A DES AMIS IMPATIENTS
Cascades qui, tombant en voiles transparents, Nous déroulent d’iris les magiques écharpes;
Doux zéphyrs se jouant sur d’invisibles harpes; Guirlande aux cent couleurs des jardins embaumés; Tendres bruissements des buissons ranimés; Oiseaux qui, s’élançant aux voûtes éternelles, Battent joyeusement de leurs rapides ailes Les rayons d’un soleil qui chasse les brouillards Et ranime le monde au feu de ses regards...
Oui, du sol à la nue et de l’hysope au chêne,
La nature captive enfin rompra sa chaîne;
Et vous verrez bientôt chaque être transporté, Dans un sublime accord, s’écrier : Liberté!
MES PÉRÉGRINATIONS. (K
Air:
Du sein de la grande hécatombe Que dévora la liberté ,
Danton, en mesurant sa tombe, Lança des mots pleins de fierté; Et moi dans l’exil je les crie Ces mots à mon cœur familiers :
« On n’emporte pas la patrie « Aux semelles de ses souliers. »
Lorsque je passai la frontière,
Derrière moi jetant les yeux Et les pleurs baignant ma paupière,
Je dis: « la prison vaudrait mieux ! »
Aux douaniers, France chérie,
J’aurais préféré des geôliers..,.
On n’emporte pas la patrie Aux semelles de scs souliers.
Id*
MES PÉRÉGRINATIONS
J’arrive à Londre. .. oh ! les Anglaises !
Quel teint ! quelle fraîcheur, dit-on...
C’est vrai, mais leurs formes françaises.
Caoutchouc, baleine ou coton;
Notre chaussure s’avarie A leurs grands pieds de chandeliers:
On n’emporte pas la patrie Aux semelles de ses souliers.
Les Anglais mangeaient par corbeilles Des fruits venus sous notre ciel ;
Ils trouvaient leurs couleurs vermeilles , Leur eau bien fraîche et doux leur miel ; Ils vantaient la pêche mûrie;
Moi je rêvais... aux espaliers...
On n’emporte pas la patrie Aux semelles de ses souliers.
Je passe de Londre à Bruxelles; L’amitié sainte m’y sourit Et sur moi déployant ses ailes, Pardonne à l’humeur du proscrit Qui jette une teinte assombrie Sur des lambris hospitaliers:
On n’emporte pas la patrie Aux semelles de ses souliers.
MES PÉRÉGRINATIONS. 281
Juif errant, voilà qu’on te chasse:
Adieu donc Bruxelle en Brabant !
De l’apôtre prends la besace ,
Du pionnier prends le caban ;
Et qu’un grand espoir se marie A tous tes affronts journaliers:
On n'emporte pas la patrie Aux semelles de ses souliers.
O Rousseau ! de ta République Je me vois encore expulsé !
Ce que mon cœur ressent m’explique Ton cœur incessamment froissé.
L’âme, par les exils meurtrie,
A des soubresauts singuliers:
On n’emporte pas la patrie Aux semelles de ses souliers.
Né sur un sol où la vendange S’épanche comme un flot public.
De boisson, en courant, je change:
Ale et porter, Lambic et Schnick; Mais quand chaque coupe est tarie , Je dis à tous les sommeliers:
On n’emporte pas la patrie Aux semelles de ses souliers.
•lü 2 MES PÉRÉüEINATfOXS.
Suivons toujours nos destinées!.. .
Turin tend ses bras aux bannis.. .
J’y cours... mais, fils des Pyrénées , Même en face du Mont-Cenis,
Canigou , montagne fleurie,
Je vois tes trois pics réguliers :
On n’emporte pas la patrie Aux semelles de ses souliers.
Lorsque l’oiseau, paille par paille.
Sans regrets partout fait son nid.
Le repos, en tel lieu que j’aille,
De mon dur chevet est banni;
Je pleure à chaque hôtellerie, Quand il chante à tous les huiliers:
On n’emporte pas la patrie Aux semelles de scs souliers.
