A M. LÉON GOZLAN
Je ne suis pas de ceux dont le regard superbe
Insulte aux vieux débris qui reposent dans l'herbe ;
Enfant né d'aujourd'hui, sur les choses d'hier,
Je ne promène pas un pied brutal et fier :
De la pierre où , joyeux, le martinet gazouille,
Passant religieux, je détache la rouille.
Ainsi , moi qui n'ai pas au fond de mon désert ,
L'été, pour m'abriter, l'ombre d'un rameau vert,
' Auteur de Les Tourelles , histoire des vieux châteaux de France,
J'aime à rôrer, fouillant, avec l'esprit du juste,
Les ruines en pleurs dans leur cercueil auguste.
Alors je suis heureux , car je ne suis plus seul ;
Les morts, pour me parler, écartent leur linceul,
Soulèvent doucement la pierre qui les couvre,
Et leur regard fermé sous mon regard s'entr'ouvre,
Ils me disent : « Mon fils , ces froids piliers romans
(c Qui se sont écroulés parmi nos ossements ;
c< Ces vitraux en éclats , ces nefs abandonnées,
« Ces pans de murs couverts de vertes graminées ,
« Sont les restes d'un cloître oii l'on venait s'asseoir
« Pour mêler sa prière à l'Angelus du soir.
« Là, saintement unis, par la voix balancée,
« Et s'élevant à Dieu par la même pensée ,
«■ Prêtre , baron , vassal , dans ce commun appel ,
« S'adressaient humblement le bonsoir fraternel...
« Aucun bruit, maintenant, à l'aube ne s'éveille;
« Dans ce cloître désert, plus d'écho; la corneille,
« Au vol sinistre et lourd , à peine en s'y perchant,
« Sur ce toit oublié , fait entendre son chant ,
« Quand nous nous inclinons , ainsi qu'à l'Offertoire ,
« Sur ces pierres, feuillets de notre vieille histoire. »
Et moi , je dis : Pourquoi troubler dans leurs ennuis
Ces spectres évoqués dans la pAlcur des nuits !
Fantôme féodal , vieux squelette de pierre, I
Dont les pieds délabrés sont rongés de poussière ,
Toi qui répands sur nous une ombre du passé ,
Aloi*s que l'œil gravit ton cadavre aiïaissé , . J
Pourquoi ne voit-on plus à tes hautes tourelles
Le visage rôveur des frêles demoiselles , i
Leurs beaux cheveux , tombant en anneaux longs et noirs, '
Où se joue en fuyant la brise tous les soirs? I
Et leurs bras arrondis , et leur tête pensive , ^
Nonchalamment posée aux parois de l'ogive, 1
Quand leurs doigts efleuillant des fleurs qu'ils font pleuvoir, !
Cessent d'enjoliver le chifl're du sautoir?
Pourquoi ne voit-on plus le seigneur , au front grave ,
Gentilhomme de fer si courtois et si brave
A la fois, traverser, silencieusement.
Tes larges ponts jetés sur un goufl're béant ? \
Et pourquoi le soldat , dans sa pesante écaille ,
N'est-il plus là , debout , sur la haute muraille , |
Muet , l'oreille au guet , l'arquebuse à la main ,
Lançant un regard fauve aux angles du chemin ,
Jetant , de temps en temps . à la brise plaintive ,
En allongeant la voix de farouches : Qui vive !
Où sont tes ponts-levis , tes spacieuses cours ,
Tes herses, tes fossés , tes donjons et tes tours ;
Et tes grands murs à pic, qui t'étreignaient la taille.
Et recevaient pour toi plus d'une rude entaille?
Où sont tes souterrains , tes voûtes , tes créneaux ,
Tes cachots redoutés , tout semés de réseaux?
Où sont tes longs couloirs, tes lourds verrous, tes chaînes,
Tes portes qu'on taillait dans le cœur des vieux chênes ?
Enfin , tout cet amas de fer et de granit
Qu'un seigneur, aigle altier, prit pour bâtir son nid?
Hélas ! on ne voit plus la douce châtelaine
S'élancer et courir, rapide, dans la plaine.
Étendre ses deux mains , avec un joyeux air.
Au-devant de l'époux, brun et bardé de fer!
On n'entend plus rentrer, dans ton immense enceinte ,
Ce baron qui revint de la croisiide sainte; Ce châtelain, ce duc , ce seigneur de haut lieu , Lui qui ne relevait que du glaive et de Dieu! La mort a, dans sa course inexorable, avide , Emporté les aiglons, et depuis l'aire est vide! Le marais coassant, sur son bord féodal , Pour y battre les eaux, ne voit plus le vassal. Voilà tout ce qui reste et tout ce qui surnage : La grenouille qui chante aux (leurs du marécage , Le roseau qui se plaint aux algues dans la nuit, La naïade qui pleure, enfin un peu de bruit!...
