‹ Une vois d'en basChapitre 68 sur 80 · L'INSURGÉ · texte numérisé non relu

L'INSURGÉ

A MON AMI G. LKCHABPENTIER

Décembre 1871.

Le pauvre, dont je veux vous raconter l'histoire,

Cher ami, n'était pas un héros après boire.

-Même il ne fre'quentait les clubs que rarement,

Rarement il ouvrait un journal; seulement,

En cachette, il lisait dans les saints évangiles.

Comme on l'en plaisantait, ses amis, des gorilles.

Il ne parlait jamais de ce livre sacré.

Vous le voyez d'ici, c'était un illettré,

Un dédaigneux des vers... Ce brave homme des rues

N'aurait jamais écrit en riines trop connues,

Pontificalement et doctoralement.

Du reste, il n'était pas très fort en u Châtiment » ;

Que l'on pouvait tuer son homme sur la route,

S'appelàt-il Philippe ou Guillaume-Choucroute.

Cependant il n'avait reçu titres ni croix A la porte des cours des empereurs et rois. Si cette vision, si cette ide'e infâme Dans son obscur chemin eût traverse' son âme. Il efit été' tout droit au but, comme Louvel; Car, n'ayant jamais lu dans monsieur Machiavel, 11 n'aurait pas ruse', si bas soit son délire, Four tirer sans péril un couteau de sa lyre.

Ce n'est là qu'un côté de cet homme. Son nom? Disons-le tout de suite, il s'appelait Simon.

Ouvrier marqueteur, c'était même un artiste.

Simon moralisait sans être moraliste;

Sans en faire métier, il aimait le devoir ;

Donnant à Pierre, à Paul, qu'il soit blanc, rouge ou noir

Car le plaisir n'est pas, en matière d'aumône.

Pour celui qui reçoit, mais pour celui qui donne.

ni savait son saint Paul.) On le recherchait peu.

Voilà! C'était un ours, ami du coin du feu!

Tous deux nous habitions le pauvre voisinage De la place Maubert, nous étions du même âge. On se prêtait ses sous; tantôt lui, tantôt moi; .Mais lui le plus souvent. Ce n'est pas sans émoi Que je revois ces jours de jeunesse indigente; Le désert où chacun de nous dressait sa tente. Simon vivait en lui. Cependant j'ai connu Quelques-uns des secrets de cet homme ingénu. Les révolutions ne l'intéressaient guéres. Ce sont là, disait-il, des procédés vulgaires. Il faut faire au plus tôt, au nom des réprouvés.

La l'évolution des cœurs, non dos pavés, Non des coups de fusil; de l'amour, non des haines. Ce n'est pas à nos pieds qu'on a rivé des chaînes ; Elles sont dans nos cœurs, chacun les porte en soi. Si tu veux les briser, arme-toi contre toi.

Quant aux gouvernements, je suis sans préférences, Nous disait-il un jour d'entières confidences. Si vous hiérarchisez, vous admettez des rangs; C'est le gouvernement libéral par les grands; La vieille pyramide avec les gueux pour base. Ayant à son sommet un dieu qui les écrase ; In dieu de fer et d'or. Quel levier prendrez-vous Pour en tirer ceux-là qui gémissent dessous?

C'était un sentiment, i^lutôt qu'une lumière.

11 cherchait dans son cœur l'introuvable hôtelière.

P'ait d'intuition, son esprit rayonnait

Dans un nuage d'or où le Dieu l'enfermait.

Il voyait de trop loin pour voir juste. Ses rêves

L'emportaient au delà des coteaux et des grèves.

11 nageait dans l'espace. Il avait de ces airs

Si tragiquement doux, dans ses yeux bruns et fiers,

Que cela ressemblait à ces éclairs d'automne

Qui brillent dans la nuit, mais dont aucun ne tonne.

Eloquent, il l'était ; critique, pas du tout.

Il ne discutait pas, il affirmait. Son goût

Naturel le portait vers les teintes mystiques.

11 admettait la foi, mais non ses fanatiques.

Tenant compte des temps, sous Dioclétien, Simon aurait été martyrisé chrétien.

Il sentait, devinait, aspirait. La souffrance. Il la faisait parler, dans sa grave ignorance ■. Qu'ai-J6 besoin d'apprendre? Il me suffit de voir Que le pauvre est partout l'instrumenl du savoir» Disait-il. Ces savants dore's que l'on re'pute Font travailler les chiens avec des airs de flûte. Un poids, une mesure, un niveau, c'est assez ! T OU5 vos aouvernements sont chemins défonce's.

