‹ Une voix dans la fouleChapitre 56 sur 66 · LE VAGABOND · texte numérisé non relu

LE VAGABOND

A Thomas B. fludmoaû'Brown,

Je me suis étendu, ce jour, les bras on croix, Dans le jardin de mai, parmi les arbres droits Qui dressaient, en oEFrande au renouveau, leurs branches Où brûlaient mille fleurs, flammes roses et blanches- Tout le sol était chaud comme un doux lit d'amour Où les amants se sont épuisés tour à tour. Dans l'azur grisollaient, vives, les alouettes Qui font fuir au matin les peureuses chouettes.

La Nature chantait de toutes ses voix, chœur De la terre et des cieux dont s'éjouit le cœur Après l'interminable hiver et son silence. Sur un Ijs, goutte d'or sur l'ai-g-ent d'une lance, Une abeille immobile était posée. Au loin L'on entendait crier ceux qui tournent le foin. Et parfois un lézard furtif, dressant la queue, Rayait d'un vert éclair le mur à l'ombre bleue.

Là, maternelle au bord du fleuve, la maison

Où s'abrite ma vie en la belle saison

Reg-ardait de sa porte et de ses cinq fenêtres

La lointaine forêt de chênes et de hêtres,

Les champs d'avoine verte où l'on voit des remous,

Les saules éplorés, les trembles toujours fous,

Et près des bords vaseux dont l'homme craint les fièvres.

Tous les sombres roseaux où Pan pose ses lèvres.

] J'étais sûr de la paix dans le petit enclos. ; j

Je n'avais qu'à laisser passer, auprès des flots i

Du fleuve ensoleillé, les heures sur mon âme. \

Les fleurs devenaient fruits sous la croissante flamme Du printemps, puis les g'ars, les bras lourds d'épis d'or, Sur l'aire de la plaine entassaient leur trésor,

LKS CHANTS DK LA NATURE Iq5

il je ne reg'ai^nais la ville où Von frissonne

^u"en sentant sur mes mains le souffle de l'automne.

>I;\is voici : j'entendis dos pas sur le chemia ill je vis, sac au flanc et bâton à la main, e vag-abond qui suit, malg-ré l'homme et ses ruses, ^e fleuve s'écoulant par-delà les écluses /ers les cités, les ports et la plagie où la mer Dcferle en écumant sur les galets de fer. l mordait, en chantant, une tremblante rose, il parfois il riait, comme un enfant, sans caùàe.

.\ ne revenait point pour rêver sur ses pas. Servant de l'avenir, il ne se chargeait pas Oe souvenirs ni de remords, ancienne histoire Jue rabâchent les vieux a l'auberge, après boire. 1 avait l'air léger de porter trop d'espoir, Et les plumes de coq, sur son vieux chapeau noir, Remuaient au soleil comme un défi de joie \ux jeux des bonnes gens qui, lorsqu'un chien aboie, i^iennent voir quelle engeance osa troubler leur paix.

Vagabond, j'ai senti soudain que tu frappais A. mon cœur. Ton appel fit bondir ma paresse.

ig6 UNE VOIX DANS LA KOULK

J'ai compris le secret de la folle allégresse

Oui te faisait lancer tes refrains vers les cieux

Comme un joueur lance une balle et rit des yeux.

En toi fleurit le sang- trop chaud de la Nature.

Ton nom? C'est le désir. Ta route? L'aventure.

On entend retentir tes pas précipités

Sur les pavés vibrants des anciennes cités

Ou, plus sourds, sur la route où dorment les villagesJ

N'es-tu pas, vag-abond, l'enfant lointain des Mages

Qui suivirent l'étoile et découvrirent Dieu ?

Ou ne serais-tu pas, homme sans feu ni lieu,

Le prophète inconnu qui mène les peuplades

Par la terre et les temps — 6 morts par myriades 1 —

Vers les pays promis de verg-ers et de fleurs

Où chanteront un jour, après tant de douleurs,

Les amants enlacés qui se cherchent des lèvres?