Précieux monument que la pensée exhume , Il faisait beau te voir, vers le soir, dans la brume. Chercher avidement , à travers les vitraux , Les toits éparpillés de tes nombreux vassaux; Quand tu versais sur eux , blafard , mélancolique ; L'ombre qui descendait de ton arête antique ; Solitaire et debout, sur ton mont éternel , (irave justicier, puissant et paternel.
Qui te sentais le soir, au chant de la prière , Frémir du haut en bas sous ton manteau de pierre ! Il faisiiit beau te voir, alors, ô vieux rocher, Quand l'oiseau, dans tes lianes, accourait se nichci';
Quand tu donnais à l'hoinme une pensée austère, A la femme un sourire, à l'enfant un mystère, L'espoir à tous, jeter, silencieusement.
Sur les toits endormis ton regard pénétrant !
Le jour avait cessé; la lune, aux lueurs sombres. Errait, dans sa pâleur, à travers les décombres, S'abîmant dans un fond , se brisant sur un pic , Bondissant , s'allongeant, glissant comme un aspic. Répandant sa couleur vague et mystérieuse Sur la tour qui , debout, veillait silencieuse. Au loin , un vieux clocber fit entendre minuit. Seule voix qui chantât à cette heure de nuit ; Et les vents, agitant quelques herbes chagrines, Qui , pendantes , poussaient dans le creux des ruines , Déposaient , en fuyant , comme d'affreux oiseaux , Une odeur sépulcrale aux branches des arceaux .
Alors on vit sortir du milieu des broussailles
Qui , tristes, bruissaient dans l'ombre des murailles,
Un vieillard gigantesque et qui marcliait pieds nus,
Sur ces débris épars qui lui semblaient connus ;
Après avoir longtemps remué leur poussière ,
Il s'assit, en pleurant, sur un éclat de pierre,
Se voila le visage avec ses blancs cheveux ,
Et prit dans chaque main ses genoux anguleux :
« Hélas ! murmura-t-il , où sont-elles allées ,
« Mes tours aux larges lianes , hautes et crénelées ;
« Mes lourds quartiers de roc broyant l'invasion ,
« Ténébreuse limace au pied du bastion ;
« Mes abîmes ouverts , mes bascules chéries ,
« Mes citernes sans fond, mes vastes écuries;
c< Et mon riche arsenal, mes armes, mes champs-clos;
« Hélas!... » il s'arrêta suffoqué de sanglots.
Un hibou s'abattit , poussant des cris de joie , Dans le trou d'un vieux mur pour dévorer sa proie.
Et le vieillard reprit : « Quand la société ,
« Naissante , s'égarait dans son obscurité
« Qui , sur son faîte aride , osa placer un phare ,
« Et faire contempler au peuple, encor barbare,
« Ce flambeau des humains : civilisation?
« Et ce Code, aussi beau que la religion ,
.'JS
Que trois mots complétaient, dans leur trinité sainte,
Honneur, Foi , Loyauté, qu'on observait sans crainte;
Qui le donna? c'est nous ; qui partagea les champs,
Du tranchant de l'épée , aux vassaux indigents?
C'est nous. Qui fut chercher, pour doter la patrie ,
Les arts qui bouillonnaient dans le fond de l'Asie?
Qui fit jaillir les mœurs du feu purifiant ,
Dérobé par des preux au soleil d'Orient?
Qui défendit le sol ? qui protégea l'Église?
La femme dont l'amour féconde et civilise?
Toujours nous ! Ce château , qui nous a vu finir ,
Fut le premier degré dressé pour l'avenir;
La pierre protégea les cabanes de chaume,
Ces feuillets qui , plus tard, complétèrent un tome.
Où l'on incrusta : France ! aux jours d'éruptions,
Une lave de sang des révolutions ,
Ce flot brutal où rien ne monte à la surface ,
De ce glorieux livre emporta la préface !
Adieu , mon vieux manoir, mes bons vassaux obscurs ,
Un sanglant météore a submergé nos murs ! . . . »
Et le vieillard tomba sur les dalles muettes; On entendit alors l'aigre voix des chouettes;
Quelques chauve-souris rentraient, d'un vol hideux, Inquiètes du jour, dans leurs nids ténébreux.
Cette apparition, pleurante et recueillie. D'une époque oubliée était la poésie.
Jmllel 1840.
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