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Dieu dit; et sous l'azur que son regard élève,
Souriant, apparaît le blond visage d'Eve,
Eve s'avance; Adam, pour la première fois,
Dans son cœur étonné croit ouïr une voix .
Il l'écoute; et voilà que l'homme, hier sans charme,
De bonheur dans ses yeux sent briller une larme.
Il s'arrête, il soupire, il s'élève à des vœux;
Enfin la femme est \h sous des flots de cheveux
Dont chaque anneau doré d'un rayon de l'aurore
L'enveloppe et la fait plus ravissante encore.
L'homme reçoit alors, dans sa bouillante ardeur,
La première leçon que donne la pudeur.
Eve lui dit : l'amour, cette fleur solitaire.
Ne peut se cueillir bien qu'à l'ombre du mystère,
Et s'enfuit , ne laissant aux traces de ses pas.
Qu'un souvenir profond de ses chastes appas.
Est-ce une vision fatale qui s'achève.
Crie Adam consterné! Que m'importe! ange ou rêve.
Désormais je me voue à ton feu séducteur....
— Ainsi l'homme toujours poursuivra le bonheur. Interrompit le vieux , courbé sous sa tristesse !
— Telle est la volonté de la haute sagesse, Repartit l'utopiste, et sous le coup fatal
Il peuple encor les cieux d'un reste d'idéal.
— Puis il continua : Donc, le sein plein de ilamme,
Adam courut après l'idole de son âme.
Et comme il sanglottait, fatigué , seul , un jour
Eve mit dans son cœur le miel de son amour.
Dès lors tout exista , le zéphyr en voyage
Comme un hôte invisible agite le feuillage;
Des arbres verdoyants, touffus et sans aînés.
Inclinent vers le sol leurs rameaux fortunés ;
Le raisin se trahit sous la feuille des treilles ,
Les prés sont étoiles et de fleurs et d'abeilles;
Tout s'anime à la fois. Le soleil radieux
Monte, monte, embrassant l'immensité des cieux.
Ce n'est que cris joyeux, que suaves haleines;
Dans le creux des rochers, dans les bois, dans les plaines,
De la création c'est l'hymne universel
Qui baigné de parfums rend grâce à l'Éternel.
Pour la première fois Adam va se connaître,
La fille de l'Eden lui révèle son être.
Et, dans l'enivrement d'un immense baiser,
L'homme sort de la brute et commence à penser.
Quelle était donc cette Eve? ô sublime mystère!
Et que révélait-elle aux enfants de la terre?
Ce qu'elle était? Voilà sur le courant des jours
Ce que l'homme rêveur se demande toujours.
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Ce n'était point assez d'avoir créé d'un geste Le ciel, la terre et l'eau; pour la bonté céleste Ce n'était point assez d'avoir fait l'homine, non , Il fallait plus encor pour que l'œuvre fut bon ; Aussi, de ce séjour ouvrant le sanctuaire, Dieu voulant d'un rayon sanctifier la terre. Dit à l'amour : soyez! et l'amour fut, et Dieu Dit encore : partez loin du céleste lieu. Descendez sur la terre, et que l'œuvre s'achève, Régnez dans l'Univers sous la figure d'Eve ! Mon père, telle était la femme dans l'Édeii. Enfin , parmi les fleurs du mystique jardin , • Éclose avec l'amour, précurseur du génie, Eve dispense à tous sa tendresse infinie , Et son amour ajoute au charme de nos yeux , Car il a dérobé la poésie aux cieux.
Et le vieillard prêtant une attention profonde A ces graves récits des premiers jours du monde Re|)rit : Mon fils, d'où vient que cette joie a fui
Ouo tout meurt et s'abat dans les airs de l'ennui. Le soleil redescend derrière la montagne , Pales, nous grelottons sous la nuit qui nous gagne, Et l'homme, las d'errer de sommets en sommets. Dans le jour qui décroît s'attarde pour jamais.
— Mon père, en ces temps-là de douceurs ineffables, Il se fit ici-bas des choses effroyables , Le noir esprit du mal, comme un mortel frisson, Pour frapper l'homme au cœur parcourut sa raison. Or, l'amour exilé dan^le sein de la femme Venait de reployer ses deux ailes de flamme ; Car, aimant la beauté, la grâce, la douceur, Enfant , il s'attachait aux lèvres de sa sœur. Mais l'homme devenant l'ennemi de lui-môme, Adorant à genoux cette vierge qu'il, aime, L'aspirant dans son cœur, la pressant dans ses bras, Faisant pleuvoir des fleurs sous chacun de ses pas , La déclarant enfin son étoile choisie.