0 vag-abond, ami des renards et des lièvres, Homme d'instincts secrets, messie ou criminel, Attends-moi! J'ai compris le sens de ton appel. Me voici ! J'ai fermé sans un reg^ret ma porte Sur la paix et l'amour. 0 liberté, qu'importe Cet amour qui s'est fait l'esclave de la loi Ou cette paix qui tremble à l'abri de la foi?

LES CHANT» Dit LA ^AIt HK 1^7

Arrière, enfant qui î^eins, et toi, femme qui pleures! Ce n'est pas en dormant dans les vieilles demeures Qu'on apprend à bAtir sur les nouveanx chemins! Plus d'obstacle à mes pas, plus de liens à mes mains ! Je veux suivre les vents, les ondes et les ailes, Loin des devoirs mesquins et des respects fidèles Qui forcent les g-enoux trop faibles à ployer Et fléchissent les fronts lAches vers le foyer. G ma bouche, mords fort, jusqu'à faim assouvie. Aux beaux fruits défendus de l'Arbre de la Vie! Ravagez, ô mes poings, par le fer et le feu, Les temples consacrés par les pleutres à Dieu, Pour y faire hurler tous les péchés du Diable! Et toi, mon cœur, mon cœur, sache être impitoyable Quand la plèbe enverra, brisant chaînes et croix. Ses prêtres, ses soldats, ses juges et ses rois Mourir sur l'échafaud qui saigne dans l'aurore !

0 vas^abond, j'entends, dans ta chanson sonore, L'écroulement des tours des villes de la nuit Où l'incendie, ici et là, rougeoie et bruit. Et l'éclat des clairons rouges de la révolte Annonçant au soleil la nombreuse récolte Dont se rassasieront les pauvres de jadis!

Et j'accueille, parmi les roses et les Ivs, Les danses qu'on verra de beaux enfants conduire Lorsqu'au front des maisons l'aurore pourra luire Sans réveiller au cœur de tous le même mal, Et les bannières d'or de ce g^rand jour lustral Où les homines, sortant des cités sacrilèges, Dérouleront autour de leurs murs des cortèg'es En criant vers la voûte éternelle des cieux L'orgueil de vivre enfin sans tyrans et sans dieux !

Mendiant, je le suis, car mon cœur veut le monde !

Mais quoi? Je n'entends plus ta chanson vagabonde.

S'est-elle avec la voix légère des oiseaux

Un instant confondue, ou le rire des eaux?

Vois, je te suis ! Mais sur la poudreuse chaussée

La trace de tes pas furtifs s'est effacée,

Et j'ai beau me pencher sur les autres chemins,

Il ne reste qu'un peu de poussière à mes mains.

Fus-je ivre de soleil, et n'ai-je fait qu'un rêve?

0 force tôt brisée! 0 révolte trop brève!

Suis-je vraiment de ceux qui, de leur pauvre seuil,

Voyant aller les fous d'amour, les fous d'orgueil

Vers l'étoile nouvelle ou la terre inconnue,

Ne pensent, en hochant une tête chenue.

LBS CHANTS DE LA NATUHE IQQ

( 'au bonheur do mourir dans leur vieille maison, ( nteuls du nit}nie ciel cl du môme iiorizon?

n, soleil du. printemps! Non, cœur de mes ancêtresl ris à tous les cieux, je vais vers tous les ôlres! voudrais de mes bras étreindre l'univers mourir du parfum de la terre et des mers ! la douceur des mains et des lèvres humaines! moi vos yeux et le parfum de vos haleines, fants, et vos baisers dans l'ombre, doux amants, les larmes des vieux accablés de tourments, leurs crisquand la mortsur le seuil frappe et gronde !

s toute ta douleur avec ta joie, ô monde, voudrais l'assumer pour agrandir mon cœur! s'il ne reste un jour, devant l'Amour vainqueur,

ii'un seul homme souffrant aux confins de la terre,

ia pitié prendra part à son mal solitaire,

, s'il la repoussait, pour lui seul pleurerait.

vagabond, ayant compris le sens secret e tes chants, je comprends celui de ton silence.

est à moi de chercher, seul et sans défaillance, e chemin que tu suis vers l'aube de demain, i tu me tais ta voix et me caches ta main.

