C'EST LUI
L'empereur! l'empereur!
A ce cri solennel , jeté sur notre plage , Chacun accourt cherchant l'illustre sarcophage,
Avec joie et terreur.
Demandant du regard , au ciel bleu qui s'allume Si de Napoléon , colosse qu'on exhume , L'étoile a reparu , brillante au firmament, Pour nous couvrir des feux de son rayonnement.
Car Paris, s'éveillant à l'aube matinale , Courut, de ses maisons, vers l'arche triomphale , Recevoir, hôte austère , en sa robe de deuil. Celui qu'elle attendit dix-neuf ans sur son seuil.
Napoléon ! rayon qu'aucun soleil n'efface
Qui marquas de ton sceau tout un siècle à la face ,
Quelle voix avait dit à ton ambition :
Creuse, hardi mineur, la révolution,
Et brise, pour le trône oii ton orgueil aspire ,
L'ardent quatre-vingt-treize au moule de l'empire?
Pour oser, au milieu du volcan allumé ,
T'élancer, sans pourtant en être consumé ;
Car, nos grands besogneurs penchés sur la fournaise
Oii se fondaient les lois , pour que l'œuvre fut mieux,
N'hésitèrent jamais, en ravivant la braise ,
D'y jeter tout obstacle et tout ambitieux.
11 est des jours de deuil , des événements sombres , Qui sur les nations vont dérouler leurs ombres ; La terreur qui les suit pousse rang contre rang , Heurte front contre front , le brise ; — dans le sang Fait crouler trône , autel , et redoublant de f©rce , Chasse l'humanité, qui vainement s'efforce
De ramener à Dieu les peuples qui s'en vont. Ce sont des jours aiïreux, quand on regarde au fond ! D'abord c'est un bruit sourd, puis des clameurs, des râles. Des regards allumés dans des visages pâles; DeS'bras levés sur tout ; bras nus, bruns et nerveux , Traînant sur les pavés des corps par les cheveux. Ce sont des hurlements , des menaces , des rages , Des ongles et des dents empreints sur les visages; Puis une joie atroce adressée au bourreau Qui cogne tous les fronts au bord du tombereau : Puis des petits enfants; cœur serein, tête douce, Papillons qui s'en vont où chaque vent les pousse , Frotter étourdîment leurs cheveux longs et beaux Aux corps que les fureurs arrachent par lambeaux. Puis sur l'Etat, vieux tronc que chaque haine ébranche, L'ouragan des discords roule son avalanche , Poussant tout, broyant tout, pouvoir et factions Dans le cercle fatal des révolutions; Couvrant de ses débris la foule qu'administre L'État, qui fait entendre un craquement sinistre. Alors tout se détache , et la patrie en deuil Tombe de chute en chute et d'écueil en écueil : Alors on voit planer au-dessus de ces dômes, La nuit, quand le tocsin l'éveille , des fantômes
Sans lètes, sans linceuil !^ puis on voit tout à coup.
Dans les villes, la faim , rôder ainsi qu'un loup
Qui , prunelles en feu , gueule ouverte et sanglante ,
Va flairer tous les seuils où rugit l'épouvante;
Qui va , l'allure sombre et fauve , dévorer
Femme, enfant, vieillard, qui n'ont pu s'en garer.
Alors l'homme sur l'homme avec fureur se rue ,
On tue en plein soleil , on tue en pleine rue;
Et du chaume au palais la mort étend son deuil
En poussant d'un seul coup tout un peuple au cercueil
Telle était notre France, ô génie ! ô grand homme ! Quand tu parus , ainsi que Camille dans Rome, Pour chasser l'étranger, guidant ses légions Vers notre capitale où tous nous t'attendions* Ton règne commençait ; ta mission , ô maître ! La patrie , à ta voix , prenant un nouvel être , Au monde va donner d'énergiques leçons , Toi , regardant les cieux , tu crias : commençons! Et voilà qu'à ce cri tout un peuple se lève;
Le brouillard se dissipe ; on voit luire le glaive
Aux mains d'hommes trempés dans l'air républicain ;
Aux mains d'hommes ardents , bras et tète d'airain ,
Qui surent de tout temps , à la lance étrangère ,
Présenter la poitrine et mourir pour leur mère!....
En marche ! en marche ! et tous sont là sur un seul rang,
Sans vêtements, sans pain!., qu'importe, ils ont du sang,
Qu'importe ils ont du fer! — 0 France ! les orages
Qui désolaient tes mure frapperont d'autres plages;
La trompette a sonné le foudroyant signal !
Adieu les champs, les fleurs, les airs du sol natal ;
Adieu rêves d'amour, doux oiseaux, vertes herbes,
Adieu les moissonneurs en sueur sur les gerbes.
Le bel enfant qui rit dans les bras du vieillard ;
Adieu mères ! adieu , bénissez le départ !
