LE SALTIMBANQUE
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Sur la place, debout, devant son auditoire, Un pauvre saltimbanque , et sans style oratoire , Tout au long racontait les tribulations Qui couvrirent de deuil sa déplorable bistoire. C'est très vrai que le nfionde est plein d'aftlictions Comme on pourra le voir par ces confessions.
Mesdames et Messieurs , — galant liomme, mesdames!
Joli début , ma foi ! le drôle aimait les femmes;
On pourrait aimer pis, sans nul doute, et d'ailleurs.
On sait qu'il faut aimer, c'est le destin des amcs, Quelqu'un ou quelque chose , une femme ou des fleurs; Çà , ne disputons pas du goût ni des couleurs.
Mesdames et Messieurs , criait-il à la foule , Vous qui ne jugez pas l'ame d'après son moule , Et croyez fermement que l'on peut être humain , Sous le bonnet du gueux, môme sous la cagoule; Je suis , titre à jamais banni du parchemin , Claude le saltimbanque , histrion du chemin.
J'ai, disait-il encore, avec un air d'aisance, A vingt ans , fds unique et noble de naissance , Pour suivre le torrent de mes goûts absolus , Escaladé les murs du collège de France; Je n'en suis pas plus fier et je n'en sais pas plus; Mais, royaume des cieux , je suis de tes élus.
Et puis, je me disais : Ah bah ! mon père est riche : La science , pour moi , n'était donc qu'une affiche , Que lisent sans comprendre et rois et nations ; C'était un dieu de bois qui , du fond de sa niche, Et du bien et du mal , brouillant les notions , N'était bon qu'à donner ^ain aux ambitions.
Comme on le voit ici , Claude avait sa sagesse; Sceptique un peu , chez lui ce n'était que paresse , Car le cœur était bon , très bon , comme on verra , Mais lire un livre entier, étudier sans cesse, Creuser au fond de tout , c'est , on le comprendra , Difficile; aussi, Claude aimait Vet cœtcra.
Non, non , de la science il n'avait pas la rage;
Jamais il n'acheva, l'écolier sans courage.
Le moindre alinéa , le plus petit feuillet.
n n'aimait que les champs, les lleurs, l'air et l'ombrage.
Avec les gais oiseaux tout jeune il gazouillait,
Quand, lils du ciel comme eux , sur l'herbe il sautillait.
Mais hélas ! deuil amer ! oui , c'en fut un, et ccrtc Mon héros était loin de prévoir cette perte; Voilà que des trois jours, l'invincible canon Broyant et foudroyant un trône qu'on déserte, Dans la poudre engloutit leur antique pennon , Laissant Claude orphelin , sans fortune et sans nom.
En apprenant ceci , lecteur, ne vas pas croire , Que Claude , es|)rit étroit, eut d'abord l'amo noire; Non : il aimait d'instinct les révolutions:
Puis il était Français , ayant foi dans la gloire,
il eut sacrifié , pour ses convictions ,
Son sang , son patrimoine et ses derniers haillons.
Car, disait-il un jour, renversé sur ses hanches. Quand un arbre est pourri on en sape les branches. Par cet arbre , notre homme entendait le pouvoir. Et puis il ajoutait, en retroussant ses manches : Servir les opprimés , c'est faire un beau devoir; A qui peut l'ignorer, nous le faisons savoir.
]1 avait donc perdu , par ce coup de tonnerre , Tous ses biens à la fois : titre , fortune et père ; Il ne lui restait pas un sou dans son gousset, Non , mais il lui restait la jeunesse et sa mère; 11 n'avait rien perdu , lui-même le disait : Au soleil des trois jours leur voix me caressait.
Dans ce malheur, pourtant, il fallait vivre, diantre ! Vivre lorsque la faim frappe chez nous, puis entre. Comment, d'ailleurs, les uns vivent, se disait-il. Par l'esprit ou le cœur, et d'autres par le ventre. Alors Claude se fit ce résumé subtil : Et tous ils ont raison , Seigneur. Ainsi soit~il.
J'ai les clefs de la vie , allons ! sans plus attendre , Des femmes , des amis , des tonnes à revendre ! . . . . Comme il parlait très haut, sa mère l'entendit; Aussi, l'interrompant d'un regard ferme et tendre», Elle lui prit la main et doucement lui dit : Claude, vous blasphémez ; Claude fut interdit.
Songez à quelque état , plutôt ! — Et Claude , triste , Répondit : Oui , ma mère , oui , je me fais trappiste ;
Le cloître humiliera mon esprit peu chrétien
Non , mon fils, faites-vous dentiste, ou journaliste, Ressource de ceux-là qui ne sont bons à rien ; Claude, soumis, pencha pour le dernier moyen.
Ses tribulations évidemment se prouvent :
Vivre dans un guêpier que les intrigues couvent !
De la subvention lui , le dévorateur !
Vivre dans cette boue où les haines s'approuvent
Lui , du dénigrement le rusé colporteur;
Il faut en convenir, c'est jouer de malheur.