Souvent dans ma douleur amère, Assis aux bornes du chemin,
Je vous vois, enfants de ma mère , Vous dont je fus le Denjainin ;
Et mes voeux — douce rêverie ! — Vers vous s’envolent par milliers:
On n’emporte pas la patrie Aux semelles de ses souliers.
MES PÉRÉGRINATIONS
Souvent aussi, je me retrace, Reprenant ma vie à l’envers,
Des amours, jalons plein de grâce , Parfumés de prose et de vers ;
Plus loin, ma pensée attendrie S’arrête à des jeux d’écoliers:
On n’emporte pas la patrie Aux semelles de ses souliers.
Tous ceux que l’exil prend et ronge Ont un regret au mien pareil:
Ledru voit la Seine et s’y plonge, Mazzini rêve un chaud soleil, Kossuth voit des gibets... et prie, Manin compte ses gondoliers:
On n’emporte pas la patrie Aux semelles de ses souliers.
Voilà ma chanson terminée!
Si, moins que ses sœurs, elle plaît, L’est que dans l’exil elle est née;
La France est le sol du couplet; Verve, sentiment, raillerie Sont ses produits particuliers...
On n’emporte pas la patrie Aux semelles de ses souliers.
A VICTOR HUGO
Genève.
Le poêle est celui que frappe le malheur Et dont l’œuvre est l’écho d’une grande douleur. Quand l’encre seulement de la plume y découle, Quand des gouttes de sang ne l’ont pas imprégné , Quand de larmes, au moins, il n’est pas tout baigné, Le papier ne dit rien à l’âme de la foule.
Pour avoir des soupirs et des pleurs dans la voix, Capables d’attendrir et les monts et les bois,
11 faut avoir perdu son amour, comme Orphée;
Ou, comme Homère aveugle, un bâton à la main. Aux enfants de Chios demandant son chemin ,
U faut avoir erré sur les bords de l’Alphée.
11 faut , sans que le corps en ait jamais fléchi Ni trébuché les pas, d’esclave ou d’affranchi , Comme Plaute et Térence, avoir porté la marque;
A VICTOR HUGO
Il faut, quand dans l’exil on commença ses jours , D’une Laure y trouver les décevants amours:
On est martyr deux fois... oui, mais on est Pétrarque!
11 faut porter au front un nom lugubre écrit;
Il faut avoir nourri des haines de proscrit Au foyer dévorant d’une guerre intestine ;
Alors, les yeux remplis de fulgurants éclairs,
On trace fièrement les cercles des enfers,
On souffre... on devient Dante... on fait l’œuvre divine.
Le Tasse, Camoëns, par leurs malheurs fameux, Cervantès , glorieux et malheureux comme eux,
Des persécutions ont subi les rafales.
Mais suivons-les de l’œil dans leur immensité...
Passant de l’hôpital à l’immortalité,
Ils échangent entre eux les palmes triomphales.
O toi qui dans la main tiens un divin flambeau ,
Et qui cherchas le Bien, plus encor que le Beau,
Du jour où tu sondas le brasier populaire ,
Aux flammes de l’exil , talent damasquiné ,
Moderne Prométhée au rocher enchaîné,
Aigle majestueux prisonnier dans ton aire;
Maître, pardonne-moi si tu m’entends chanter Quand le monde, en sa nuit, veille pour t'écouter...
— Ma muse ne nourrit que des vœux légitimes.
A VICTOR HUGO
Sur le même terrain si nous nous embrassons,
Je n'ai qu’un seul espoir, c’est, avec mes chansons,
De servir d'intermède à tes drames sublimes.
Quand tu parcours l’espace et les siècles divers Avec la liberté du condor dans les airs,
Moi, je m’en vais glanant la fleur de nos campagnes. Les monts sont tes jalons... je me guide aux poteaux... Heureux si je gravis les modestes coteaux;
Et je laisse «à tes pas les hauts pics des montagnes.
J’ai chanté — respectant ton hardi piédestal —
Les touchants souvenirs de mon pays natal ,
Notre douleur errante aux terres étrangères;
Maître, j’ai bien compris nos rôles différents: Qu'eussent fait, pour porter la terreur dans les rangs , Après tes chocs puissants, mes secousses légères?