A vous nos souvenirs, pauvres femmes en larmes!
Et tous font retentir ce cri terrible : aux armes !...
Eh bien ! tu les as vus , ces illustres enfants , Marcher et conquérir sous toi pendant vingt ans; Pendant vingt ans bondir, phalanges intrépides, Des plaines d'Italie aux vieilles pyramides; Uetremper les états en dissolutions Dans le large torrent des révolutions;
Et le vieux monde alors secouant son marasme , Se lever devant eux avec enthousiasme; Si bien que l'univers, en apprenant ton nom, Méditant Tavenir, se fit Napoléon !
Hélas! hélas! le grand vent des batailles Pendant vingt ans que tu soufflas sur eux S'est retourné, poussant dans nos murailles L'invasion, les cris, le sang, les feux. Sous l'or des rois, ton édifice croule ; Nos vieux soldats s'endorment à jamais.
Et pour jamais les rois brisent ton moule Impérial et s'en vont satisfaits!
Pourquoi revenez-vous dans votre capitale , Mon auguste empereur, pourquoi revenez-vous? Votre empire est tombé dans l'urne saturnale Où la main du Seigneur nous enfermera tous.
Pourquoi revenez-vous aux rives de la Seine, Oii le front incliné vous aimiez à rêver,
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Où votre beau soleil , dans sa gloire hautaine, A l'aurore du siècle est venu se lever?
Pourquoi revenez-vous, lorsqu'on nie en nos veilles Pour voiler nos discords que vous leur avez mis, L'impérial manteau tout ruisselant d'abeilles Qui bourdonnaient aux feux du soleil d'Austerlitz !
Pourquoi revenez-vous, lorsque l'antique gloire S'éloigne de nos murs? votre aigle souverain Ne s'élèvera plus pour chanter la victoire , Comme autrefois aux bords tumultueux du Rhin.
Pourquoi revenez-vous dans votre grande ville Teinte du sang versé par nos divisions , Pour entendre les feux de la guerre civile Que Louis alluma , Sire , quand nous dormions?
Vous frémirez de voir des fantômes de maîtres Dilapider la France ouverte à tout danger; Des sénateurs drapés dans le manteau des traîtres, Pe^er le prix du sang olfert par l'étranger.
Vous verrez tout cela du fond de votre tombe,
Et , sous l'autel désert où l'on vous placera
Sire, peut-être un jour qu'une étrangère bombe,
Par un lâche allumée , hélas ! vous brisera ! . . . .
Sire , ce tombeau^là n'est point à votre taille ; A l'insecte la feuille , à l'oiseau la broussailles Mais à Napoléon, porté sur l'ouragan, Les sombres profondeurs de l'immense océan! Il lui faut les éclairs , le bruit de la tempête, La tourmente et les flots au-dessus de sa tête^ De légers goélands se jouant sous les feux, Que l'orage , en grondant , fait ruisseler sur eux ! Mais à Napoléon il faut l'épais nuage , De sinistres échos , des cris sur le rivage ; Le sifflement des airs , les vents tumultueux , Les soupirs de l'écueil triste et mystérieux ; La nuit mélancolique et la mer en écumes ; La lune qui se glisse aux flancs des noires brumes. Et puis dans le lointain, bondissant sur les eaux, De pâles naufragés, des débris de vaisseaux ,
Emportés, cahotés, roulés de vague en vague
Quand la France vous rend l'impériale bague , Qu'aux jours de sa grandeur vous lui mîtes au doigt; Sire , ce tombeau-là, la France vous le doit.
Pourquoi revenez-vous, sire? la grande armée, Salamandre fougueuse, et qui, vingt ans trôna. Dans l'immense brasier de l'Europe allumée. Dort sous les froids glaçons de la Bérésina!...
Assez, assez de sang a submergé la terre! Les torches des combats ne s'allumeront plus Éclairant au Kremlin les convois de la guerre Qui dévoraient Moscou comme un flux et reflux.
Sire! l'impôt de sang que la guerre prélève Sur les peuples souiTrants, ils le refuseront; Car la fraternité qui repousse le glaive Sourit aux nations qui la baisent au front.
Nous avons oublié de funèbres défaites ;
Brisant le trébuchet des vieux ressentiments, L'étranger fraternel au\ banquets de nos fêtes, Avec nous mangera le pain de nos froments.
Et la France, debout, va tendre ses mamelles Aux peuples accroupis dans leurs glaciers épais; Bientôt on entendra des voix universelles Promener sur le monde un cantique à la paix.
Pourquoi revenez-vous, sire? la grande armée, Salamandre fougueuse, et qui, vingt ans trôna, Dans l'immense brasier de l'Europe allumée, Dort sous les froids glaçons de la Bérésina!
Décembre 1841