Lui, doux comme une femme et probe comme un nègre, Il lui faudra presser l'éponge de vinaigre Sur la lèvre brûlante ou sur un noble écrit;
Flageller sous le fouet tout dévouement intègre , N'importe quel qu'il soit, Socrate ou Jésus-Christ, Et le viser au cœur avec un trait d'esprit !
Quel métier! quel métier! pauvre Claude ! ah ! mesdames, Criait-il en jonglant avec des vieilles lames, Il faut subir la vie et les gens du grand ton ; Mais ce ramas d'intrus , aiguiseurs d'épigrammes , Qui se moquent du juste et du qu'en dira-t-on, Sur eux , nouveau Falstafî, je lève le bâton !
Claude avait quelque droit de parler de la sorte ; Un jour, d'un directeur ayant forcé la porte , Il demande un emploi : c'était dans ce journal Aux deux gouvernements, à la double cohorte, A l'effrayant format; jadis impérial , , Puis royal ; aujourd'hui , bourgeois et social.
Mon héros fut reçu d'une fajjon fort digne , Et , je crois , à raison de quatre sous la ligne. Ce fut d'abord tout miel ; puis on lui mit en main La plume , les ciseaux , et le trait qui souligne ; Le rédacteur en chef lui dit, d'un air bénin : J'attends , mon cher ami , votre article à demain.
Ce jour là , le public s'arrachant à son ûtre , Plein du Roi d Yvetot le suivait au théâtre ; Claude y courut aussi, devant l'analyser ; Ici l'on comprendra que , sans être idolâtre , Vu le père, l'enfant devait intéresser.
Donc, la chanson venait de sopérassiser.
N'en pouvant contenir sa joie intérieure, Le lendemain matin , et dès la septième heure , Notre homme, en habit noir, lestement descendait L'escalier délûbré de sa pauvre demeure, Tenant un manuscrit qu'en route il relisait , Et chez son directeur en souriant entrait.
Déjà des rédacteurs, tous autour d'une table. Fronçaient sur les journaux un sourcil formidable, Ou riaient , sur la chaise à demi-renversés. Après le comment ^a, formule inévitable , Le directeur lui dit , dans ses soins empressés : Prenez donc ce fauteuil , monsieur Claude , et lisez.
Si Ion nous eut admis au milieu du cénacle. Nous aurions vu , lecteur, un singulier spectacle. D'abord, notre héros, qui du haut de ses droits,
Faisait étinceler, comme un divin oracle , L'astre qui doit un jour éclairer à la fois Le triomphe du peuple et la chute des rois.
Et d'un autre côté, nous aurions vu , de même , Le Zoïle engraissé de l'or du diadème , Foudroyer du regard l'intraitable prôneur ; Tandis que chacun d'eux , sous son visage blême , Remâchant le venin qui lui montait du cœur, Donnait à tous les chiens le thème et l'orateur.
Messieurs, s'écriait Claude, en bravant la menace , Qui , pâle , se tordait déjà sur chaque face , Oui , le Roi (T Yvelot m'a fait songer d'abord A l'illustre chanteur, benjamin du Parnasse ; Ensuite au bon parti que le théâtre mort En pourrait retirer avec un peu d'effort.
Remarquez bien, Messieurs, Octaçie est un drame ; Le Convoi de Dand, Vieux Sergent, Pauvre Femme; Oui , douleur de l'exil , horreur de l'étranger, Abandon qui sanglotte à tout foyer sans flamme En drame , un peu plus tard accourront se ranger Autour du piédestal offert à Béranger.
L'tnnlique amour du sol brille dans ses poëmes Et fait vibrer sa voix qui s'éteiut en nous-mêmes; Car, le vieux patriote, en les relevant tous, Montra nos vétérans si grands au jour suprême , Qu'aux bords les plus lointains, maints peuples à genoux Épèlent notre histoire avec un œil jaloux.
Chez lui tout est français : la langue et l'harmonie;
Aucun mot étranger n'en souille le génie;
C'est l'homme de son temps , le prophète apporté
Par l'ange du Seigneur sur l'Europe asservie
Et dont le doigt de feu montre la liberté
Qui dans ses bras meurtris soutient l'humanité.
Et que d'enseignements , messieurs, pour notre scène , Doux sentiment du cœur, philosophie humaine , Charité , tendre amour, charme religieux , Qui fait que l'homme en vient à déposer sa haine , Et qui fait qu'en sa foi , touchant nos demi-dieux , Son Ame en souriant remonte vers les cieux.
Ainsi Claude semait, comme un enfant crédule ,
De perles et de lleurs son docte préambule :
Quand rinterru))tion l'arrêta brusquement,
Car, étendant les bras comme un T majuscule. Un monsieur de la troupe absurdement plaisant, Venait de s'écrier : 6 jeune homme innocent !
Puis un autre lui dit , dans son art passé maître, Monsieur, vous gagnerez beaucoup à nous connaître ; Certes, vous êtes plein d'imagination Vous avez le terrain où le talent doit naître ; Écoutez seulement , et sans prévention , Quelques conseils d'ami en cette occasion.