Si nos concitoyens sont plus heureux que nous,
De notre fermeté qu’ils soient au moins jaloux,
Qu’ils contemplent nos fronts calmes dans la tempête ;
Ils entendront nos vers qui narguent l’alguazil;
De toutes parts il faut faire parler l’exil ,
Puisque depuis longtemps la patrie est muette.
Eh bien donc, imitant le bienfaisant soleil Qui chasse les brouillards et rend l’épi vermeil;
Quand le ciel du Succès est pour moi plein de brume ,
A VICTOR HUGO
De mon modeste champ ne sois pas oublieux ,
Et, pour récompenser le laboureur joyeux.
Jette un de tes regards aux sillons de ma plume.
Oui, sois-moi bienveillant, toi que le ciel bénit.
Le baptême de feu qui tous deux nous unit D’un accueil fraternel saura te faire absoudre.
La couronne de fleurs, fortune de mes vers,
Et ton divin laurier aux rameaux toujours verts Laissent voir sur nos fronts les marques de la foudre.
-AA Af'.A/V'V-
NOTES
(A) Quand commença mon exil, M mc Viardot, la grande artiste, était à Londres oii elle joua, au milieu fie l’enthousiasme général le rôle deFidés du Prophète. Elle m’accueillit et m’admit chez elle avec cordialité, ainsi queson mari, un ami d'ancienne date. Pour ce fait, monstrueux, parût-il, aux yeux de certains écrivains, plusieurs journaux, de grand et de petit format , appelèrent à Paris, sur la femme de cœur les sévéritésdu public. Un français réfugié à Londres, pour cause non politique (je ne le nomme point, par considération pour son Ids, l’un des hommes les plus spirituels et les plus honorables de notre journalisme), commença ce feu déloyal contre M me Viardot. Par bonheur nous trouvâmes des défenseurs dans la presse. J’aime à citer, entre autres, M. Théodore Anne, dont je reproduirai ailleurs le noble article où il se plût à rappeler quelques circonstances «le ma vie politique.
(B) Le Démon de la nuit, mon ancien vaudeville, que j’avais arrangé en opéra, et qui était mis en musique par M. Rosenhain. « La pièce » m'écrivit-on, « n’obtiendra l'autorisation nécessaire que si vous consentez à ce que votre nom ne paraisse ni sur l’afliche ni sur la brochure. » Cet ostracisme me parut d’un autre Age; je m’y soumis cependant pour que le compositeur, mon ami, pût faire entendre au public sa ravissante musique.
(C) Les relais de mon ejcil — Notes prises dans tous les pays où m’a poussé le flot de la proscription. Peut-être, si elles sont publiéesun jour, trouvera-t-on dans ces glanes la preuve que les proscrits républicains n 'ont pas nourri à l’étranger des sentimentsanti-français.
NOTES
(D) Appel aux Français. Il parut en Angleterre en
(E) La Meuse. A peine arrivé en Belgique, et quoiqu’un passeport signé à l’ambassade belge, à Londres, m’autorisât a ce voyage, je fus arrêté d’abord à Anvers et incarcéré; puis interné à Spa, depuis le mois de février 1850 jusqu’au mois d’octobre. C’est dans ce charmant séjour, à deux pas de la roulette et du trente et quarante qui le déshonorent, que je composai, mon poème contre les maisons de jeu.
(F) Ton nom me dit celte année. — L’armée de Sambre-et-Meuse digne d’être chantée par un autre Homère.
(G) La Montagne des Chèvres. Ce morceau est extrait de mon poème sur les jeux. La 2“ u édition en étant épuisée, et ce récit d’un des faits d’armes du jeune Marceau rentrant dans le cadre de ce volume, j'ai cru pouvoir l’y insérer.
(H) Je place, dans ces notes seulement — comme pour concilier ma reconnaissance et ma modestie. — Le sonnet gracieux et ferme en même temps de M m< ‘ Mancini-Oliva, femme de l’exilé napolitain, professeur à la faculté de Turin.