quelqu'un vient, cependant. Qui donc? — Un nie'decin. Qui, secouant en bas son manteau lourd de givre, Monte au secours de Rose et pour rien la de'livre; Tandis que sur le seuil de la pauvre maison Un bel ange e'plore' dit pour toute oraison:

Adieu, vertu que chacun prêche!

Pour cet enfant vite une crèche :

Péch^ d'amour

L'a mis au jour.

Le printemps revenait, charge de fleurs nouvelles;

Au faîte des buissons l'oiseau battait des ailes.

Le sang poussait au cœur cette aspiration

Qui nous fait sentir Dieu dans la création.

C'e'tait l'un de ces jours où l'on rêve, où l'on aime.

Où l'on semble sortir au dehors de soi-même

Pour s'envoler, courir, bondir, leste et joyeux.

Dans les genêts peuplés d'accents mystérieux.

Piose en joli bonnet, souliers fins, robe l>lanche,

S'c'tait jetée aussi dans les flots du dimanche,

Babillait, sautillait, folle d'enivrement.

Attachée avec grâce au bras de son amant.

Et puis, le ciel disait: « Aimez-vous, pauvres âmesl ^

Vœu qui fut recueilli sur les lèvres des femmes

Par l'oiseau dans les airs, par la Heur dans les bois.

Par tout ce qui respire, enfin. — Dans quelques mois.

Adieu, vertu que chacun prêche!

Pour cet enfant vite une crèche :

Péché d'amour

L'a mis au jour.

Et depuis, l'abandon, pour la petite Rose,

A tenu lâchement sa porte sourde et close.

La misère est fort grande et la maternité

Devient donc impossible cà tant de pauvreté'.

Los tours... parlons-en bas. Elle dort, l'enfant tettt

Un tel mot fait monter fièvre et lait à la tête.

Pauvre fille du peuple! Elle a failli. Pourquoi

La forcer à tomber dans le me'pris de soi?

A qui n'a rien que sert un cœur honnête et tendre ?

■Se dit-on ; dés demain, l'enfant va tout lui prendre :

Son travail, son repos, sa santé même ; enfin

Ils vont subir tous deux les horreurs de la faim.

Mais l'ange répondit sur le seuil solitaire :

— Viens dans mes bras, accours, ma belle fille-mère!

Demain nous aurons soin du pauvre abandonné ;

Demain nos voix diront, berçant le nouveau-né :

Adieu vertu, que chacun prêche!

Pour cet enfant vite une crèche :

Péché d'amour

La mis au jour.

UNE FLELR POIR UN DIAMANT

Juin !84'J.

La ville reposait, pleine de mauvais rêves.

La Seine, haute et large, alors battait ses grèves,

Bruissait en sanglots ; A la pile des ponts, au bout des amarrages. Les marnois déviaient, pousse's jusqu'aux rivages

Par les vents et les Ilots.

— Mariette, où vas-tu ? Quel effrayant vampire T'entraîna dans ces mui's d'où la honte transpire?

Dis, spectre inattendu?

Le visage noyé', d'une pâleur tragique.

Pourquoi te tordre ainsi comme une épileptique ?

Mariette, où vas-tu?

.. Oui, voisines, voici l'histoire tout entière. {Voisines d'entourer notre vieille portière.) C'e'tait son seul tre'sor, pauvre mère Durand.

— Ma fille, disait-elle un jour, mon deuil est grand. Tu me fermes ton cœur, je le sens, Mariette.

Tes pas sont inquiets, ta ])arole est discrète ; ■C'est mal d'être en souci lorsqu'on a la santé. Peut-être souffres-tu de notre pauvreté?

Beauté, gaîté, santé, voilà toute la femme. Cependant nous devons, ma fille, y joindre l'àme,

— Ah ! répondait l'enfant. Et son re2,ard plongeait Dans la rue, attentif, rêvant à quelque objet.

— Ah ! voyez donc, maman, la belle demoiselle ! Le gracieux cha])eau ! la ravissante ombrelle! Comme elle a lairlieureux dans sa robe aux longs plis! Ah! maman, qu'on est bien avec de beaux habits!

La mère détourna ses yeux pleins de triste.ss(!. Survint la nuil. L'enfant sortit avec adresse Pour suivre, savez-vous ?... un méchant farfadet ■<^ni vers les magasins l'égarait et rôdait. "

— Mariette, où vas-tu ? Quel effrayant vampire l'entraîna dans ces murs d'où la honte transpire ?

