‹ Une voix d'en basChapitre 6 sur 96 · A M. LÉON GOZLAN · texte numérisé non relu

A M. LÉON GOZLAN

Je ne suis pas de ceux dont le regard superbe

Insulte aux vieux débris qui reposent dans l'herbe ;

Enfant né d'aujourd'hui, sur les choses d'hier,

Je ne promène pas un pied brutal et fier :

De la pierre où , joyeux, le martinet gazouille,

Passant religieux, je détache la rouille.

Ainsi , moi qui n'ai pas au fond de mon désert ,

L'été, pour m'abriter, l'ombre d'un rameau vert,

' Auteur de Les Tourelles , histoire des vieux châteaux de France,

J'aime à rôrer, fouillant, avec l'esprit du juste,

Les ruines en pleurs dans leur cercueil auguste.

Alors je suis heureux , car je ne suis plus seul ;

Les morts, pour me parler, écartent leur linceul,

Soulèvent doucement la pierre qui les couvre,

Et leur regard fermé sous mon regard s'entr'ouvre,

Ils me disent : « Mon fils , ces froids piliers romans

(c Qui se sont écroulés parmi nos ossements ;

c< Ces vitraux en éclats , ces nefs abandonnées,

« Ces pans de murs couverts de vertes graminées ,

« Sont les restes d'un cloître oii l'on venait s'asseoir

« Pour mêler sa prière à l'Angelus du soir.

« Là, saintement unis, par la voix balancée,

« Et s'élevant à Dieu par la même pensée ,

«■ Prêtre , baron , vassal , dans ce commun appel ,

« S'adressaient humblement le bonsoir fraternel...

« Aucun bruit, maintenant, à l'aube ne s'éveille;

« Dans ce cloître désert, plus d'écho; la corneille,

« Au vol sinistre et lourd , à peine en s'y perchant,

« Sur ce toit oublié , fait entendre son chant ,

« Quand nous nous inclinons , ainsi qu'à l'Offertoire ,

« Sur ces pierres, feuillets de notre vieille histoire. »

Et moi , je dis : Pourquoi troubler dans leurs ennuis

Ces spectres évoqués dans la pAlcur des nuits !

Fantôme féodal , vieux squelette de pierre, I

Dont les pieds délabrés sont rongés de poussière ,

Toi qui répands sur nous une ombre du passé ,

Aloi*s que l'œil gravit ton cadavre aiïaissé , . J

Pourquoi ne voit-on plus à tes hautes tourelles

Le visage rôveur des frêles demoiselles , i

Leurs beaux cheveux , tombant en anneaux longs et noirs, '

Où se joue en fuyant la brise tous les soirs? I

Et leurs bras arrondis , et leur tête pensive , ^

Nonchalamment posée aux parois de l'ogive, 1

Quand leurs doigts efleuillant des fleurs qu'ils font pleuvoir, !

Cessent d'enjoliver le chifl're du sautoir?

Pourquoi ne voit-on plus le seigneur , au front grave ,

Gentilhomme de fer si courtois et si brave

A la fois, traverser, silencieusement.

Tes larges ponts jetés sur un goufl're béant ? \

Et pourquoi le soldat , dans sa pesante écaille ,

N'est-il plus là , debout , sur la haute muraille , |

Muet , l'oreille au guet , l'arquebuse à la main ,

Lançant un regard fauve aux angles du chemin ,

Jetant , de temps en temps . à la brise plaintive ,

En allongeant la voix de farouches : Qui vive !

Où sont tes ponts-levis , tes spacieuses cours ,

Tes herses, tes fossés , tes donjons et tes tours ;

Et tes grands murs à pic, qui t'étreignaient la taille.

Et recevaient pour toi plus d'une rude entaille?

Où sont tes souterrains , tes voûtes , tes créneaux ,

Tes cachots redoutés , tout semés de réseaux?

Où sont tes longs couloirs, tes lourds verrous, tes chaînes,

Tes portes qu'on taillait dans le cœur des vieux chênes ?

Enfin , tout cet amas de fer et de granit

Qu'un seigneur, aigle altier, prit pour bâtir son nid?

Hélas ! on ne voit plus la douce châtelaine

S'élancer et courir, rapide, dans la plaine.

Étendre ses deux mains , avec un joyeux air.

Au-devant de l'époux, brun et bardé de fer!

On n'entend plus rentrer, dans ton immense enceinte ,

Ce baron qui revint de la croisiide sainte; Ce châtelain, ce duc , ce seigneur de haut lieu , Lui qui ne relevait que du glaive et de Dieu! La mort a, dans sa course inexorable, avide , Emporté les aiglons, et depuis l'aire est vide! Le marais coassant, sur son bord féodal , Pour y battre les eaux, ne voit plus le vassal. Voilà tout ce qui reste et tout ce qui surnage : La grenouille qui chante aux (leurs du marécage , Le roseau qui se plaint aux algues dans la nuit, La naïade qui pleure, enfin un peu de bruit!...

