ARTISTE DRAMATIQUE
Les bruyantes ovations dont vous avez été prématurément l'objet ont très-bien pu vous égarer. Que M. Henri de Bornier vous dise capable de faire oublier Rachel, cela importe peu : la flatterie est trop grossière pour qu'une fille d'esprit s'y laisse prendre un instant. Aussi, là n'est point le danger.
Mais d'autres écrivains ont dit : Vous avez le charme et la puissance. — Dès lors vous avez pris des poses et marqué des temps, de sorte que l'élève qui
avait des dispositions était bien près de devenir une insupportable déclamatrice.
Tout le mal est réparé; Ristori est venue, et vos yeux se sont ouverts tout à coup ; vous avez mesuré avec lucidité la dislance qui vous sépare de ces femmes dont on avait imprudemment prononcé le nom.
Vous assistiez à la première représentation de la Béatrix de M. Legouvé, et, ravie, vous suiviez des yeux les étonnantes transformations de la tragédienne.
A tout moment, ainsi que cela vous a frappé, sans doute, l'interprète inspirée prend la place du personnage; l'inimitable artiste qui a nom Béatrix a plus d'un trait de ressemblance avec celte autre artiste d'élite : Adélaïde Ristori. L'illusion est si complète, que l'on est peiné pour elle de voir un comparse de la pièce, une sorte de vulgaire Barnum, considérer simplement ce merveilleux talent comme une machine à battre monnaie; il semble que le bruit des piastres et des roubles trouble la noble femme à l'étude, et lui donne de pernicieuses distractions.
M. Legouvé a pu, sans danger pour l'intérêt de sa fable, préparer le public au spectacle qui l'attendait ; l'exposition du drame ne porte aucun préjudice à l'héroïne. On pouvait en son nom faire de splendides promesses.
A MADEMOISELLE KAUOLY. 149
Les acteurs qui la secondent sont, dès la première scène, sur le point de s'écrier : a Vous allez la voir, vous allez l'entendre! » Et quand elle apparaît, convaincus de leur infériorité, ils se retirent modestement sur le second plan, et pour n'en plus sortir. Ces estimables comédiens semblent dire : « Nous savons bien que ce n'est pas pour nous contempler que la foule se pressait aux portes du théâtre. Souffrez nos longs discours, nous ne sommes ici aujourd'hui que pour y remplir les fonctions des huissiers de service en un jour de fête. Elle va venir, elle vient, la voilà ! »
La voilà en effet, le plus fin des sourires sur les lèvres ; elle a conservé un assez sensible accent italien, mais qu'importe! Que ce bouquet de terroir s'efface et nous le regretterons.
M. Legouvé s'est efforcé de représenter sa Béatrix comme l'expression achevée du grand art; il parle du prestige de l'artiste sur les masses intelligentes, de sa belle âme, de la noblesse de ses sentiments, de son grand cœur. — Béatrix! dit-il; — Ristori ! répond-on.
Et comme il a voulu qu'aucune des faces du génie de la fière Italienne ne restât dans l'ombre, il ne l'a pas gardée des poignantes luttes et des douloureux combats. Il dit à la tragédienne : Personnifie l'a-
mour de la patrie, sois Jeanne d'Arc I Que ta voix résonne comme en un chant guerrier 1 II lui dit aussi : Fais revivre la sublime amoureuse, montre-nous Juliette au tombeau 1 Que de ses lèvres glacées sortent de brûlants accents 1
Et le spectateur, captivé, s'écrie : Parle ! aucune de tes paroles ne sera perdue, donne-toi tout entière !
C'était là un bien émouvant spectacle, mademoiselle : Ristori haletante, nous le cœur serré 1 elle demandant grâce, et nous, criant : Merci I II ne lui a été épargné aucune angoisse ; aucune joie ne nous a fait défaut.
Quel modèle accompli ! Quel sujet d'éttides!
