‹ Une voix de l'exilChapitre 75 sur 86 · POUR LE MARIAGE · texte numérisé non relu

POUR LE MARIAGE

»l CO l.U. N El. CHARRA8 ET DK MADEMOISELLE MATHILDE RESINER.

Zurich.

Sombres jours de l’exil, hiver de la pensée, Pèserez-vous longtemps sur notre âme oppressée?

Ne verrons-nous jamais que nuages plombés?

Sous des horizons bas qui font les fronts courbés ,

La sève de nos cœurs sera-t-elle tarie?

Mourrons-nous donc les bras tendus vers la Patrie?

Non : conservons la foi; les faibles seulement Laissent aller leur âme au découragement...

Non , la France, bientôt, cette grande effrayée ,

Remise de ses peurs, de sa honte ennuyée Comme des libertés elle le fut parfois,

Brisera ses liens... et retrouvant la voix,

Nous redirons, sans craindre une ironie amère:

« Place! place au soleil! La France est notre mère ' »

ÉPITHALAME

Ah ! depuis que l’exil est venu me saisir,

J’ai chanté la douleur bien plus que le plaisir;

J’ai pleuré mon pays qui n’a que des sarcasmes Pour les beaux dévoûments, les saints enthousiasmes ; Dans mon amour sévère et loyal , j’ai fait voir L’ouvrier... qui savait... rebelle au grand devoir;

Le naïf paysan , malade d’ignorance Et se berçant encor d'une belle espérance;

J’ai montré , par l'appât des primes alléchés ,

Notaires et marchands sur un gouffre penchés;

L’agio commandant au camp de l’industrie;

L'éloquence du jour, dans toute plaidoirie,

Amenant le scandale au pied des tribunaux;

Le chantage doublant le format des journaux;

Le confessional auprès de la guérite,

L’un l’autre se passant la poudre et l’eau bénite;

Le mauvais ton battant en brèche le bon goût;

Le théâtre-sentine,et le roman-égoût;

Tous les gras émargeurs sur complaisants registres;

Du Dieu des pauvres gens les opulents ministres;

Ce faux savant , au dos fait pour mon coudrier,

Qui de ses hontes dresse un long calendrier Le seul que l’on connaisse en son observatoire; L’écrivain qui de boue emplit son écritoire Tout fier du vil métier où ses doigts sont rompus;

Ces sculpteurs à repaître et ces peintres repus,

Polluant les beaux-arts de leurs mains sacrilèges;

Les vices brévetés, les vols par privilèges;

ÉPITHALAME

Le bourgeois succombant sous un luxe effrené,

Sa femme en crinoline outrepassait Phryné ,

Leur fils portant au front sa jeunesse effeuillée ,

Leur fille, par l'exemple', en tout temps conseillée, Etouffant les élans naturels de son cœur Et n’ayant pour l’amour qu’un sourire moqueur. Toques, robes, plumets, rochets, fracs, souquenilles , Neuf ans j’ai secoué ces ignobles guenilles,

Et les hontes , hélas! en tombaient sur mon cœur Comme les durs gréions sur une vigne en fleur.

A u couplet j’ai parfois redemandé ses charmes,

Et mon triste Momus finissait dans les larmes Ce que dans un sourire il avait commencé.

Mais l’espoir, comme unbaumeen mon cœurs’estglissé.

Oh ! nous avons tiré — confiante phalange !

Sur l’insurrection trop de lettres de change;

C’est vrai... Mais aujourd’hui je sens venir les temps. Le soleil nous rendra ses rayons éclatants;

Un bon vent roulera, comme on roule une toile,

Ce lourd et froid rideau de vapeur qui le voile.

Aussi vais-je enlever son long habit de deuil A mon Epithalame; et, reportant mon œil Sur l’astre fortuné qui de nos cieux s’approche ,

J’ose avouer que j’ai quelques couplets en poche... Mais avant d’emboucher mes antiques pipeaux ,

Ecoutez une histoire... Elle a son à-propos.

ÉPITHALAME

Jadis un brave cœur, d’Aubigné, dont l’épée Comme la plume allait à la grande épopée,

Banni de son pays, dans son exil trouva La veuve d’un proscrit... Au bonheur il rêva;

Et de Burlamachi la compagne isolée,

(Rénée était son nom), fut par lui consolée.

D’Aubigné croit près d’elle avoir trouvé le port.

Mais un arrêt survient qui le condamne à mort.

A Genève arriva la fatale sentence.

Placer dans les présents de noce une potence ,

C’était peu !.. Du joyau portant timbre royal,

Effrayé , le soldat, dans un élan loyal ,

Court rendre sa parole à sa chère Bénée.

Mais elle, d’un rayon d’amour pur couronnée,

Répond : « L’homme ici-bas ne séparera point >< Ce qu'au sein de sa foi le Seigneur a conjoint. »

Au brave d’Aubigné tendant sa main fidèle:

« Dirigeons-nous tous deux vers le temple, » dit-elle. Héroïne! écrivit d’Aubigné transporté Oui consigna ce trait pour la postérité.

