A MONSIEUR EUGÈNE SUE
Six ans j'avais crié, jugeant d'infâmes œuvres.
Notre corps social est rongé de couleuvres ;
Affaissement sinistre et désolant à voir,
Le trône est sans grandeur, l'autel est sans pouvoir ;
Tout croule ou se dissout, tant l'égoïsme avide
A creusé dans les cœurs un effroyable vide.
Du haut jusques en bas ce siècle condamné
Sur le fumier de Job se tord comme un damné..*
Oui , j'ai jeté ces cris dans nos places publiques, Sur la borne , au soleil , sous les regards obliques Des zoïles du peuple , et mon vers prohibé , Malgré vents et sifflets dans la brume a flambé : Car du gaz des ruisseaux sa flamme s'alimente , Et brûle en s'agitant quiconque la tourmente. Enfin , dans cette arène oii je suis descendu, Ces bassets de palais en jappant m'ont mordu. Me déclarant , gonflés d'une morgue jalouse , Qu'au domaine des arts on n'entrait pas en blouse.
Mais sur la branche aride oii le Seigneur m'a mis, Triste oiseau , grelottant , souffreteux , insoumis , Loin d'adoucir ma voix, qui comme un torrent roule, J'en jette les éclats aux échos de la foule. Sans toit, sans feu, sans pain, las, chétif, déplumé, Quand,un rayon du jour, par Dieu même allumé, M'inonde et m'éblouit, moi,. debout dès l'aurore , Sur la création j'entonne un chant encore , Et proclamant en bas un avenir meilleur, J'mdique le chemin au peuple travailleur. Si mes notes parfois , sauvagement ailées , Ailleurs qu'à leur adresse égarent leurs volées , J'en suis fâché! Je chante, au surplus, en plein air;
M'tîcoute donc qui veut sur mon rameau de fer... Oui, je veux, aspirant aux douceurs d'un autre ûge. Pour l'orphelin , le lait ; au voyageur, l'ombrage ; Au vieillard, grelottant sous les brumes du ciel , Vaste foyer, bon vin, puis un rayon de miel ; A la femme qu'on pousse au fond des viles choses Un sourire, un appui, de l'amour et des roses; Le collège à l'enfant; mais à tous le travail ; D'immenses ateliers; non le hideux bercail Où l'exploitation , sans honte , enferme l'homme , Le façonnant ainsi qu'une bête de somme... Voilà mon vœu, ma tâche; et sur l'humanité J'agrafe le manteau de la fraternité.
Dans ce siècle railleur, vos terribles Mystères
Ont bien vengé. Monsieur, mes rimes solitaires;
Docte chirurgien , saisissant le scalpel ,
Vous avez mesuré nos maux à notre appel;
Car, pénétrant d'un bond dans ces vieilles murailles
Où la société pourrit par les entrailles,
Car, fouillant ces maisons aux sinistres abords ,
Dont les honteux secrets transpirent au dehors ,
Car, les bras retroussés, tirant de leur nuit sombre
Ces monstres eflVayants qui méditent dans l'ombre.
Vous avez hardiment, sous les lorgnons des Beaux,
Traîné dans les salons ces putrides lambeaux,
,Ces morts vivants auxquels nos lois, dans leur colère.
Donnent un échafaud pour pierre tumulaire.
Merci! car votre main, sous un effort puissant,
De la mare du crime a tiré l'innocent.
Armé du pieu vengeur, dans l'antre du blasphème ,
Vous avez aveuglé le nouveau Poliphème ,
Assassin monstrueux , et polype sanglant
Que la corruption attache à notre flanc.
Encore un coup , merci ! car votre œuvre d'athlète ,
Flambeau némésien qui partout se reflète ,
En me donnant raison contre quelques pervers ,
Me permet à son jour d'illuminer mon vers.
Certes, il est bien temps de s'occuper des hommes.
Et d'en finir avec nos penseurs gastronomes ,
Qui font de l'alambic où filtre le café
Jaillir quelque pamphlet de phrases attifé ,
Enjolivé parfois de bons mots et de pointes,
Où quelques maigres fleurs affreusement sont jointes.
Il faut le crier haut , sur nos toits.. . — Non , les arts Ne sont pas des jouets que l'on vend aux bazars, Des pantins accrochés sous l'auvent des boutiques, Qui balancent dans l'air leurs gestes fantastiques. Non, l'art méditatif n'est pas si grand seigneur. Qu'il ne daigne expliquer l'âme d'un Cliourineur; Le roman social ramassé dans la rue , Page pendante aux murs , langage de cohue , Voilà ce qu'il fallait transcrire tout brûlant A la société moribonde en clinquant.