Précieux monument que la pensée exhume , Il faisait beau te voir, vers le soir, dans la brume. Chercher avidement , à travers les vitraux , Les toits éparpillés de tes nombreux vassaux; Quand tu versais sur eux , blafard , mélancolique ; L'ombre qui descendait de ton arête antique ; Solitaire et debout, sur ton mont éternel , (irave justicier, puissant et paternel.

Qui te sentais le soir, au chant de la prière , Frémir du haut en bas sous ton manteau de pierre ! Il faisiiit beau te voir, alors, ô vieux rocher, Quand l'oiseau, dans tes lianes, accourait se nichci';

Quand tu donnais à l'hoinme une pensée austère, A la femme un sourire, à l'enfant un mystère, L'espoir à tous, jeter, silencieusement.

Sur les toits endormis ton regard pénétrant !

Le jour avait cessé; la lune, aux lueurs sombres. Errait, dans sa pâleur, à travers les décombres, S'abîmant dans un fond , se brisant sur un pic , Bondissant , s'allongeant, glissant comme un aspic. Répandant sa couleur vague et mystérieuse Sur la tour qui , debout, veillait silencieuse. Au loin , un vieux clocber fit entendre minuit. Seule voix qui chantât à cette heure de nuit ; Et les vents, agitant quelques herbes chagrines, Qui , pendantes , poussaient dans le creux des ruines , Déposaient , en fuyant , comme d'affreux oiseaux , Une odeur sépulcrale aux branches des arceaux .

Alors on vit sortir du milieu des broussailles

Qui , tristes, bruissaient dans l'ombre des murailles,

Un vieillard gigantesque et qui marcliait pieds nus,

Sur ces débris épars qui lui semblaient connus ;

Après avoir longtemps remué leur poussière ,

Il s'assit, en pleurant, sur un éclat de pierre,

Se voila le visage avec ses blancs cheveux ,

Et prit dans chaque main ses genoux anguleux :

« Hélas ! murmura-t-il , où sont-elles allées ,

« Mes tours aux larges lianes , hautes et crénelées ;

« Mes lourds quartiers de roc broyant l'invasion ,

« Ténébreuse limace au pied du bastion ;

« Mes abîmes ouverts , mes bascules chéries ,

« Mes citernes sans fond, mes vastes écuries;

c< Et mon riche arsenal, mes armes, mes champs-clos;

« Hélas!... » il s'arrêta suffoqué de sanglots.

Un hibou s'abattit , poussant des cris de joie , Dans le trou d'un vieux mur pour dévorer sa proie.

Et le vieillard reprit : « Quand la société ,

« Naissante , s'égarait dans son obscurité

« Qui , sur son faîte aride , osa placer un phare ,

« Et faire contempler au peuple, encor barbare,

« Ce flambeau des humains : civilisation?

« Et ce Code, aussi beau que la religion ,

.'JS

Que trois mots complétaient, dans leur trinité sainte,

Honneur, Foi , Loyauté, qu'on observait sans crainte;

Qui le donna? c'est nous ; qui partagea les champs,

Du tranchant de l'épée , aux vassaux indigents?

C'est nous. Qui fut chercher, pour doter la patrie ,

Les arts qui bouillonnaient dans le fond de l'Asie?

Qui fit jaillir les mœurs du feu purifiant ,

Dérobé par des preux au soleil d'Orient?

Qui défendit le sol ? qui protégea l'Église?

La femme dont l'amour féconde et civilise?

Toujours nous ! Ce château , qui nous a vu finir ,

Fut le premier degré dressé pour l'avenir;

La pierre protégea les cabanes de chaume,

Ces feuillets qui , plus tard, complétèrent un tome.

Où l'on incrusta : France ! aux jours d'éruptions,

Une lave de sang des révolutions ,

Ce flot brutal où rien ne monte à la surface ,

De ce glorieux livre emporta la préface !

Adieu , mon vieux manoir, mes bons vassaux obscurs ,

Un sanglant météore a submergé nos murs ! . . . »

Et le vieillard tomba sur les dalles muettes; On entendit alors l'aigre voix des chouettes;

Quelques chauve-souris rentraient, d'un vol hideux, Inquiètes du jour, dans leurs nids ténébreux.

Cette apparition, pleurante et recueillie. D'une époque oubliée était la poésie.

Jmllel 1840.

L Jfv.dwarfi S'u

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