‹ Une voix de l'exilChapitre 76 sur 86 · SONNET · texte numérisé non relu

SONNET

Lucerne.

Lorsque l’heureux hasard d’une course artistique Nous a mis, face à face, à la saison d’été,

Dans le rude sentier d’un sommet helvétique ,

Mon ciel sombre à l’instant s’est empli de clarté.

Mais vous rentrâtes seuls au foyer domestique...

Et votre voix amie a partout raconté Que, sincère croyant, mais non pas fanatique,

J’avais su dans l’exil conserver ma gaîté.

O touristes Français, chers oiseaux de passage,

Aux champs où j’ai planté ma tente de voyage, Quand vous m’apercevez vous me trouvez joyeux:

Vos regards cependant devraient le reconnaître;

Cette joie en mon cœur votre aspect la fait naître,

Ce bonheur d’un instant est puisé dans vos yeux.

LE PAPILLON

A US JEUNE BEAU, ATTACHÉ d’aMBASS ADK.

Tu vis parmi les fleurs , coquet cent fois plus qu’elles; Leurs feuilles sont si bien semblables à tes ailes Que mon œil les confond quand tu vas te poser Sur leur front gracieux pour leur prendre un baiser.

Pourtant il ne faut pas que ce destin te flatte;

Qui ne le sait? bien plus que la fleur délicate,

Ton manteau que le ciel se plût à blasonner,

Pn doigt, en l’effleurant, suffit pour le faner.

Tu ne possèdes rien comme valeur foncière;

Tous tes trésors ne sont qu’impalpable poussière ; Seuls, en tombant sur toi, les rayons du soleil Colorent cette poudre en azur et vermeil.

Dans les flots de cet astre où ton néant se baigne ,

Tu brilles , mais tu n’es qu’une trompeuse enseigne, Qu'un miroir scintillant... à quoi de bon sers-tu? Qu’elle est ta qualité > ta valeur , ta vertu ?

LE PAPILLON

Te faire voir , voilà ta vie... Et quand au piège On t’a pris, une main te pique sur un liège Pour parader encore... Oh! pour toi, vif ou mort, C’est tout un... Ton mérite est dans ton habit d’or.

Réponds-moi: n’es-tu pas le plus nul des insectes A qui le ciel donna des ailes? Tu n’affectes Que des airs conquérants; mais ton corps de saphirs Est esclave et jouet des plus légers zéphyrs.

Parodiant l’abeille au doux labeur, tu rodes Sur les fleurs des jardins et des prés; tu corrodes Leur calice profond que parfume le ciel ,

Mais toi, tu ne produis aucun rayon de miel.

Ton éclat vient d’autrui. La nuit, lorsque tu voles, Tu n’as pas les clartés des douces Lucioles Qui , sous les arbres verts venant se balancer,

Aux âmes des amis nous font soudain penser.

La cigale du moins a son cri qui captive,

Le grillon une note, unique mais plaintive.

Complète nullité, Dieu ne t’a pas fait don Même du lourd babil qui trahit le bourdon.

Aussi qu’un rossignol vienne dans la feuillée,

Par ses accents divins l’oreille est éveillée ,

Et soudain, délaissant ton écrin tentateur ,

L’àme émue et séduite , on court vers le chanteur.

LE PAPILLON

Peut-être que ton vol tortueux et rapide ,

D’une légère enfant, de faux brillants avide,

A travers champs, buissons, ronces et noisetiers Egarera les pas, trop loin des droits sentiers;

Mais cherche à voltiger près de la jeune fille , Charme de ses amis, bonheur de sa famille;

A sa lampe du soir, incandescent écueil,

C'est toi qui brûleras ton aile et ton orgueil.

En trois coups de pinceau je veux briser ton prisme Chrysalide , tu n’es qu’un type d’égoïsme ,

Chenille, en te traînant tu baves sur les fleurs, Papillon, un instant tu brilles... puis tu meurs.