C'est pourm'apprendre, à moi qui suis d'âme moins rudi A marcher dans l'org^ueil et dans la solitude Vers ce but qui s'éloig-ne à chacun de mes pas, Le beau pays qu'hélas! je ne connaîtrai pas!

Je ne retournerai donc plus ouvrir la porte Que j'ai close à jamais sur l'ombre et ma foi morte. Oui, j'irai seul vers où me mène le Destin, Sans que tremble en mes yeux un courage incertain. J'ébranlerai du poing- les maisons des villages D'où les vieillards assis me crieront des outrages. Même les tout petits enfants aux yeux si beaux Me suivront dans un bruit cliquetant de sabots Pour cracher sur mes pas et me jeter des pierres. Et quand, l'été, levant de pesantes paupières, Je passerai comme un dément auprès des puits Qui bordent les talus de la route où je fuis, Nulle femme ne me tendra le seau d'eau fraîche Où boit le tâcheron qui laisse choir sa bêche.

Puis j'irai vers la Ville, au centre des chemins.

0 foule où l'on ne voit que visages et mains ! Tours, dômes et clochers dans l'or du crépuscule !

LtS rilANTS DE LA NATUHK

-tondards! Multitude ivre qui me bouscule I M Itlets d'usine à l'aube! Orchestres de la nuit! Passants aux yeux haa^ards qu'un dieu secret poursuit! Chuchotements d'amour dans chaque maison grise Kt soupirs d'oraisons au fond de chaque église! \coouplement des chairs dans le sang' du désir Et la Mort arrachant ses masques au Plaisir! 0 (hauts épars au vent! Chars dorés de la fôte! Tout le peuple en cortège ou l'émeute en tempête ! Dur tintement de l'or dans cent palais de fcri Paradis pour les uns, pour les autres l'enfer! Doigts tendus à l'aumône ou poings clos pour le crime! Gris du génie au ciel ! Blasphèmes de l'abîme ! 0 Viile !

0 Ville!

0 Ville, as-tu pitié de ceux Qui vont te quémander, pèlerins malchanceux, Un peu de gloire, un peu d'amour, uu peu de vie? Vois! ce valet, flattant la canaille ravie, Gagnera la couronne et la pourpre des rois, Tandis que le héros bataillant pour ses droits Verra du haut du ciel où s'éteiçnent les astres

Saiprner sur ses drapeaux l'aigle noir des désastres. A l'amant donnes-tu le baume des baisers, Au malheureux le doux oubli des maux passés, Au poète l'espoir de vivre après la tombe? Geindras-tu de lauriers le lutteur qui succombe? Jetteras-tu l'ortie à l'indigne vainqueur? 0 Ville indifférente à l'émoi de mon coeur, Seras-tu la bonté, la beauté, la justice?

Hélas ! Je sais, avant que mon cri retentisse A tes portes, que rien ne te réveillera. Déjà je te renie, et je sais qu'il faudra Une autre solitude à mon âme ti"op fière. J'irai donc, secouant de mes pieds ta poussière, Vers le pays lointain dont on ne revient plus !

Ses habitants sont tous aveug'les et perclus. Mais lorsque je ne sais quel rêve les embrase, Ils marchent sans répit, soulevés par l'extase, Vers la mer dont on sent l'odeur à l'horizon, Ou l'arbre d'or qui croît loin de toute maison, Ou le soleil du soir qu'à travers leurs paupières Ils peuvent voir à peine ensanglanter les piérides. Je suivrai, quoique las et presque moribond,

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