UN JOUR DE L'AN
Janvier 1855.
L'un s'en va, l'autre vient. Janvier chargé d'e't rennes
Renaissait, apportant des rois dorés, des reines ;
Pantins ébouriffés, peinturlurés de fard.
Bébés bouffis et blonds attifés de brocart.
Avec chevaux de bois, des chariots, des quilles,
Tout ce qui fait courir petits garçons et filles
Rêvant de mariée au voile blanc et lone.
De châteaux-forts, de lacs, de cavaliers de plomb.
De petits établis près du petit ménage,
Symbole du travail et rêve d'un autre âge ;
De bergères menant moutons enrubannés
Aux pieds d'argent, de boucs noblement encornés,
De caniche aboyant sur planchette roulante.
De coq empanaché, de poule vigilante,
De la ferme en sapin, aux rameaux en papier,
Que d'espérance autour du bonhomme Janvier !
âSA
Ce nosl que déballage aux abords des boutiques Où pour troubler l'esprit des jeunes fanatiques Le tentateur s'est fait artiste industriel, Donnant la vie à chaque objet mate'riel : Au pinson de fer-blanc si plein de gais raniai;es. Au je'sus sur la paille entre l'âne et les majifs. Dans le'table où les bœufs ruminent gravement. Aux magots accroupis, toujours en mouvemsnt. Au négrillon roulant les yeux, branlant la tête. Mou Dieu! fais que chacun ait sa marionnette. Du petit au plus grand : bambin, roi, sage ou fou. La sérieuse affaire est d'avoir un joujou.
C'était Paris, avec ses bibelots étranges,
Le Paris des pantins, du sucre et des oranges.
Ce jour-là je flânais le long des boulevards.
Sous un ciel froid et gris estompé de brouillards.
La police accordait, faveur vraiment princiére,
A tous les mendiants d'étaler leur misère.
Leur plaie et leurs haillons aux regards des passant.^
Ces amères faveurs reviennent tous les ans.
Donc ces jours ramenaient sous les portes cochéres.
Au pied des murs, en tas, des enfants et des mères
Qui d'une main transie imploraient quelques sous ;
Mais Janvier pour ceux-là n'avait point de joujoux.
J'y songeais, quand je vis au détour d'un passage
l ne femme du peupliî au lier et doux visage.
S,.n grand aii" m' intrigua bien plus qu'^ sa bc-ame
• Jiii pourtant éveillait ma curiosité.
[>i ux enfants la suivaient : un garçon, uno lill.^
<)iselets déjà loin, Ition loin de leur coquille.
Leurs vêtements étaient ceux des honnêtes gens ;
Les deux petits avaient les traits intelligents,
L'œil ouvert, le pied vif. La mère, sa toilette
Etait la propreté des talons à la tête.
Ils allaient tous les trois, sans but, comme au hasard,
S'arrètant longuement près de quelque l)azar.
Le petit s'attardait devant chaque bonhomme
De- bois et de carton qu'il lorgnait Dieu sait comme ;
Do son côté, sa sœur soupirait doucement
Pour ces gentils bébés aimés si tendrement.
La maman suffoquait, comprenant dans son àme
Ce que ses chers enfants convoitaient. Pauvre fimmc
Non, voir n'est pas avoir. C'est un grand déplaisir
De ne pouvoir combler quelque innocent désir.
Et voil.-! du gamin que le regard s'allume.
Etonné, fasciné, cloué sur le bitume.
Il oliserve, il attend. Le grand fascinateur
Est un polichinelle, ardent agitateur.
Il en avait rêvé toute la nuit dernière.
Il battait la patrouille, aussi le commissaire ;
Oui, c'est bien celui-là, tricorne empanaché,
Le bossu populaire et frais endimanché.
Le regard gouailleur et s'esclafTant de rire
Ainsi qu'il l'avait vu. Le gamin qui l'admire
Se disait à part soi (pour les enfants, on sait
Qu'un pantin est quelqu'un); donc l'enfant se disait
— Oh ! s'il était à moi, ce roi des mascarades.