" Voisines, gardez bien vos enfants, quand surtout Près de la bergerie on sent l'odeur du loup. N'ayez jamais pour eux ces coupables faiblesses, Ces lâchetés du cu'ur, ces fatales mollesses, '<^ui font des idiots, des ingrats, des méchants. Et des enfants surtout qui ne sont point enfants. Le chapeau fait rougir du pauvre voisinage ; La rolie (le denlelle aspire à l'équipage.

Sont-ce bien des chifl'ons, trouble-têtes pareils.

Qu'il s'agit d'exalter? Non, mais de bons conseils

Qui, semés k propos dans l'esprit et dans l'âme.

Au lieu d'une pimbêche, en fassent une femme

Honnête, simple et droite. Or, la simplicité.

Voisines, va de pair avec la probité.

Soyons de notre état ; qui monte d'un étage.

Au trimestre suivant quelquefois déménage.

Bref, tandis qu'au logis mère se désolait,

Au portail Saint-Eustache un monsieur attendait !

Le lendemain, la fleur, chaste et blanche parure

Qui de la triste enfant parfumait la ceinture.

Voisines, fut troquée abominablement

Contre quoi? jour de Dieu! Contre un froid diamant.

Hélas! que voulez-vous? Dans les pauvres familles.

Deux démons tour à tour se disputent nos filles ;

L'un tente l'estomac, l'autre l'esprit... enfin.

L'un se nomme guenille et le second la faim ! "

— Mariette, où vas-tu? Quel effrayant vampire T'entraîna dans ces murs d'où la honte transpire?...

SUR LC PONT

— Je vais parmi ces flots noyer mes tristes jours...

— Au secours, batelier, au secours, au secours ! De l'autre bout du pont, accourait dans le givre Mon bon ami Rouget, non pas tout à fait ivre, Quoiqu'il chantât alors ses chants les plus joyeux. C'était un grand gaillard, mangeant bien, buvant mieux, Débardeur par état, dévoué par nature,

Insouciant par goût. Il passait d'aventure.

Sitôt qu'il entendit : — Qu'est-ce donc, Savinien ?

— Unefemmedansl'oau! — Tombée où ? — Là! — C'estbien l

Voilà mon vieux Rouget, jetant sa veste à terre,

Qjii plonge bravement la tête la première.

Sous rarche bouillonnaient les flots entrechoqués,

Un silence de mort re'gnait autour des quais.

La lune, seule alors, sur ce triste théâtre,

Projetait, en fuyant, sa pâleur olivâtre.

On eût dit le séjour du crime condamné,

L'agiie débardeur luttait comme un damné

Dans l'onde qui sur lui précipitait sa rage.

Du haut du parapet, je lui criai : Courage !

Et mon robuste aini, vainqueur des Ilots qu'il fend.

Se cramponne à la berge avec la pauvre enfant.

— Ne me ramenez pas à mon asile infâme! Criait, d'un ton de mort, la malheureuse femme.

— Où voulez-vous aller, madame ? — A l'hôpital.

— Toujours, se dit Rouget, c'est le terme fatal. Encore une qui va de l'égout à l'hospice !

Que ne la sauvait-on du premier précipice?

Ah! bah! grommela-t-il, non, l'homme ne vaut rien.

Et, ramassant sa veste : — Au revoir, Savinien.

L'honnête débardeur traversa la nuit nou-e,

l"]tourdissant l'écho de ses refrains â boire.

Tandis qu'à l'Hôtel-Dieu, la Mort, hâtant ses coups,

|-'tendait un linceul sur If malheur absous.

Et j'ai suivi cet homme... et j'ai laissé ma mère Se flétrir dans les pleui-s d'un mortel désespoir. Du luxe éblouissant j'ai cherché la misère. Et dans son tourbillon je tombai sans y voir.

J'ai six mois de beauté chez h- baron Saiat -George; Pourtant on s'aperçoit que, dans ces derniers jours,

Mes attraits ont fondu, comme aux feux d'une forge, Sous le souffle assassin des brutales amours.

.Te souHre. Ma gailé s'abîme dans les larmes,

Et monsieur le baron, plus joyeux que jamais,

( ourt à d'autres bazars marchander d'autres charmes.

II me chasse... quel temps! Je ne sais où je vais...

J'ai faim ! — In liiiancier, comprenant ma détresse. Tout ce qu'il en povirra tir(U' à son profit. S'éprend soudainement d'un accès de tendresse. La police rôdait. L'afFreux marché se fil.

