A M. GEORGES BERTRAND
Les clairons ont sonné la charge e'chevelée. Un froid bruissement d'acier a troublé l'air. Dans les brouillards sanglants dô l'ardente mêlée, Des glaives et des yeux on voit jaillir l'éclair.
Devant eux pivotait la quadruple muraille De flammes et de fer, ouragans meurtriers , Tonnerre horizontal de poudre et de mitraille Qui crève la cuirasse et tord les étriers.
Aux frôlements stridents des sabres qu'on dégaine. On a vu frissonner, symbolique oripeau,
Comme un aiglon battu par les vents, dans la plaine, Ce haillon frangé d'or qui s'appelle drapeau.
Le drapeau! Ce n'est pas seulement la consigne; Non, c'est plus: c'est l'honneur, sentinelle de feu. C'est le saint labarum : « Tu vaincras par ce signe. » Dans nos murs, hors des murs, c'est la patrie et Dieu.
De la famille unie il est le pur emblème ;
On est ntiille, on n'est qu'un sous ses immenses plis
Par la Gloire tenus sur les fonts de baptême.
C'est : La irenie-deuxième et c'est : Un contre dix !
Aussi bien qu? la foi, la gloire a ses mystiques ; L'une fait les martyrs, l'autre fait les héros. Au chant national, comm3 au chant des cantiques, Chacun donne sa vie, également dévots.
Les chevaux hennissaient, piaffaient, les narines En flammes et l'œil fier. L'aurore se levant, Un long cri s'échappa de toutes les poitrines Des escadrons pressés : En avant ! en avant !
Et le drapeau flottant comme en un jour de fête, Nos terribles coursiers ont fait trembler le sol. On eût dit un moment qu'ils s'étaient faits tempête: Leur galop n'étant plus que tourbillon et vol.
La bataille a dure tout le jour... mais hache'e, Notre arme'e avait fait noblement son devoir. De nos beaux escadrons la terre e'tait jonche'e Et leurs débris passaient dans les ombres du soir.
La nuit s'e'paississant dans la plaine fe'tide, Seuls, quelques cuirassiers, à ce moment fatal, Escortaient je ne sais quel fantôme livide, Légendaire guerrier, lue' sur son cheval.
Il n'avait pas voulu ni tomber, ni se rendre. Il tenait sur son cœur, il pressait dans s^s bras, Comme un dernier amour mélancolique et tendre, L'homérique lambeau troué dans les combats.
Et ce mort rapportait, comme vivant encore,
Le visage inondé d'une vague pâleur,
Le signe consacré, le haillon tricolore
Teint d'azur et de sang et d'aube en sa blancheur.
Les obscurs entouraient, soutenaient sur sa selle Celui qui n'était plus qu'une épee au fourreau, Celui qui ramenait, dans sa mort immortelle, L'honneur et la patrie aux plis du vieux drapeau.
Voilà ce que j'ai vu sur l'héroïque toile : Pairie ! ... Un vieux troupier, qui près de nous passa, Disait, en nous montrant sur son cœur une étoile : « Si Bertrand était là je lui donnerais ça ! »