Son calice embaumé de miel et d'ambroisie. Insatiable, hélas! fatigué de bonheur.
Par d'incessants désirs accable le Seigneur, Demande d'autres biens, se plaint, hurle, blasphème, Tandis qu'à ses genoux , d'un sourire suprême ,
Èvc, belle d'amour, caresse ses douleurs, Et semble l'enivrer de tendresse et de pleurs.
Cette fois Dieu fut sourd. — L'homme, vampire étrange,
Après s'être endormi sur le cœur de son ange.
Se réveille et lui dit : verse-moi des trésors ,
Des charmes, des plaisirs inconnus jusqu'alors.
Eve lui répondit: je n'ai que les seuls charmes
Que le ciel m'a donnés , se tait , verse des larmes ,
Et tout redevint triste. On vit l'oppression
Et l'abus de la force, et la division
Déraciner l'Éden. Eve, presque captive, '1
Jette aux pieds de son maître une plainte craintive,
Se voile et sous le joug elle perd la beauté,
L'amour, la poésie avec sa liberté.
Adam, lui, perd l'Éden, riante solitude,
Terrible châtiment de son ingratitude.
Dieu punit les ingrats : c'est pour l'avoir été
Que l'homme fut frappé dans sa postérité.
Le serpent tentateur, père, c'est l'athéisme
Qui lui fit mordre au fruit amer de l'égoisme.
Non , cet ange aux yeux bleus qui , loin de l'accabler,
Victime de sa chute, aime à l'en consoler.
— Donc, pour l'éternité, notre race maudite, De son jeune berceau pour jamais est proscrite, S'écria le vieillard; les siècles dans leurs cours. Rapides et nombreux se succèdent toujours. Élèvent d'une main et détruisent de l'autre, Emportant et sans choix le tyran et l'apôtre. Ainsi l'humanité, comme un honteux haillon , Du temps capricieux suivra le tourbillon , Gémira dans l'exil jusqu'à ce que tlétrie
Elle remonte au ciel, sa première patrie. Mon Dieu ! cet idéal que l'on rêve ici-bas Dans la cendre du sol n'existerait-il pas? Ah ! voici que mon cœur, au terme de la route. S'emplit amèrement des ténèbres du doute.
— Non, non, fit rutopiste,'à l'étoile du soir Dieu n'a point arraché les rayons de l'espoir ; Mais il a dit à tous : les cieux, les eaux, la terre. Tourneront désormais dans la nuit du mystère. Et l'homme ne verra pointiller l'avenir Qu'aux lointaines lueurs du vague souvenir. Enfin, dit l'utopiste, enfin , de course en course. L'homme purifié remonte vers sa source; L'Éden va refleurir ainsi qu'aux premiers jours
Sous les vents embrasés du souflle des amours.
La foi , qui chancelait, reprend son équilibre;
La tendresse renaît sur le monde ; — Eve est libre !
Elle écrase du pied, sur le gazon natal ,
Le ventre venimeux du froid serpent du mal ;
Elle appelle, et sa voix, tendre comme une lyre,
Réveille sur la terre uu fraternel délire,
Du peuple vagissant réchaulfe la langueur
Et l'arrache au linceul glacé de la douleur...
Le rire de la joie éclate avec des larmes ,
On respecte les mœurs, les vertus ont des charmes;
Dans le banquet commun les fruits sont partagés;
Il n'est plus de remparts, il n'est plus d'étrangers.
L'égalité sourit , — l'égalité, mon père ,
Ce n'est pas un niveau, c'est plus, c'est une mère !
— Tout se change : du fond d'effroyables débris.
Où des pauvres pleuraient, sont de calmes abris.
On ne voit plus passer, sur les trottoirs des rues ,
Le front décoloré sur des épaules nues ,
Nos faibles sœurs qu'un jour d'aiïreuse pauvreté
Livra pour quelques sous à la perversité.
Le baiser maternel qui ileurissait leur joue.
Père, n'est plus sali par des lèvres de boue.
L'amour dompte les cœurs sans les tyranniser ;
Le grand siècle est venu ; tout va s'organiser. A l'abri de nos droits, le travail , la patrie, Vont sur les nations répandre l'industrie. La misère d'un seul fait la honte de tous , Cachons-là sous des fleurs et non sous des verroux, Bientôt nous allons voir l'austère politique Greffer sur l'arbre en fleurs de notre république Le rameau social qui , dans un air meilleur, Croîtra pour ombrager l'archange travailleur. Lequel sanctifiera , loin des grandeurs serviles , La faucille des champs et le marteau des villes.