Hour me débarrasser de ce juif méphitique, Je tombe dans les bras d'un très riche vendeur : J'échappe de l'ornière et butte à la boutique. Voilà comme on descend au fond de l'impudeur.

l'n artisan me plaît dans cette route amère ; J'ose l'aimer. L'amour m'accable de ses cris : Pour toi, ce n'est, dit-il, qu'une heureuse chimère, Et son flambeau s'éteint sous le vent du mépris.

Il est tard; un orcliestre éclate avec ivresse. C'est un bal, entrons-y. J'y danse horriblement Et captive un commis que l'absurde intéresse... Nous partons. Qu<^lle nuiîî J'ai pleuré longuement.

Ce matin, deux janvier, me voilà délaissée ; Je suis sans logenaent. Je retourne à ce bal. Minuit sonne... que faire? Une vieille empressée M'oflFre un asile avec un sourire infernal.

Je suis ivre. Je pa.sse ainsi le Pont-au-Change. .J'entre dans la Cité. Le chemin est glissant :

La vieille me conduit, je tombe sur la fange.

Et je ni'e'veille au jour dans les bras d'un passant.

... El j'ai suivi cet homme ! et j'ai laisse' ma mère Se fle'trir dans les pleurs d'un mortel de'sespoir. Du luxe éblouissant j'ai cherché la misère... Quel immonde travail! Je me tuerai ce soir!...

Et dés le lendemain roulait au cimetière

Le corbillard du pauvre. Une vieille en prière,

Seule, suivait à pied derrière le convoi

Et, sur le bois funèbre où dormait un corps froid.

S'affaissait dérobant ses larmes désolées.

Des femmes s'accostant sur le bord des allées.

Se signaient et disaient : « Pauvre mère ! » Soudain

Le corbillard s'arrête au terme du chemin.

Sur le cercueil voici la terre qui retombe.

Malgré la voix en pleurs qui murmure à la tombe :

" Brisée à dix-huit ans! pauvre petite fleur,

" Va, sois bénie. Adieu! ma dernière douleur! -«

La prostitution est le plus lâche outrage

Que puissent nous léguer les mœurs de l'esclavage.

Où va ce financier? Au prône ? aucunement.

11 flanc désœuvré dans la foule en tourment :

L'or crève ses goussets, le diamant éclate,

Flamme cristallisée, au nœud de sa cravate.

Survient des mauvais jours la stérile saison ;

C'est pour tout argentier l'heure de la moisson.

Le pain ne répond pas au travail des aiguilles.

Le travail manque aux mains des mères et des filles.

Et, dans l'hiver, sans feu, ces affame's oiseaux S'abattent par milliers sur le bord des ruisseaux Où l'usurier, jetant une aumône grivoise. Aux infamants deniers, he'las! les apprivoise ; •Ou, prises dans la glu du cruel oiseleur. Ne peuvent regagner l'asile de l'honneur.

Pour qui ce magasin plein d'objets en trophe'es ? •(^ui l'habite ? Sans doute un doux peuple de fe'es, Les grâces de l'Olympe, aimant à de'loger. Dans ces charmants palais viennent d'emme'nager? Pour vivre honnêtement ces belles demoiselles Avec esprit chez nous se font industrielles ? — Mais non : voici là-bas des héros de comptoir, F"ame'liques enfants, qui du matin au soir Allongent le caquet, raccourcissent le mètre, •Commis discipline's sous l'œil grondeur du maître.

Place aux femmes ! messieurs, laissez nos fleurs d'amours

Oévpv ces magasins dans leurs brillants atours.

La main de la beauté va bien à ces dentelles,

La grâce est bien parmi ces étoffes nouvelles.

A tous ces cœurs souffrants, victimes de la faim.

Rendons la liberté ! Liberté, c'est le pain.

Le sérail de Crésus, pour nourrir son ulcère,

Se recruta toujours dans les temps de misère ;

Crésus est argentier, partant spéculateur,

Et le besoin toujours fut son entremetteur.

Quant à vous, jeunes gens, retrouvant votre force, La sève interrompue entre l'arbre et l'écorce, Courez à la charrue, à l'enclume, à l'étau; Défrichez, cultivez, soulevez le marteau. Que vos bras désormais, loin des œuvres de femme, Relèvent tout ù coup les vertus de votre âme.

Aux hommes, les travaux ardents et meurtriers Aux femmes, la douceur des faciles métiers. Place H tous les besoins, à toutes les natures. Et que l'appât grossier des fatales parur<-s Laisse dans l'avenir, sans plus les fourvoyer, Les filles à leur mère et l'amour au lover.

Page 1