I/HOMME DE PEINE
Mai 1851.
Sa leniine, aux bons moments, travaillait à l'aiguille Pour aider le cher homme à nourrir sa famille. Cinq enfants, c'était dur ! L'e'te' comme l'hiver, Ce brave homme trimait sur un chemin de fer. 11 charriait la houille et manœuvrait la plaque. Sur la voie on disait : « Philippe en a sa claque », Lorsque, les bras tendus, l)ras de fer et d'acier. Cet hercule, à la fois homme, cric et levier. Le cœur toujours content, l'humeur toujours active. Bondissait du bardage(l) à la locomotive. Aussi bien qu'un rimeur, la force a son orgueil. D'aucuns le regardaient de loin, du coin de l'œil,
(1) Sorte de quai où l'on dépose les colis.
Avec etonnement, min secrète envie.
Quand, sous huit cents kilos, il e'crasait sa vie.
Ardent comme un zouave et froid comme un Anglais,.
Il de'fiait les forts à la lutte du faix.
Du reste, il était doux, ce pauvre homme de peine,
Ce lion qui le'chait les anneaux de sa chaîne.
Samson l'eût admiré, quand, de son large dos,
Sur les camions trapus il jetait les fardeaux,
Et pleuré rien qu'à voir la sueur du courage
A flots précipités tomber de son visage.
D'où jaillissaient parfois les rayons triomphants
Qui montaient de son cœur, foyer de cinq enfants.
Cependant, il eût pu, les fêtes, les dimanches. Terrible Savoyard, les deux poings sur les hanches, Se montrer en publip dans un rouge maillot A faire écarquiller l'œil de quelque Margot, Et crâner, étalant ses formes colossales Pour le plus grand bonheur des princesses des Halles, Et puisque les ruisseaux ont leur célébrité, Comme un autre y puiser la popularité ; Etre l'homme canon aux robustes épaules, Soulever un haquet chargé de vingt-cinq drôles ; Etre l'homme au pavé, pauvre homme ramassant Les petits sous boueux que l'on jette en passant. Et, fier de ses succès, au coin de quelque place, Etre tout à la fois Héraclide et Paillasse. Mais non, il préféra (voyez l'homme de peu !) Le ])ain du plébéien et son bourgeron bleu !
S'usant cil conscience, un le mit ù la tête
D'une équipe : il y lit des prouesses d'athlète ;
On aime à cultiver le peu de fleurs qu'on a.
Pour la charger eu gare, un jour on amena,
Par six chevaux traînée, une chaudière immense.
La tâche était pour lui. Son équipe en silence
Le suivit, apportant de l'ardeur et des reins.
Sous la grue affectée au service des trains.
La chaîne, avec fracas, glissa comme un reptile
Sur l'énorme poulie enrouée et docile ;
Bientôt les lourds crampons, griffes de fer et doigts.
Plongèrent dans les flancs de ce terrible poids...
L'homme était moucheron auprès de cette masse.
II faut la remuer pourtant, la mettre en place.
L'épaule qui rougit sous les efforts qu'on fait,
L'haleine qu'on retient dans l'ardeur qu'on y met ,
Les muscles ramassés sous la veine gonflée.
Le regard injecté, la parole essoufflée.
Tout agit à la fois, tout concourt pour asseoir
Le monstrueux colis sur le convoi du soir.
La chaîne aux lourds anneaux est fortement tendue,
Sur son axe on entend comme gémir la grue...
Malgré tous ces efforts et tout cet attirail,
Le fardeau cependant déviait hors du rail.
Mais, comme un madrier, l'intrépide Philippe
Se glisse sous le faix que lâchait son équipe,
Le cale, le soulève... Il est cric un moment,
Il s'est pris corps à corps avec l'événement.
Se doublant, déployant sang-froid, courage, adresse :
Atlas est sous le monde; il penche, il le redresse...
Une minute encore et cet homme, ce muv,
Ce pauvre homme de peine est e'crase', c'est stir!..
Mais non, par un effort inouï de courage,
La masse est ramenée à l'endroit du bardage.
Sur le rail plein d'e'clairs et de roulements sourds
Le colis voyageur poursuit son long parcours.
Depuis ce moment-là, mon homme, dit- la femme, N'a cessé de cracher le sang et rendre l'âme... Pauvre Philippe !... Ainsi, voilà quel fut son sort : A iiagner notre vie, il a trouvé la mort. »