Il fallait exhumer de nos fétides fanges , Ces assassins hideux , ramas de mauvais anges , Qui , dans un gouffre étroit pris comme dans l'enfer , N'ont pour tout arc-en-ciel qu'un triangle de fer ; Il fallait nous montrer ces voleurs, ces Bras-Roiigc Nourris des vils poisons qui suintent des bouges , Compter, près d'un stylet tout dégoûtant de sang , Quelques sous ramassés dans un meurtre récent ; Il fallait nous montrer ces misérables filles Colportant leurs amours sous de froides guenilles ; Ces types-là du moins , ces étranges héros , Sont de notre milieu , nous touchent par les os ; Nous les voyons passer derrière la coulisse ,
Du prétoire au carcan et du bagne au supplice ;
Car, qui vole aujourd'hui sera brigand demain :
La loi ne prévient pas, elle sévit. Sa main ,
Dans l'opprobre, au soleil , tient le cadran qui compte
L'heure du pilori , tropique de la honte ;
En sorte que toujours cet infAme poteau
Devient le premier bras qui hisse le couteau.
L'homme que la loi tue , hélas! était peut-être Marqué par le destin longtemps avant de naître; Peut-être portait-il sur son front rembruni Le sceau du fatalisme encor mal défini ? Combien rêvent , les fous ! à quelque vaste rôle , Que leur tête déjà tremble sur leurs épaules. Nous sommes ainsi faits : souvent notre raison , Comme certaine fleur, s'ouvre et n'est que poison. Il est temps d'abolir échafaud et supplice , Pour transformer le bagne en un immense hospice; Ne sachant condamner , aimant mieux prévenir , Je laisse aux hommes forts la douleur de punir.
Oui , monsieur, c'est en bas qu'il faut sonder l'ulcère, L'EuTïiénide en haillons, fille de la misère ; Et qu'il faut'désormais, pour la foule en sabots, Porter l'enseignement... qu'importe les tréteaux ! Quand à ces cœurs de plomb , ces âmes engourdies , Montrons-leur que la rue est bonne aux tragédies. Du vieux théâtre, assez ! les affaires des rois N'ont créance aujourd'hui que dans les cœurs étroits , Ou chez les courtisans , grands donneurs de répliques, Habiles renoueurs de sandales tragiques.
Mais l'ardent intérêt , qui transporte à la fois Tout un public ému , haletant et sans voix ; Mais la grande terreur, pâle et muet fantôme Qui palpite et frissonne , et du parterre au dôme , Naîtront de ces démons , de ces pestiférés , Qui brisent des enfants sous leurs souliers ferrés, Et des mères, la nuit, aux feux des lampes ternes , D'où l'on entend rugir ces drames des tavernes.
Ainsi sur son fumier c'est la corruption
Qui s'écrie, éveillant la prostitution ;
— Ruez-vous, débauchés , sans remords, sans vergogne,
Toi , que le cabaret vient de vomir , ivrogne ,
Outre , que nos enfants poursuivent de leurs cris ,
Et roulent au milieu des ruisseaux de Paris.
Vous, brigands, que l'horreur dans la ville accompagne
Et tout salis encor de l'ordure du bagne ;
Tourbe de scélérats, qui volez, qui pillez ,
Vous embusquant dans l'ombre où vous nous dépouillez ;
Vous, vieillards gangrenés, vampires de nos fanges ,
Vous, qui prostituez les enfants dans leurs langes ,
Donc, ivrognes, forçats, fléaux de carrefour.
Couvrez de vos hideurs ces pâles fleurs d'amour.
N'ayez pitié ni deuil , les vrais oiseaux de proie
Aux clameurs du festin font éclater leur joie :
La victime en pleurant dans l'ombre se débat
Et la volupté naît de l'horreur du combat.
Allons ! abattez-vous sur cette âme rêveuse ,
Qu'un idiome sans nom traduit par Goualeuse.