Comparons maintenant, sans nier le mérite.

Ainsi que d’Aubigné, Rénée était proscrite...

Le rôle de Mathilde est plus beau... Tout la tient Enchaînée au pays natal... mais elle vient,

Du milieu des bonheurs de sa chère famille,

Secouant ses liens dorés, la forte fille,

Tendre une main céleste à notre d’Aubigné Et lui porter un cœur à l’exil résigné;

KP1THALAME.

I ni i ta n t noblement la généreuse abeille Oui , s’élançant du sein d’une riche corbeille Me merveilleuses Ileurs que parfuma le ciel , S’enferme en une ruche et distille, son miel.

Mu telnps de d'Aubigné, dans l'antique (îenéve. Sous la loi de Calvin la gaîté fut un rêve:

Kt de Zurich aussi qui nous voit réunis,

Les rires par la loi de Zwingle étaient bannis.

Mais nous qui pratiquons des cultes rnoihs sévères, d oublions pas les us des bons Gaulois, nos pères Et réveillons l’écho de leurs vieilles leçons Oui disent que tout doit finir par des chansons.

Air : Bon nu/aye. elr.

Bon voyage,

Amants-époux

Oui du bonheur allez toucher la plage;

Au rivage Nous restons tous ,

Mais tous nos coeurs s’embarquent avec vous.

Uuel beau vaisseau! tout l’équipage acclame La République... Il a nom Le Progrès ,

Au haut des mats brille la rouge flamme.

Kt les amours nichent dans ses agrès.

lu’

ÉPITHALAME

Bon voyage ,

Amants-époux

Qui iiu bonheur allez toucher la plage;

Au rivage

.. Nous restons tous ,

Mais tous nos cœurs s’embarquent avec vous.

Plus d’un vous dit: « Restez, le temps menace « L’Océan gronde et le ciel est tout noir. »

Répondez- leur: ■> L’ouragan qui vous glace « N’a pas éteint les phares de l’espoir. »

Bon voyage,

Amants-époux ,

Oui du bonheur allez toucher la plage:

Au rivage Nous restons tous,

Mais tous nos coeurs s’embarquent avec vous.

Vous croiserez dans votre traversée

Bien des proscrits... Dites-leur: « Braves gens

« Des bords lointains n’ayez pas la pensée;

« Comme les Ilots les exils sont changeants. » Bon voyage,

Amants-époux

Oui du bonheur allez toucher la plage;

Au rivage Nous restons tous,

Mais tous nos cœurs s’embarquent avec vous.

ÉPITHALAME

Et toi qui viens, en robe nuptiale ,

Des vents d’exil braver le tourbillon ,

Va, ce n’est pas dans la mer glaciale Que l’on verra flotter ton pavillon.

Bon voyage , Amants-époux

Qui du bonheur allez toucher la plage;

Au rivage Nous restons tous,

Mais tous nos cœurs s’embarquent avec vous.

Lorsque la peur courbe, hélas! tant de têtes, De tes parents que le nom soit béni ,

Pour t’avoir dit : Vole au cap des tempêtes , Donne ton souffle aux voiles d’un banni.

Bon voyage, Amants-époux

Qui du bonheur allez toucher la plage ;

Au rivage Nous restons tous,

Mais tous nos cœurs s’embarquent avec vous.

Et vous , partis de sa chère montagne , Pour embrasser un frère, votre orgueil, Dites tous deux en voyant sa compagne , Bonne boussole où s’attache son œil:

ÉP1THALAMK.

Bon voyage,

Amants-époux

Qui du bonheur allez toucher la plage:

Au rivage Nous restons tous,

Mais tous nos coeurs s’embarquent avec vous.

Toi , Charras, songe au compagnon qui t'aime.

Ensemble, alors que nul ne sommeillait,

N'avons-nous pas reçu le grand baptême

Du citoyen, sous le plomb de Juillet?

Bon voyage,

Amants-époux

Qui du bonheur allez toucher la plage;

Au rivage Nous restons tous ,

Mais tous nos cœurs s’embarquent avec vous.

Ils vont partir... Nous, sans craindre un naufrage,

Formons le vœu, quand ils bravent le flot,

Que l’an prochain , leur heureux équipage

Soit augmenté d’un petit matelot.

Bon voyage,

Amants-époux

Qui du bonheur allez toucher la plage;

Au rivage Nous restons tous,

Mais tous nos cœurs s’embarquent avec vous.

PERMIS A INDUS

Luceriin.

Dans la ville où le Pô tend ses bras à la Doire,

Ville dont l’exilé gardera la mémoire ,

En plein cercle, une femme au ravissant parler, Sur la France , un beau soir , daigna m’interpeller , Et moi, loin d'entonner un hymne pindarique,

Je dis quelle abdiquait son beau rôle historique ;

Je rappelai Shakespeare écrivant qu’en tout lieu Elle était et le glaive et le soldat de Dieu ;

Milton qui proclamait, ô Liberté puissante!