Ainsi que vous avez dû vous en convaincre, la reproduction d'un type n'est pas chose légère; s'il s'agit d'une figure historique, la difficulté augmente. Se figure-t-on Néron prêtant à rire! Comment arrivera contenter le spectateur qui a puisé dans son imagination une forme aux contours arrêtés? Cet insignifiant laideron est-ce la Locuste, le terrible cordonbleu des festins infernaux? Ce grand niais, qui se démène à froid, est-ce bien là le célèbre Paris, cet acteur fameux dont le nom est venu jusqu'à nous?
Déjà l'on vous a dit : « Quittez la Voie Sacrée pour le boulevard du Crime. » Mais vous avez fait la sourde
oreille. Aussi, comment se décider à passer du mâle alexandrin des maîtres à la prose de nos larmoyeurs en renom ! Le « Merci, mon Dieu ! » vous brûlerait les lèvres. S'imagine-l-on Camille en crinoline? Il n'est pas étonnant que vous hésitiez à vous aventurer en ces parages, des vôtres inconnus, dans lesquels on s'égorge grossièrement; on y absorbe plus que l'on ne déguste, en ces théâtres sanglants.
C'est en vain que le feu les a détruits, il n'a pu les purifier.
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C'était le 225® anniversaire de la naissance de Corneille, et, comme d'usage, on a fêté dignement le maître.
En réjouissance, les sociétaires du Théâtre-Français et les plus intelligents surnuméraires ont joué avec onction Nicomède et, de plus, r Illusion comique, enjolivée d'un fragment de Don Sanche et Aragon, ingénieuse combinaison dont l'idée ne serait pas venue à Corneille lui-même ; tout l'honneur en revient à M. Edouard Thierry, l'administrateur très-lettré de notre première scène. Puisse-t-on lui savoir gré de ses bonnes intentions !
En admirateurs bien appris, messieurs, vous avez rendu vos devoirs au grand tragique, et cela d'une touchante et unanime façon; jamais on n'avait vu entre vous un accord aussi parfait; les mêmes sentiments d'amour et de vénération éclataient sur toute la ligne avec une spontanéité significative.
On était peu habitué à cette bienheureuse entente cordiale, de sorte qu'elle a produit une très- vive sensation.
Vit -on jamais, d'ailleurs, union mieux motivée?
Ne sont-ils point imposants et superbes, ces mâles vieillards, âmes fortes dans un corps débile, qui ont conservé de leur jeunesse féconde des yeux pleins de feu! Comme leurs petits-neveux les entourent de soins respectueux, les comblent de douces paroles I
Que d'innocents mensonges sont venus caresser l'oreille da vieux Romain! « Jamais il n'a été plus vert... On ne l'a jamais connu plus robuste... Il a la fougue des jeunes ans, la force de l'âge viril, l'expérience de l'âge mûr. » Et le pauvre cher maître de sourire complaisamment.
On ne partage pas sa quiétude : le cruel instant de la décadence est arrivé, le sang se glace, la main tremble et la décrépitude approche. Il gUsse sur une terrible pente, on a à cœur de la lui rendre plus douce, on lui assure qu'il est dans la plénitude
de sa force, on s'extasie sur la puissance vivace de ses précieuses facultés, mais non sans étouiïer un douloureux soupir.
Ah I c'est qu'elle est bien profonde la passion de l'homme pour les enfants malingres de sa vieillesse 1 Il leur prête toutes les grâces et tous les charmes ; l'ingrat dédaigne pour eux ses robustes rejetons.
N'est-ce pas ainsi, messieurs les critiques, que vous avez agi? N'avez-vous point traité Corneille comme s'il était un podagre à vue courte ? Vous avez craint de troubler par un mot raisonnable la splendeur d'un si beau jour. Puérile terreur! Chacun lui vient réciter un compliment, à ce colosse un peu fatigué par l'enfantement de dix chefs-d'œuvre.
Nicomède, avec ses puissantes beautés et ses tristes défaillances, a pris rang, de votre fait, à côté de Rodogune, de Cinna et des Horaces pour trois grands jours au moins; on vous prêtait un cœur sec, inaccessible aux entrauiements , et victorieusement vous avez répondu ; nul ne vous reprochera plus de ne pas faire de sentiment.
