VISION D'M PROLÉTAIRE
Janvier 1879*
Le front sur l'oreiller, ou les pieds dans nos fanges,
Les rêveurs ont parfois des visions étranges.
Hier, il m'arriva que je fus transporté
En esprit chez les morts, dans un lieu redouté,
Dans ce Pére-Lachaise, immense nécropole,
Où les muets jamais n'ont repris la parole.
La lune tristement promenait ses pâleurs
Nocturnes dans ces champs, comme une veuve en pleurs»
Les étoiles du ciel semblaient être roulées
Dans des haillons sanglants au-dessus des allées.
Puis au loin, comme un glas éploré dans la nuit,
Quelque chose frappait les airs; c'était minuit.
A travers les rameaux dépouille's des vieux arbres,
Lesquels n'ombrageaient plus ni les croix, ni les marbres,
Je voyais à l'e'cart, et dans l'e'lo'gnement,
Comme se dessiner, mais bien confuse'ment.
Des plis de terrain nus, de vagues monticules
Que n'osaient affronter mes regards noctambules.
C'est que sous ces terrains remués, souleve's,
Hier fossés profonds, dormaient des réprouvés.
Les farouches vaincus de Mai, les fratricides!
J'avais peur et pourtant j'ouvrais des yeux humides.
Des flots de malheureux, comparses plus qu'acteurs ,
Victimes en tous cas des mirages menteurs.
Pris à dos, poursuivis, cernés... ces pauvres diables I
Les assaillants, porteurs d'ordres impitoyables,
Même' après le combat, les ayant acculés
Au pied du mur, en bloc, les avaient fusillés.
Et, comme en appelant de ces choses féroces,
Leurs os faisaient saillir le sol en rondes-bosses.
Mais OH ne voyait pas, sur ces tertres perdus,
De la plus humble croix les deux bras étendus.
Et j'entendis monter comme un vent de rafale, Venant des profondeurs de la nuit sépulcrale, Des lamentations, de sourds gémissements... Les rameaux desséchés comme des ossements
Humains s'entrechoquaient et la nappe de givre,
Laquelle recouvrait ceux qui sont morts pour vivre,
S'agitait, ondulait, allait se soulevant;
On eût dit le linceul de quelque mort vivant.
Et j'en voyais surgir, vision singulière!
Une ombre gigantesque, un visage de pierre.
Et l'ombre grandissait, et son orbite creux
Dardait je ne sais quoi des enfers ou des cieux.
D'un pauvre homme c'était le fantôme funèbre ;
Les restes mutile's d'un malheureux célèbre.
Un sarrau déhibré, rapiécé, sanglant.
Une cotte fangeuse, un haillon rouge au flanc.
Il allait et rôdait, la poitrine percée,
Lugubre, les pieds nus sur la terre glacée.
Et l'ayant contemplé, je (îs soudainement Un grand signe de croix plein d'épouvantement. Mais des accents confus qui convulsaient sa bouche, Je n'avais pas compris d'abord le sens farouche.
Cependant à sa voix le sol se soulevait.
Mamelons se fendaient... Le brouillard se levait,
Tombait et s'étendait comme un drap mortuaire
Sur tous ces trépassés couchés Kà sans suaire.
Muets, ils s'embrassaient au bord de leurs tombeaux,
Tristes, pâles, vêtus de sordides lambeaux.
Et tous avaient au cœur des blessures béantes
Qui parlaient, qui toujours, toujours s'ouvraient saignantes.
Car ces spectres — du moins tels je croyais les voir —
Etaient des malheureux soldats du désespoir,
Des hommes d'atelier ; ceux-là des blouses blanches.
Trop pauvres pour mourir en habits des dimanches.
Et je me de'couvrais devant ces inconnus.
Et quelque chose en moi criait : Paix aux vaincus !
Une immense clameur montait du fond des ombres :
« Jacques, que nous veux-tu ? » disaient toutes ces ombres.
Jacques! c'était donc lui, lui, le vieux chef gaulois!
Le maudit d'à pre'sent, l'égorgé d'autrefois?
Lui ! l'incarnation du peuple en sa misère ;
L'esclave ancien, le serf, aujourd'hui prolétaire !
Lui, le grand révolté ! cousin de Spartacus,
Le héros éternel des éternels vaincus!
Et tous ces trépassés, à sa voix, à sa vue,
Accouraient comme au jour d'nne grande revue»
Et je voyais flotter un lambeau rouge. Alors
Tous les clairons sonnaient le défilé des morts.
Et, géant lumineux, Jacques s'écriait : « Frères,
« Nous avons bu le fiel de toutes les misères.
« C'est en plaignant ceux-là qui sont restés debout
« Que nous sommes tombés, ici, comme partout,
« Pour l'éternel combat des peuples qu'on opprime.
« A qui revient l'honneur? A qui revient le crime ?
« Le droit était pour eux, le sentiment pour nous...
