A MA FILLEULE
Ma filleule , quoiqu'il en coûte A votre mère , loin d'ici , Allons! il faut se mettre en route Pour le village de Soucy ; En vain l'ouragan qui s'apprête * Cette nuit môme éclatera.
Partez malgré vents et tempête , Demain le soleil brillera.
* Un ouragan terrible accompagna ma fllleule depuis Paris jusqu'à Sens.
La vie a des règles amères:
Un jour voit pâlir la beauté ;
Oui , les enfants prennent aux mères
Et la fraîcheur et la santé ;
La vôtre est malade, ma fille,
Et pleure en faisant vos paquets....
Partez. La nourrice est gentille;
Elle a peau fine et blancs taitets.
En force, en grâces, je l'espère , Vous allez grandir où jadis , Plein des leçons de mon grand-père Je croyais en un paradis.
Pour vous les échos du village Seront des hôtes familiers , Et l'insecte au riche corsage Luira sur les fleurs des halliers.
Chère petite Savinienne ,
Enfant , lorsque vous marcherez
Comme une fée aérienne
Par prés, par champs, sautez, courez,
Dites aux bois , dites aux plaines :
Mes bois! mes plaines! mon parrain,
Dans la ville , accablé de peines , Rêve à vous le cœur bien chagrin.
Il m'a recommandé de rire , Lui qui riait , vous le savez, Lorsqu'au printemps, quand tout respire Pieds nus il courait dans les blés.
Oiseaux , pour lui qu'on se rassemble : Tout jeune il vous donnait son pain.
Chantez sous les feuilles du tremble Chantez oiseaux pour mon parrain.
Lorsque vous marcherez , petite , ,
A cette heure où le jour décroît ,
Allez prier, vite, bien vite.
Au cimetière de l'endroit;
Priez , douce et blanche colombe ,
Et faites de vos petits bras
Pleuvoir quelques fleurs sur la tombe
De mon bon vieux grand -père, hélas !
Vive, comme un jet de lumière , Enfant, lorsque vous marcherez, Allez visiter la chaumière
OÙ j'ai passé des jours dorés; Embrassez ceux de ma famille , Qu'a respecté le fossoyeur, Car voyez-voiis , petite fille , Baisers d'enfant sont doux au cœur.
Puissiez-vous ne jamais connaître Enfant , K>rsque vous marcherez , Ces maux que l'âge ardent fait naître Plus nombreux que l'berbe des prés.
Puisse le ciel vous voir sans cesse , Illuminer votre beauté , De ce pur rayon de sagesse Tout empreint de sérénités
Hélas ! que d'êtres en ce inonde , Traînent d'un regard attristé , Les chaînes du Dieu qui féconde Et sème pour l'éternité.
A leur tendresse tout s'oppose.
Ils s'étreignent désespérés...
Pour eux allez cueillir la rose Enfant, lorsque vous marcherez.
Dieu ! quelle manie est la mienne !
Quels noirs discours je vous tiens là ; Pauvre petite Savinienne, Le triste parrain que yoilà !
Mais heureusement dans vos langes , Plus fine que moi de moitié, Vous dormez du sommeil des anges A mon discours humilié.
Éveillez-vous; la diligence Vers la Bourgogne va partir.
Pour un enfant, voyage immense.
Ciel ! j'entends le fouet retentir.
Que Dieu vous mène à bon voyage Et fasse, par des soins sacrés, Qu'on vous aime dans le village ^ Enfant , lorsque vous marcherez.
Janvier 1844