UNE PLAINTE
Que se passe-l-il donc de funeste et d'étrange?
Hélas! l'orage a-t-il saccagé la vendange,
Incendié nos bois? ou bien a-t-il couché
Le blé sur notre sol avant qu'il soit fauché;
Arraché tous les fruits qui pendaient à la branche
De l'arbre sous lequel on courait le dimanche
S'asseoir et s'égayer? et nos pauvres abris
Ont-ils par l'ouragan été mis en débris?
Tout nous échappe, hélas! pain, fruits. A notre table,
Le vin ne vient jamais, comme un convive aimable,
Y semer la gaîté ; nous grelottons : le froid
Aux trous de nos haillons s'engouffre, et point de toit
Où l'on puisse un moment se débleuir la face,
RéchaufTer ses pieds nus engourdis dans la glace.
Il fait pourtant bien froid, et rien pour nous couvrir,
Et nous sommes à jeun. Que la faim fait souff'rir !
Ah! sur ce globe étroit la multitude abonde,
Oui, le pauvre est de trop !... pourtant la sève inonde :
BMs, ceps, bois, fruits et fleurs, chanvre et lin. Il nous faut
Subir la faim, la soif, et le froiJ, et le chaud !
Qui donc a fait les lots, de'signé le partage ?
Quel ogre a dévoré le commun héritage ?
Tel est le cri du Peuple ; il s'élève, il se perd.
Emporté par le vent comme un bruit au désert.