Or donc cet idéal, qu'on ne peut définir,
Des biens qu'on a perdus n'est que le souvenir.
Mon père, interrogez les cieux, la terre et l'onde.
Dites , où nionte-t-il ce grand soupir du monde>
Ces longs tressaillements de la création ,
Ces rêves de bonheur, cette aspiration
Qui nous fait regretter aux heures solennelles
Les immenses tableaux des beautés éternelles?
Où va ce mouvement , ce flot précipité ,
Ce flux et ce reflux qu'on nomme humanité?
Où va-t-il? Écoutez! où va le vent qui passe ,
Et ces hymnes des nuits qui vibrent dans l'espace ;
OÙ montent ces soleils, ces astres éclatants, Ces globes enilammés frères jumeaux du temps! Dieu le sait. A chacun il imposa des règles.... Aux soleils dans les cieux, aux grillons dans les seigles; Depuis les gouttes d'eau qui pleuvent par milliers Ainsi que des rubis sur les fleurs des halliers; Jusques à l'Océan , dont la voix des abîmes, S'élève tristement comme un chant de victimes, Tout gravite à la fois dans l'éternel chemin Où l'homme né d'hier arrivera demain.
Ainsi l'humanité dans sa pâleur extrême Remonte incessamment son échelle suprême. L'homme n'invente rien , mon père, et l'avenir Qu'il rêve et qu'il poursuit n'est que le souvenir.
Mon fils, dit le vieillard , hâtons-nous de répandre Ces rêves de bonheur qu'ici je viens d'entendre ; Offrons notre martyre aux puissances d'en haut, Un sang pur doit encore ennoblir l'échafaud!
A peirte avaît-il dit ces paroles funèbres. Que l'on vit s'élever du milieu des ténèbres Une flamme soudaine et rouge qui jetait Sur le feuillage vert un éclatant reflet ; C'était le feu lointain de quelque pauvre pâtre, La nocturne lueur qui dénonçait son âtre A la frayeur des loups. — Alors, de leurs rameaux Trompés par cet éclat, mille petits oiseaux Descendent trop hâtifs du milieu du feuillage, Tournent autour du feu qui monte davantage, Et , croyant que c'était le jour qui se levait, A la flamme aspirante ils laissent leur duvet , ^ Jettent des cris plaintifs et retombent sans ailes Dans le brasier d'où part un foyer d'étincelles.
Le vieillard regardait ce drame de trépas Quand son fds lui cria : terrible exemple, hélas ! Oui , lorsqu'une pensée apparaît incertaine Dans la nuit, aux regards de la foule lointaine, Mou père, gardons-nous de tout brutal réveil
Qui pourrait la jeter dans un risque pareil. Souvent le malheureux que le besoin dévore , Agitant un flambeau, nous dit : voici l'aurore ! Et d'autres malheureux , du fond de l'horizon , Accourent aux lueurs de ce morne tison ; Mais comme ces oiseaux s'abattent dans les villes Et tombent aux brasiers de nos guerres civiles , D'où la pensée alors , ellVayée en naissant , Se voile et disparaît dans un fleuve de sang!
Ici , le jour parut , et la robe de Flore
Se teignit tout à coup du pourpre de l'aurore.
L'herbe des prés luisait comme un champ de cristal ,
Le lys majestueux blanchissait dans le val ;
Voilà que par les airs un hymne saint commence.
Les eaux, les bois, les champs mêlent leur voix immense,
Saluant les rayons du soleil radieux.
S'élèvent pleins d'amour dans la splendeur des cieux.
L'utopiste frappé de ce tableau sublime,
Étreignant dans ses bras le vieillard qu'il ranime,
S'écria : le soleil brille éclatant et doux !
Ainsi la vérité doit se montrer à tous ;
La foule réveillée à son feu qui féconde
Va peupler de ses chants les vieux échos du monde î
Le vieillard entraîné, lui saisissant la main. Répondit : Proclamons le retour à l'Éden ; Dans mon cœur desséché le sang se renouvelle, Voici le jour, partons ! — J'ai la bonne nouvelle...
Et tous deux à la fois dirent , quittant ce lieu,
— Fils , il est un Éden ! — Mon père , il est un Dieu !
Aoûl 1844