Nous nous étions brouillés ; son fier idéalisme Ns pouvait s'arranger de mon naturalisme ; Je me trouvais guindé parfois sur ses hauteurs Qui n'avaient que les vents du ciel pour auditeurs Quand en soixante-dix (ici mon cœur se glace). Autour d'un bastion je le vis mettre en place. Il neigeait... Je montais ma garde en ce moment. Les vents nord-ouest soufflaient abominablement. Un jeune homme ganté, botté, tout de flanelle, Venait de poser là ce pauvre en sentinelle ; Le vieillard grelottant, mal vêtu, mal chaussé. Coiffé d'un vieux képi soigneusement brossé. La consigne donnée, et fumant son cigare. Prônant un petit air crâneur assez bizarre. L'officier s'éloigna vers le baraquement. Simon allait, venait, l'arme au bras, tristement Pensif, baissant le dos, luttant contre la bise Qui couvrait de flocons neigeux sa barbe grise. La nuit s'épaississait autour de nous, creusant Comme un grand fossé noir toujours s'élargissant. Paris allait se rendre à la faim qui l'assiège. M'approchant de l'ami qui rôdait dans la neige :

— Garde à vous! lui criai-je, en déclinant mon nom. Ma voix eut de l'écho dans le cœur de Simon. Il me tendit la main.., mais je vis avec peine Qu'il était emporté dans le courant de haine Qui frappait un vaincu mourant, humilié... L'ouvrier marqueteur donnait son coup de pié. Ayant fermé la bouche ainsi qu'on ferme un livre, Nous étions devenus des bonshommes de e;ivre.

Quand survint la Commune, il en fut bel et bien.

Pourquoi ? qu'avait-il vu, ce vieux stoïcien,

Le bon, le doux vieillard, dans ces tempêtes rouges

Qui soulevaient les flots et la fange des bouges?

A l'horizon lointain, qu'avait-il entrevu?

( Juelle idée avait pris son âme au dépourvu ?

'jue pouvait-il bien voir monter des incendies?

De ces affolements hideux? de ces tueries?...

De ces tas de pavés, lui qui n'en voulait pas ?

De ces flaques de sang, dont les trottoirs sont gras.

Que voyait-il surgir?... Ce désolant naufrage

Que lui révélait-il? Que lui disait l'orage?

Quel bras avait poussé cet homme jusque-là.

Qu'armé comme un corsaire, il est où le voilà :

Les pieds boueux, les poings crispés et noirs, la bouche

Convulsive et mordant à même une cartouche ?

Ah ! ce qu'il avait vu, bientôt on le verra !

Ce fut un jour de mai que monsieur Thiers entra Guilleret dans Paris, du sang jusqu'à la gorge.

Simon ne revint pas à sa place Saint-George.

A la place Maubert ; un vieil habitué

Avait dit, sachant ça : « Le voisin est tue' ! »

En effet, il l'était. La troupe versaillaise

Tristement enlevait ces montagnes de glaise :

Belleville et Chaumont ; tous tombaient... vint ]o tour

De Simon ; il tomba comme tombait le jour,

Aux abords d'un ravin, le long d'une masure

Isolée ; il avait au front une blessure,

Un trou... le sang coulait. Il était là, couché.

Abrité d'un auvent par les balles haché.

Quand on le découvrit, son visage était calme.

Quelque passant avait, en manière de palme,

Jeté sur ce cadavre un rameau verdoyant !

Ses yeux noirs, grands ouverts, semblaient ceux d'un voyant.

A des rappels lointains, il paraissait sourire

Et comme ayant encor quelque chose à nous dire.

Un pauvre avait glissé sous sa tête un pavé.

II dormait là-dessus quand on l'a relevé

Encor tout rayonnant du mystérieux rêve

Qui l'emportait là-bas, là-bas oii tout s'achève.

La femme qni l'avait recouvert d'un haillon,

Lambeau décoloré d'un mauvais cotillon,

Le soir nous raconta qu'étendu sur la fange

Ce martyr aurait dit, comme eût dit un archange :

« N'est-ce pas, mon enfant, que le peuple est sauvé ?.

Le pauvre homme avait cru que c'était arrivé !

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