Qu a ton nom seul toujours elle était bondissante;

Et de Maistre traçant cette ligne de miel :

« C’est le plus beau royaume après celui du ciel. » J'ajoutai qu’oubliant ses gloires séculaires ,

Elle laissait rouiller ses armes populaires ,

Que le vent n’était plus chez elle au dévoùment; Que ses fils les plus fiers , pris d’engourdissement , Des prudences vantaient la grande politique ,

Et, Talleyrands nouveaux, la mettaient en pratique.

PERMIS A NOUS

En voyant dans des pleurs mon dépit s'épancher.

Un poète se lève... U aurait dû chercher A calmer un transport que mon malheur excuse; Mais non... comme il ne va nulle part sans sa muse , 11 tousse... et saisissant l’occasion aux crins,

Il lance à mon pays ses foudres en quatrains ;

« — La France a trop joui d'une gloire usurpée !

« L’effort dût-il être brutal ,

« Il faut faire cesser tous ses chants d’épopée « Et renverser son piédestal .

<■ On a pu dire un jour : C’est la prêtresse antique ,

« Conservant pour le monde entier,

« De dévoùment, d’amour, de foi patriotique « Le rayonnant et saint foyer ;

« Mais la Vcsta n’est plus qu'une prostituée,

- Insensible au dernier affront ;

* Sous le rire moqueur, sous l’immense huée » On ne voit plus rougir son front ;

« On lui plaît quand on porte et shakos et panaches;

* De liberté ses goûts innés,

<■ Pour être châtiés, demandent des cravaches ,

« Comme caprices de Phrynés ;

« Et pour continuer ce noble caractère « Qui ne doit point s’arrêter là ,

PERMIS A NOUS

* Des bras de son soudard, la tille de Voltaire

« Se jette au cou de Loyola.

* Aussi, voyez pâlir l’auréole de gloire

j Dont son front naguère était ceint;

« Observez, observez , Copernics de l’histoire,

< Ce soleil qui s’use et s’éteint, »

U se tait... Et je sens mon sourcil qui se fronce.

« — Oh ! vous me permettrez , poète, une réponse.., < Injustement frappé, dans mon juste courroux ^ J’ai blâmé... mais ce rôle était-il fait pour vous?

« Peuples qui maudissez et déchirez la France,

« Depuis que, proférant le cri de délivrance,

« De ses deux fortes mains elle s’ouvrit le flanc ,

.»■ De quoi donc vivez-vous si ce n’est de son sangV»

Du cercle entier m’arrive un complaisant murmure. Pour mieux frapper mon homme au défaut de l’armure, Avec les siens qu’on sent encore vibrer dans l’air.

Je croise mes couplets, comme on croise le fer.

« (Juoi ! tu dis l'astre éteint, parce que les ténèbres * L’enveloppent un jour encor!...

k Et moi, je vois déjà de ses voiles funèbres *< Jaillir des flots de flèches d’or;

l’KKMIK A NOUS.

« Files rendront la force aux veines populaires « Où le sang s’est trop arrêté;

-• Je les sens revenir tes jours caniculaires,

« O soleil de la libeité !

« De toute nation à la suivre attentive,

* La France au front vaste et béni

» Fut l’exemple, l’espoir et l'initiative;

« Son beau rôle n’est point fini.

- Heureux tous les pays où je la vois guidée,

« M'importe dans quel sentiment;

« Far ce qu elle a louché par l’épée ou l’idée « S’en ressent éternellement;

« De iii nuit qui lui vient le inonde s’enveloppe,

« De ses beaux jours tout est joyeux,

« Ht qu'une erreur l'emporte, elle entraîne l’Kurope « Dans son orbite audacieux f

« Kh! ne tient-elle pas, pour les autres féconde.

« Même au sein des plus grands revers n La coupe du progrès dont elle verse l'onde « Sur chaque point de l’univers î

« Kn la voyant un jour profanée et livide.

>« Lorsque l’on dit: Corruption.!

PERMIS A NOUS

« Moi qui sais quelle force en son Ame réside, « Je réponds: Transformation ! »

Je m’asseois... Du logis la fée enchanteresse S’approche, et, d’un accent doux comme une caresse, Me dit alors, ses yeux arrêtés sur mes yeux:

« Si vous châtiez bien, vous aimez encor mieux.

« Vous battez votre femme ainsi que Sganarelle;

« Mais vous ne souffrez pas que le voisin s’en mêle:

« Bien !... Si j’étais Martine, avec vous de concert ,

« J’aurais sur l’indiscret retourné le bois vert. »

Tout le cercle applaudit à cet arrêt suprême;

Mon adversaire semble y souscrire lui-même ;

Il vient à moi... Je fais la moitié du chemin ,

Et fraternellement nous nous tendons la. main.

VIAAAa

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