Comme on s'amuserait avec les camarades !
L'imagination de ses belles clés d'or
A ce petit rêveur ouvrait plus d'un trésor.
Que de songes brumeux lui passaient par la tête !
Peut-être qu'après tout il était né poète,
Et que les visions de son cerveau troublé
Le transportaient déjà dans un ciel étoile.
Chez le père Guignol, du Iiaut d'une baraque. Dédaignant la critique et méprisant la claque, Seigneur Polichinelle eut jadis des succès. Quoiqu'il ne parlât pas toujours en bon français. Mais plus d'un prétendait que ce gai bàtonniste Était tout simplement un éminent artiste ; Que les comédiens ordinaires du roi N'étaient auprès de lui que des paillasses. Moi, Je suis de cet avis. C'est à ce personnage Que j'ai dû de rêver, bien longtemps avant l'âge. Un théâtre foi-ain où j'avais mes acteurs, Mes chefs-d'œuvre joués sans collaborateurs. Sans ciseaux, menaçant mes œuvres immortelles. Et coupant de mes vers et les pieds et les ailes. Si j'engageai le diable, un sujet mal famé, C'est qu'il fallait venger mon Pandore assommé. Comme je l'avais vu sous lauvent théâtral. Le pauvre enfant voyait le pantin magistral ; 11 regardait sa mère en dessous, sans rien dire. Quand tout à coup, avec un triste et doux sourire : — IJonne mère, fit-il, pour avoir ces joujoux, llsl-co (ju'il nous faudrait beaucoup de petits sous?
— Beaucoup, mon cher enfant, lui repondit la inèro. Je les vis s'e'loigner. Le petit prole'taire Se retourna pour voir encor le grand moqueur. L'enfant lui souriait cà vous fendre le cœur ; En route, on rencontra d'opulentes familles. Dont les petits garçons et les petites filles Emportaient à pleins bras des jouets de haut prix. Comme ils étaient contents, ces beaux enfants bien mi; Ils étaient au bonheur, ils étaient J"! la joie ; Pour eux, les magasins n'ont point assez de soie. Messieurs les confiseurs point assez de bonbons. Et les marrons glacés ne sont point assez bons.
— Que regardons-nous là ? Viens-tu, mon Henriette? Disait la pauvre mère à sa blonde fillette.
— Maman, ce gros bébé ne doit pas avoir chaud Dans sa chemise étroite et courte en calicot ? Bien sur, le cher petit, il attend une mère.. . N'est-ce pas, Jean? fit-elle, apostrophant son frère. Et jetant des regards attendris et brouilh's
Sur l'enfant de carton aux veux bleus émaillés.
Un rentrait au logis, l'humeur un peu maussade. — Avons-nous, mes enfants, fait bonne promenade? Leur demanda le père en réchauffant leurs mains. Qu'avons-nous vu de beau le long de nos chemins ? Racontez-moi tout ça. — Les enfants, mon cher hommr Sans pouvoir en cueillir, ont vu plus d'une pomme,
Lui répondit la ri-nini!.'. Ah! j'avais J>ien raison
De leur dire : Petits, restons à la maison.
Devant ces beaux jouets, ces amas de richesses
Étalés, entassés, rêvent bien des tristesses;
C'est aussi par les yeux que nous vient la douleur.
Que de soupirs muets dans les replis du cœur,
Comme des flots pressés soulèvent la poitrine
Des petits indigents devant une vitrine 1
C'est ainsi que j'ai vu mes enfants désiri'ux.
Qu'intérieurement je pleurais avec eux...
Ah 1 si de louis d'or j'avais eu les mains pleines,
Pour eux. Monsieur Janvier n'ent pas manqué d'étrennes :
Mais ils s'en passeront, demain comme aujourd'hui.
Et les enfants pleuraient leur songe évanoui.