Vous voulez avec nous faire du journalisme? Il vous faut lire alors dans notre catéchisme. La tendresse, on le sait , ne produit rien de clair. Quant au cœur dans l'esprit ce n'est qu'un barbarisme Vous ignorez cela? c'est surprenant, mon cher. Le cœur n'est , après tout , qu'un ovale de chair.
En France on a vaincu lorsque l'on a fait rire
Quand au vieux chansonnier, comme vous je l'admire ;
.Tamais il n'a , dit-on, appauvri le Trésor;
Mais petits sont ses vers ; voilà pour la satyre.
— G flasque jugement des hommes sans essor !
Mais filets ou lingots, ils n'en sont pas moins or.
Ne vous emportez pas , monsieur Claude; la vie Est, dit-on , un chemin où se traîne l'envie. N'en croyez rien; chez nous c'est pur raisonnement. On est gardien de Fart , monsieur, je vous confie A ce puissant labeur. Brisons-là , seulement. Hâtons-nous de conclure à quelque arrangement.
Le sage de Passy , qui boude en sa mansarde , Vieux soldat en retraite et dont le pas s'attarde A regarder de loin la popularité Jeter sur nos chemins des fleurs au jeune barde, Ne pourrait-il pas être , à cette heure , compté Pour un adorateur de notre royauté?
Adorateur muet , prêtre qui, sans parole , Dans la nuit se prosterne au pied de son idole , Monsieur, bien entendu ; mais par un tour décent , On ferait supposer que , sans être frivole , Il a par son silence accepté le présent ; D'ailleurs, vous le savez : qui ne dit mot consent.
Sur le liai d'Yvetol on ferait une histoire
Paix! fit Claude en brisant canif, plume, écritoire, Insectes obstruant chaque rayon qui luit ,
Paix! ne profanez pas un vieillard dans sa gloire; Et comme il s'enfuyait , Claude alors entendit : Bah ! nous ferons vomir le pamphlet par J. J/
A ce point du récit, la foule satisfaite >
Fit pleuvoir les gros sous et monter la recette.
Et lui de s'écrier, d'une éclatante voix :
Qu'on vive en compagnie avec dame disette ,
Qu'on trompe sa maîtresse une ou deux fois par mois ,
Qu'on doive à son tailleur, certes, je le conçois.
Je conçois le valet , qui , misérable ou lâche , Dans le palais des grands se vautre sans relâche ; Je conçois le voleur qui rôde sur mes pas , Et la fille de joie accomplissant sa tâche ; Le bourreau qui torture et donne le trépas , Mais, faire un tel métier, je ne le conçois pas.
Pour moi , j'aimerais mieux le métier de corsaire,
* Nous penserions outrager la morale publique si nous répétions les insultants discours tenus par ce monsieur J. J., à propos du Roid'Yvetotf contre un homme que la France admire comme poète, honore comme citoyen, et que tous les partis ne cessent de vénérer pour son désintéressement et sa haute probité.
S'il n'est pas plus honiiôte, il est au moins sincère. Quand le vent de la mort gonfle son pavillon , Le chrétien peut encore égrener un rosaire Et jeter à la mer, dans un morne sillon, Sa fortune , son corps, ou tout autre haillon.
Mais comment échapper au trait pédagogique Que, du fond du bourbier, vous lance la critique? Dans quel recoin cacher un enfant dernier né ? Comment le dérober à la prunelle oblique De ce monstre odieux sur toute œuvre acharné ? 11 faut subir ses coups , victime ou condamné !
Claude ici s'arrêta ; puis il reprit : j'estime Guttenberg , dans mon cœur sa place est légitime Hélas ! pourquoi faut-il que la duplicité, Dérobant les rayons de cet astre sublime , S'en forge, avec l'intrigue et la vénalité , Des glaives meurtriers contre la vérité.
Pour moi, ne pouvant pas descendre à cette honte, Or, croyez et jugez ce que je vous raconte , Prenant , un jour d'été, les grandeurs au rebours. Je me lis Sidtimbanque et j'y trouve mon compte.
Je fais rire la foule , et l'enfant des faubourgs , Est admis à mon cercle et s'égaie à mes tours.
Mais, lui eria quelqu'un : journaliste ou bohème Mon ami , votre état est à peu près le même. Du tout, répartit Claude; observez , ô mon fils, Que si mon prospectus met le lait sous la crème , Qu'à mon théâtre ouvert au sifflet comme au bis, Tous les jours et pour tous les places sont gratis.
Et remarquez aussi qu'on n'y raille personne. — Bravo ! lui cria-t-on , la comédie est bonne ! Oui , reprit un vieillard , c'est parler franchement ; Mais la franchise étant une sotte patrone , Je crois que monsieur Claude eut agi sagement En cachant à moitié son mécontentement.
Octobre 1842.
m CITOIEK TA1LLI<]FËR