Pauvre Fleur de Marie! ange ou fragile oiseau
Jetée un jour d'orage au bord de ce ruiseau ;
Les poétiques chants de ta voix virginale
Non , non , n'étaient point faits pour cette bacchanale;
Tes charmes , par la faim , purent être surpris ; Mais si quelques serpents ont glissé dans tes nuits, Aucun soupir d'amour sous leur regard sans llunimi» Alors qu'ils t'étreignaient n'est sorti de ton ûme , Et ces monstres déçus , à leur proie«eirfacés , Du marbre de ton corps retombèrent glacés *
Et devant ces fléaux , des gens , de mœurs austères Ont crié; fermez-nous le livre des Mystères! Mais c'est une œuvre horrible ! immorale ! un poison Qui, coulant sur le peuple , envahit sa raison ! — Et les lâches terreurs , vieilles prostituées, Chambrières des cours, au vent de leurs huées. Dans la tribune même engoufl'rant le mépris
* Fleur de Marie est une créature tombée. Les chrétiens de nos jours, qui n'en sont encore qu'au pardon dans le ciel, n'oseraient réliabililer cette femme dans la société. La plume de M. Eugène Sue n'hésite pas. Cette enfant , livrée aux bétes d'une société matérialiste ; celte enfant, couverte de boue de la tête aux pieds, doit retrouver son âme, dont les ailes sont reployées et engourdies sous les glaces de la prostitution ; car l'amour a deux puissances qu'il lient de Dieu même : la révélation et \a purilicalion. Fleur de Marie attend l'amour.
De l'interdiction soulevèrent les cris.
Osons-le , disons plus : une vénale presse Bourgeoise entretenue et qui tourne à V Ogresse, Coquette surannée aux soupirs clandestins, Humait le laudanum dans son lit , les matins , En voyant des Débats surgir comme d'un gouffre Ces spectres évoqués de Jeur sphère de soufre. L'intérêt du malheur doit être limité ! Effrayer ; c'est commettre une immoralité ! Puis , il est certain fait , terrible , affreux ou sombre , Sur lequel , au contraire , il faut attarder l'ombre , Disait-elle en tremblant. A quoi bon soulever La ronce séculaire , où l'aspic doit crever ! Laissons la nuit au jour, le nuage à l'étoile , Et sur les maux d'en bas laissons peser le voile.
^- Ah ! l'on ne veut pas voir ; ah ! les puissants ont peur !
Ah î de l'égout qui fume ils craignent la vapeur ;
Et nos frères , perdus dans un brouillard de glace ,
Ne pourront jamais voir le soleil face à face ;
Ah ! le riche , le grand , le prince , le prélat
Nous écorcheront vifs aux rouages d'état ;
Ah l l'orgueilleux pouvoir, ce char pesant qui roule
Sur les fronts abaissés de l'innombrable foule ,
Dans des habits taillés sur le patron bourgeois «
Du mépris au dédain ajouteront le poids;
Et l'homme, sous le joug, ainsi qu'un bœuf stupide.
Ruminant qu'on élève et qu'on dresse et qu'on bride ,
Ne sera bon au plus qu'à creuser un sillon ;
Eh quoi ! le sceptre n'est qu'un fragile aiguillon ,
Et propre seulement à maintenir la chaîne
Qu'un peuple avec douleur dans les ornières traîne...
Quoi ! le trône à nos maux ne sachant obvier,
Se contente aujourd'hui du rôle de bouvier!
Eh bien donc ! il est temps de résoudre nous-mêmes
Le problème enfoui dans un tas de systèmes.
Non ! l'ouvrier français , sous des maîtres ingrats
A la glèbe attelé ne s'abrutira pas :
On le verra toujours , de quel titre on le nomme ,
Sous les haillons du serf dresser sa tête d'homme.
Il marche , il creuse et sait que Dieu qui nous voit tous
Dans notre beau pays marque le rendez-vous
Où trente nations cherchent l'œuvre féconde ,
Et qu'il est le gardien de l'avenir du monde.
La rue ou l'atelier, la borne ou l'établi
Le verront prédicant et non pas avili.
La faim... eh bien , la faim peut nous ouvrir la terre :
A la tombe le corps , non la foi prolétaire.
Notre classe d'ailleurs ne sait pas seulement
Décharger un fusil au jour de dévouement ;
Elle pense : c'est mieux. Oui , du fond de son rêve ,
Pesant du même poids la faucille et le glaive ,
Elle entend sans pâlir le décret oppresseur,
Que dicte bassement un système sans cœur.
Dans leurs forts, sous le dais, quand nos bourgeois pactisent
Sous le ciel , devant Dieu , les peuples fraternisent.
Merci î pour votre livre , éloquent plaidoyer Que les pauvres , le soir, liront près du foyer ; Réquisitoire amer contre l'ordre de choses , Qui déroule au grand jour les effets et les causes. A vos leçons, monsieur, qui ne fait point défaut, Vous appplaudit en bas et vous bénit là-haut I
L'ITOPISTE.