XI CE
Que tant de maux soufferts semblent purifier,
Nous saurions au besoin lui tout sacrifier!
Tous ils ont approuvé de la voix ou du geste.
L’un d’entr’eux cependant, sans dire: je proteste,
Me demande comment se dévouer encor Pour un pays passé de la lutte à la mort.
Je réponds: « Tout renaît... Croyez-vous que l’idée « Qu’avec tout votre sang vous eussiez fécondée,
« A qui vous donneriez votre chair pour engrais « Ne refleurira plus dans le champ du progrès?
« De la nature, amis, c’est la loi souveraine :
« La vie est dans la mort... Observez... Une graine « Dans un champ labouré tombe de votre main...
« Vous la croyez pourrie en revenant demain...
« Un jour après, ouvrez le sillon qui l’enferme,
« Regardez bien ce point qui blanchit... c’est un germe... « La plante, jour par jour, va s’élever sans bruit,
« Puis brillera la fleur, puis mûrira le fruit. »
Bien court est le chemin, devisant de la sorte.
Tout à coup, un cri part du sein de mon escorte :
« La France! » A ce cri là ma surprise répond...
— Oui, je la reconnais à l’autre bout du pont...
La borne à la frontière était bien superflue...
Ce massif de roseaux, là bas, il nous salue !
Monts, vignes, oliviers, de ce côté de l’eau Tout est moins gai cent fois que sur l’autre rideau.
11 est midi, je crois... pourtant la chaleur baisse...
Et ce vent qui brûlait, maintenant il caresse...
NICE
Eh! n’est-ce point la terre ou, sous l’œil triomphant De mes sœurs, se posa mon petit pied d’enfant?
Le nid où je reçus, fragile créature,
Du corps et de l’esprit la douce nourriture?
N’est-ce donc pas le sol où, le cœur plein de deuil, J’ai vu d’amis bien chers descendre le cercueil? Cette blanche poussière en spirale élancée,
Par les vents du Midi le long des mers poussée. Peut-être, en tournoyant de terrain en terrain,
Des cendres des aïeux m’apporte quelque grain! Enveloppe-moi donc, poussière vénérée!...
Je m’avance aussitôt vers la terre sacrée...
Mais du vieux pont de bois sur le fleuve jeté,
Par un garde attentif mon pied est écarté.
La France a peur, sitôt qu’un homme s’en approche, Des révolutions qu’il couve dans sa poche.
Respectons ses terreurs... Entrons dans ce bois vert. Planté le long du Var, et marchons à couvert Jusqu’au point où la mer reçoit les eaux du fleuve ; Pas un coin de tableau dont mon cœur ne s’émeuve! Le lit est presque à sec... et je ne puis passer!... Pourtant, jusqu’au milieu mon pas peut s’avancer... Sur les galets, pour moi plus doux qu’une prairie,
Je m’élance... je sens le sol de la Patrie!...
Cette course n'est point caprice puéril :
On les prend où l’on peut les plaisirs de l’exil !
A mon retour, ma marche est beaucoup moins hâtive Je mets plus d'un quart d’heure à regagner la rive!
NICE
Mes amis, près de qui me voilà revenu,
Me montrent chaque point qui leur est bien connu : Les Alpes, de la France orgueilleuse limite,
Et la gorge par où le Var se précipite,
Les mamelons charmants que couvre l’olivier,
Les coteaux rocailleux, richesse du cuvier,
Et la montagne chauve, et la montagne noire, Saint-Tropez que trahit au loin son promontoire,
Sous nos regards, la baie aux contours gracieux,
Et dans le flot conquis le cap audacieux Qui de soleil et d’eau de toutes parts s’imbibe :
— « Voyez-vous ces remparts tout dorés ?... C’est Àntibe, « Et plus avant encor, béni par le nocher,
« Le phare qui se dresse et semble au ciel toucher.
« Que ce ciel soit brillant ou que son front se voile,
« Ce phare est notre espoir, c’est notre unique étoile,
« Sa tour est un jalon pour nous quand le jour luit,
« Sur son fanal nos yeux se fixent dans la nuit,
<1 Et sans cesse il nous dit: Elus de la souffrance,
« Ce point à l’horizon, c’est la terre de France! »
— Oui, la France partout! Oui, la France toujours!... Astre de l’espérance, étoile des amours,
Phare aujourd’hui voilé, qu’en notre nuit profonde. Attentif cependant, regarde encor le monde !... Devant ce grand tableau, mon cœur bat, mon sang bout, Et mon ardent regard veut s’emparer de tout.
Arbres, coteaux, rochers, villes, fleuve, rivage,
Tout a pour moi des yeux, une oreille, un langage,
NICE
Tout paraît me sourire en écoutant ma voix,
J’entends ce que me dit chaque objet que je vois ;
Ces barques de pécheurs dont la voile latine Donne de longs baisers à la vague argentine,
Comme des alcyons qui vont rasant le flot;
Ce bonnet écarlate au front du matelot,
Ces lointains si profonds, ce ciel d’azur sans brume, Cette mer si tranquille et presque sans écume,
Ces oliviers géants, ces flexibles roseaux
Qui dans l’air frais du soir balancent les oiseaux :
Dans mon cher Roussillon chaque objet me transporte. Ahîvous m’avez proscrit? impuissants!... Eli! qu’importe Que vous me mesuriez l’air, la terre, les deux!... L’horizon ne sert point de limite à mes yeux ; L’imagination me fait voir l’invisible,
Sa puissance a toujours raison de l’impossible;
Habile, ingénieuse et fertile en moyens,
Elle brise la chaîne, elle échappe aux liens...
Des géants de granit, baptisés par Pyrène,
Qui servent à deux mers de digue souveraine,
Toi, l’un des chefs, car Dieu te plaça hors des rangs, Toi qui gardes toujours tes trois panaches blancs, Canigou, le plus beau sur ce front de bataille, Remarquable d’éclat encor plus que de taille,
Je te vois ; et les fleurs dont tes flancs sont semés Me lancent jusqu’ici leurs pollens parfumés,
Je te vois, je te vois, ô terre fortunée,
Toi que caresse aussi la Méditerranée;