LA NOSTALGIE

Zurich.

Quand, au sein d’arbres verts, pointe et se laisse voir La flèche d’un clocher où, comme en un miroir , Scintille le soleil, ils pensent reconnaître La croix de la paroisse où le ciel les fit naître.

Quand roule dans les airs un grand nuage blanc,

Il dessine toujours, en déchirant son flanc,

Des groupes aux contours fugitifs, éphémères Où leur œil voit des sœurs, des épouses, des mères.

Quand , des côteaux voisins, s'échappent les senteurs, C’est zéphyre pour eux plein de douces moiteurs Qui de leurs monts fleuris leur apporte l’arome.

Par mille illusions leurs sens sont possédés...

« Mirages consolants! » Dites-vous... attendez,

Car du mal du pays c’est le premier symptôme.

LA NOSTALGIE

Les voyez-vous, plus tard, le menton sur le poing, Aux tables des cafés accoudés dans un coin,

Ou dans les parcs ombreux , promeneurs solitaires, Par leurs airs incompris prêtant aux commentaires?

Ils semblent dévorer avec peine un affront,

Et l'unique penser qui germe dans leur front Que l’absence, avant 1 ’ Age , a sillonné de rides,

C’est d’aller conquérir les pommes hespérides.

Leurs discours sont remplis de thèmes obligés ,

Et, Tantales nouveaux, dans ces récits plongés,

Du flot natal qui fuit, la soif brûle leur lèvre.

Fleurs et fruits étrangers n’out ni parfums , ni miel ; Leur regard voit toujours la même étoile au ciel .. Elle a fait des progrès, la dévorante fièvre !

Observez -les encor... Plus forte est leur douleur. Tout leur être frémit au vent froid du malheur; Leurs regards sont éteints, leurs paroles sont lentes; S’ils marchent, on croit voir des ombres ambulantes.

% LA NOSTALGIE

L’exil les reçut beaux, spectres il les a faits !

De l’actif opium il produit les effets Quand sa force n’est pas au début combattue:

Il exalte, endort, mine... en attendant qu’il tue.

Les uns meurent, sentant jour par jour de leur cœur S’écouler l'espérance, ainsi que la liqueur Qui d’un vase brisé goutte par goutte tombe.

Les autres rassemblant leurs forces jusqu’au bout. Hardis gladiateurs, savent mourir debout,

Et l’œil vers la Patrie, ils entrent dans la tombe.

— Et de ce mal ardent ne peut-on triompher?

— Sous un constant labeur son feu doit s’étouffer; — Au pays qui nous frappe il faut donner sa vie,

Quand même à l’oublier sa rigueur nous convie ;

Il faut savoir attendre... en regardant le but,

Car le proscrit ressemble au chasseur à l'affût;

Il faut calmer son cœur que la flamme dévore,

Et du sein de la nuit prédire à tous l’aurore.

LA NOSTALGIE

11 faut des étrangers ne pas vivre à l’écart Comme si l'on était espèce ou race à part, Voir dans l’Humanité la Patrie élargie;

Prouver que le Devoir est pour le Citoyen La constance de l'âme à pratiquer le bien...

Et voilà comme on peut vaincre la Nostalgie!

FRATERNITÉ

Turin.

Chers soldats du devoir, de vous j’ai dit un jour,

En voyant s’éloigner le moment du retour :

« Le ciel les réservait pour les longues épreuves « De l’exil ; ils devaient, loin des monts, loin des fleuves, « Loin des vallons aimés, loin du toit des ayeux,

« Loin du pays ingrat... ou peut-être oublieux * Seulement... ils devaient, apôtres de notre âge,

« Ballotés par les flots, de rivage en rivage,

« Naufragés incompris, sans cesse rejetés « De ces terrains ingrats, pied à pied disputés,

» Extirper de l’erreur l’envahissante ivraie,

« Y semer le bon grain d’une croyance vraie ,

« Habituer le monde à ce spectre fatal « Qu’on lui montre toujours trônant sur un étal ;

« Ils étaient appelés enfin — mission sainte! —

« A promener sans faste, à supporter sans plainte « La pauvreté, ce grand et redoutable écueil « Où la dignité meurt), quand n’y naît pas l’orgueil. »

Cette tâche, je sais que vous l’avez remplie A Bruxelles, à Londre , en Suisse, en Italie ;

FRATERNITÉ

Du nom républicain , fiers et bons ménagers,

Vous l’avez posé haut devant les étrangers.