« La République enfin nous dit : Morts, levez-vous ! '»
Et les morts, à ce nom de la chose idéale
Qui les avait tués, secouaient leur front pâle.
De leurs doigts ils montraient des crânes perforés,
D'afFreux lambeaux de chair, des membres fracturés.
Jacques, lui, poursuivait : « Ce n'est plus dans les larmes
« Que nous ramasserons là du pain, là des armes.
« Amis, nous allons vivre, et vivre en travaillant,
« Et non, peuple affamé, mourir en bataillant.
« Oublions ces douleurs : Transnonain, la Croix-Rousse,
« Où coula notre sang, désormais le blé pousse.
« Frères, les mauvais jours sont passés », disait-il.
Et les morts chuchotaient entre eux : « Ainsi soit-il. "
Et leurs dents claquetaient en un mauvais délire,
Et l'écho d'alentour au loin se mit à rire.
« Le prophète nouveau, l'inspiré de Cahors
« Descend du Sinaï ! » criait Jacques. Les morts
De leurs ricanements ébranlèrent les voûtes
Des caveaux. Je voyais briller comme les gouttes
D'une onde lacrymale aux branches des cyprès,
Et flamboyer ces mots : Souvenirs et Regrets !
Et tous se rapprochaient du vieux Jacques Bonhomme,
Curieux de l'entendre après un si long somme.
Jacques disait encor : « Sur nos pauvres sayons
« La science à longs flots versera ses rayons.
« Les féodalités vont enfin disparaître.
« Grâce au ciel, nous n'aurons ni loi, ni Dieu, ni maître.
« Nos frères en Jésus, vivants ou trépassés,
« Far les docteurs seront déchristianisés.
« Au Dieu du sentiment, le Dieu scientifique
« Succède. C'est pratique et plus économique.
« Il faut tuer le Christ! disent-ils : chacun sait
« Depuis dix-huit cents ans le mal qu'il nous a fait.
« Pour se sauver, d'après ce sentimentaliste,
« Aux pauvres il faudra que le capitaliste,
« Que le propriétaire abandonne son bien ;
« S'il n'abandonne tout, il n'abandonne rien.
u 11 faut tuer le Christ !... Le rabi prolétaire
« Comme un vent de malheur a passé sur la terre.
« Ses égaux devant Dieu? C'est en réalité
« Le dogme décevant de la crédulité.
" La véritë fatale, en dépit des apôtres,
" C'est le couteau tire' les uns contre les autres.
" C'est la loi des lions... Frères, ils l'ont écrit
u Sur ces flaques de sang... Il faut tuer le Christ! »
Et chacun à part soi regardait en dedans, Et le rire infernal montrait toutes ses dents.
Etait-ce raillerie amère, ou foi profonde
Des choses qu'il voyait à l'horizon du monde?
Le terrible insurgé disait : " Entendez-vous
« Ces acclamations qui montent jusqu'à nous?
« Ce que vous entendez est la suprême fête.
« C'est l'amnistie enfin que pour nous on décrète.
w Nos complices, il faut les en remercier,
« Après dix ans d'enfer daignent nous gracier.
« Ces acclamations, ces longs cris d'allégresse,
« C'est l'oubli, c'est la paix, c'est l'amour, c'est l'ivresse !
« Prescripteurs et proscrits, fusilleurs, fusillés,
« C'est la communion des réconciliés.
« Tous ceux de Nouméa, des bagnes sont en route ;
" La patrie a versé sur eux l'eau de l'absoute.
« La P>ance tout entière au devant de leurs pas
<i Accourt. Aux orphelins elle a tendu les bras ;
« Ce sont des adoptés. L'émeute aussi, mes frères,
« A son orphelinat et ses pensionnaires ;
« Les épouses vivront de la mort des époux.
« La République c'est le règne des gros sous,
« La consécration de toutes les révoltes,
« Le pain blanc pour ceux-là qui n'ont pas de récoltes;
«i C'est le jour de justice et des rédemptions ;
.1 C'est le couronnement des révolutions ;
" Ce sont les coups d'Etat re'ussis des bohèmes
« En frac noir , des tremblons contre les diadèmes :
.i Ce sont nos noms grave's, à l'unanimité,
« Sur le grand livre d'or de l'immortalité. »
Mais les suppliciés, Dieu seul en sait le nombre, Semblaient, silencieux, s'effacer comme l'ombre A l'approche du jour. Tout s'éteignait en eux ; Leur étoile mourait dans l'infini des cieux. Après s'être accroupis sous un souffle de glace, Dans des haillons sanglants chacun reprit sa place. Un sceptique, un ivrogne au cabaret voisin Chantait : »> L'ogre a dîné, le peuple n'a plus faim ! Et sous le gazon maigre, et sous des flots de neige, De tous ces trépassés disparut le cortège...
Ainsi ma vision devait s'évanouir,
Et tous ces malheureux achever de pourrir.