Vous avez trouvé de chaleureux éloges pour Don Sanche d'Aragon^ et acclamé même l'Illusion comique : vous aviez la conviction de faire preuve pour le grand écrivain de respect et d'amour.
Quant à moi, ce n'est pas sans chagrin que je vois
Pierre Corneille aux prises avec une idée comique, lutter sans grand honneur contre les tendances de sa nature; je suis fâché de le voir battu sur ce terrain, non-seulement par Molière, mais aussi par Regnard; mon respect pour le vieux poëte est plus grand, mon amour plus réel que le vôtre : je rêve pour lui la suprématie absolue.
Et pourquoi déguiser la pensée avec tant de soini Il ne sait pas faire parler les Valère et les Isabelle, cet austère penseur; les jeux d'esprit et les mièvreries du dialogue l'embarrassent; sa gaieté est forcée : il sourit les sourcils froncés. Quoi qu'on en dise, il n'était pas né pour les intrigues qui se nouent et se dénouent sans effusion de sang.
Tout le monde s'est ressenti, messieurs, de votre bonne humeur. M. Beauvallet vous a paru plein de noblesse et d'une ardeur juvénile.
Madame Emilie Guyon a trouvé tout à coup, — à votre avis, s'entend, — l'accent et le haut style des grandes reines tragiques.
La diction de mademoiselle Devoyod était, ce soir-là, d'une irréprochable pureté, — vous l'alTirmez du moins.
En cette bienheureuse soirée, le charmant acteur Got ne s'est pas, — selon vous, — laisîé entraîner une seule fois au-dessus du diapason normal.
Vous n'avez pas voulu que, de voire fait, se produisît la moindre restriction, de crainte qu'à l'avenir on ne nous sevrât de ces grandes fêtes littéraires. C'est fort bien, mais que la contrainte a dû vous peser! — Ah 1 j'appréhende un terrible réveil!
Votre zèle, messieurs, va bien plus loin encore : chaque année, à pareille époque, croyant sans doute réjouir la grande ombre de l'auteur de Ttodogune, vous vous donnez la satisfaction de distribuer force coups de houssine à l'auteur à'Athalie.
Rien de plaisant comme de vous entendre dire son fait à celui-ci, au grand honneur de celui-là. Vous le traitez de la belle façon, « ce tragique de boudoir ; » vous lui reconnaissez bien, du bout des lèvres et à regret, quelques qualités de style; mais cela ne suffit pasà Jean Racine, au jour de l'anniversaire de la naissance de Corneille, pour trouver grâce devant vous.
Vous lui donnez des taloches, à ce beau mignon, avec le soulier percé du poëtc indigent, et ne lui épargnez ni les railleries ni les sarcasmes. On a pu, dans le courant de l'année, se laisser prendre à la noble élégance de ses vers harmonieux, et l'on éprouve le besoin, en manière d'amende honorable, de sacrifier à Corneille son rival indigïie^ le mot a été dit.
Votre ton, messieurs, devient en cette circonstance
hautain et dédaigneux, à ce point que si Racine vivant pouvait vous entendre, il rentrerait en lui-même, et, plein d'humilité, ne manquerait pas de s'écrier : Eht messieurs, éjiargnez-moi : pauvreté de génie n'est pas crime.
Mais que nous arrivions au bienheureux anniversaire de la naissance de Racine, et la mise en scène changera d'aspect; la contre-partie ne se fera pas attendre; justice sera rendue, et d'autant plus éclatante qu'on se sera senti plus fautif.
Les plus acharnés démolisseurs se feront remarquer par leur enthousiasme; ce sera à qui s'escrimera le plus vivement en faveur du maître pour se faire pardonner quelques propos inconsidérés. Un peu honteux d'une pareille étourderie, l'oreille basse et l'air penaud, vous viendrez tous, messieurs, faire votre acte de contrition; chacun de vous, dans l'espoir d'effacer jusqu'au souvenir de sa faute, à la glorification du pur écrivain, relèvera avec aigreur les solécismes fameux de son indigne rival. — Le mot sera dit, n'en doutons pas.
Attendons patiemment le 222® anniversaire de Jean Racine, le maître terrible et tendre.