Mais vous avez fourni des raisons légitimes De crainte en l’avenir, par vos luttes intimes;

Justice! ton fiambeau qu’éteint la passion Doit être ravivé... « Bienveillance, Union »

Mots fraternels , soyez notre sainte devise!...

Evitons entre nous ce qui blesse et divise;

Ne nous arrêtons pas aux virgules, aux points;

Ne nous irritons pas sur un plus , sur un moins;

Dans le champ du progrès ne rebutons personne. N’importe quelle forme à la charrue on donne,

Et n’importe la main qui presse l'aiguillon,

Gloire à tout laboureur qui creuse son sillon !

Alors qu’un seul devoir nous guide et nous réclame ,

Que nous font à nous tous, quand nous n’avons qu’une âme, Nos casques différents? Marchons d’un même pas, Toujours prêts pour la lutte et pour les beaux trépas.

Tout n’est-il pas encor doute , épreuve, problème?

Nul n’a la vérité complète en son système,

Une part seulement y balance l’erreur...

L’Exil tient une coupe où tout tourne à l’aigreur,

Je le sais... Mais craignons ces entremangeries Que Bayle déplorait avec tant de raison Lorsque Jurieu sur lui distillait son poison ,

Et que, las des fureurs d’un rival fanatique,

Il s’armait à son tour de sa verve caustique,

FRATERNITÉ

Donnant ainsi tous deux dans leurs nombreux écrits Dn exemple funeste aux Réformés proscrits...

Dn temps d’arrêt suivit ces ardeurs de dispute ! . .

Le malheur doit unir les cœurs qu’il persécute,

Amis, embrassons-nous pour conjurer le sort.

Comment notre vaisseau peut-il entrer au port Au milieu de ces vents, au sein d’un tel orage ,

Si l’émeute, en grondant, règne dans l’équipage?

Ah ! dans vos cœurs que brûle une soif d’action Que ne puis-je verser la persuasion ,

Ce baume précieux qui découle des lèvres,

Glisse dans les esprits et sait calmer leurs fièvres ! Puissent ces vers, au lieu de pousser aux discords,

Imiter la liane allongeant ses bras forts,

Et cherchant, en courant de branchage en branchage, Tous les arbres au sein de la forêt sauvage,

Qu’ils soient grands ou petits , qu’ils soientjeunes ou vieux Pour les unir avec ses festons gracieux!

Quand donc tant de ruisseaux, fils de la même source, Au lieu de s’éloigner l’un de l’autre en leur course ,

Et de s’éparpiller en futiles ruisseaux ,

Quand donc, réunissant leurs petits filets d’eaux Qui se perdent aux flancs de l’aride montagne, Descendront-ils unis au sein de la campagne,

Et s’avanceront-ils en fleuve souverain ,

Actifs comme le Rhône, amples comme le Rhin ?

>54 FRATERNITÉ

Evitons tout prétexte aux terreurs de nos hôte Ne donnons plus le nom de crimes à. nos fautes- De la sombre discorde étouffons les ferments • Réconcilions-nous avec les Dieux cléments- Que les oiseaux de paix nous couvrent de leurs 3ue doutes et soupçons, que griefs et querelles Rancunes de partis, orgueil et vanité fonibent aux pieds bénits de la f r i'<zte 7 'nité '

— 'WU V/WA*"-

ailes !

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