A L'UNIVERSITÉ DE FRANCFORT
Sur l'ordre paternel tu m'as quitté bien brusquement, ami, et tu me fais grande faute; elle est encore vide, la place que lu occupais à mon foyer. Notre amitié se trouvait à merveille des chaudes polémiques à tout propos soulevées. Nous ne nous faisions guère de concessions, et souvent, doux souvenir! nous échangions des duretés la main dans la main.
Je raillais ouvertement tes sympathies exclusives, et tu prenais mon éclectisme en pitié; nous défendions notre idéal avec la plus véhémente chaleur; une fois enflammés, nous allions jusqu'à la fureur,
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jusqu'à la rage, jusqu'à l'injure : c'était charmant I Notre mutuelle svmpalhie ne souffrait pas de nos fréquentes collisions; tout en nous était de nature différente, et tout, cependant, l'un vers l'autre nous entraînait : mêmes aspirations, même enthousiasme. Que nous faisait le reste?
Tu mettais les coudes sur la table; mais je ne te tenais pas moins pour un joyeux convive. Ton sansfaçon était, à mes yeux, un charme de plus; une cravate empesée n'aurait-elle point arrêté tes bons mots au passage? En dressant l'arbre généalogique de la bohème, Henry Murger mettait en lumière tes jaseurs favoris, ses ancêtres naturels. Gomme il se plaisait à les gentiment cajoler! C'est Pierre Gringoire, « l'ami des truands et l'ennemi du jeûne, > condamné à jouer, auprès d'Esméralda, le rôle du chevalier de la triste figure. Voici maître François Villon, qui rima un jour une touchante élégie, et, delà pointe de son couteau, la grava sur son verre, sur son verre vide, bien entendu. Eût-il rimé des élégies sans cela? G'est Clément Marot, un bohème galonné, qui avait ses petites entrées dans les boudoirs fleurdèhsés. Mathurin Régnier, un Diogène rajeuni, qui enfourchait un tonneau plein et brandissait, non pas une lanterne, un flambeau. C'étaient de francs Gaulois ; mais leurs descen-
dants m'inquiètent. Ils ne sont pas nombreux, et ce sont les privilégiés, ceux-là qui ont un air de famille avec ces friands de la grasse bouchée. Par hasard, n'os-tu pas de mon avis?
Te rappelles- tu nos rêves? Une pièce de Hugo, le Roi s'amuse, par exemple, jouée de celte façon : Lia Félix, la fille du bouffon; Frederick Lemaître, Saint- Vallier ; Paulin Ménier, Triboulet; et, enfin, Rouvière, Saltabadil. — Âh ! le petit rôle pour un aussi intelligent comédien ! — Il nous plaisait qu'il en fût ainsi, nous ne voulions pas qu'un seul vers du poëte fût dit par une bouche indigne.
Nous nous figurions que les théâtres voisins, tout à coup déserts, fermeraient leurs portes, et qu'acteurs et auteurs viendraient étudier et s'instruire. Ce sont là simples propos en l'air; à personne ne viendra l'idée de les prendre au sérieux.
— Mais alors, à quoi bon?
— Il est des niaiseries qu'on ne se lasse pas plus de dire que d'entendre. Divaguons tout à notre aise, ami, il sera toujours temps de parler raison, et cela, d'ailleurs, nous réussirait-il mieux?
Murmure à ton aise, partisan exalté des symphonistes! Auber a encore une fois vaincu. Déjà l'on prenait l'air dédaigneux; quelques-uns raillaient le mélodieux vieillard d'oser se risquer sur l'escarpo-
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Icue; le jeu est dangereux pour qui n'est plus in- Ibe. J'entends encore les <,«ol,l,ets:Est.,l donc
dans l-àge des folies? Seront-elles bien légères, ces mélodies conçues entre deux accès de toux?
La Circassienne est faite sur le modèle du commun des livrets d'opéra-eomique : jamais exécrable, excellent jamais. ScmBEnNx™. Ce sont toujours petits soupirants susurrant leur petite passion en un petit hn»a"e. Entre deux roulades les doux aveux sont sans c'on'séquence. Le gosier de ces amoureux protège leur vertu. Encore un baiser, dirions-nous; encore un refrain, disent-ils. Un rendez-vous, c est pour eux un prétexte à duo. Si le baryton surprend le ténor chantant aux pieds du soprano une romance criminelle, sans se hâter il part à la recherche de témoins: il a un quart d'heure devant lui, en tenant compte du bis obligé.
Le sexe des héros d'opéra-comique n a rien de précis; leur épée ressemble à une aiguille féminine. Viennent-ils à être égratignés, quelques gouttelettes d'un sang rose apparaissent discrètement sur un épiderme satiné. Les éclats de leur plus violente co- 1ère ne laissent pas que d'être harmonieux; une douce satisfaction d'eux-mêmes entrouvre les lèvres purpurines de ces beaux fds, et Cellarius en personne ne pourrait critiquer leur façon de saluer.
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Povero ùassol
Barlholo, il se voit enlever sa pupille à la grande joie de la galerie. L'esprit du mal intervient-il, c'est à la basse que revient l'ennui de représenter Satan, avec la perspective morale d'être terrassé au grand jour des flammes du Bengale. Prince, il peut détailler « les ennuis de la grandeur. > Amant dédaigné, il est libre de prendre les bosquets à témoin « de son martyre. » Époux trahi, il lui est loisible de maudire f la perfide. > Cela est dans ses moyens; mais pour ce qui est de gazouiller des lais, halte-là! Ce n'est point dans ses cordes; ses soupirs amoureux effrayent plus qu'ils ne louchent. C'est la voix du tenorino qui trouve le chemin des cœurs.
Povero basso !
Cuivres, grondez! Pleurez, hautbois! Chantez, violons! Etouffez sous vos voix harmonieuses ce verbiage monotone.
Et le succès est complet, et le spectateur est dupé, si bien même qu'à la chute du rideau il unit le nom au parolier à celui du musicien. Le versificateur laborieux est sacré poëte par le maestro : royauté usurpée.
Je sais fort bien ce que tu vas penser de ceci.
On lisait dans l' Entr acte^ au lendemain de la leprésentation de Boyal cravate à l'Opéra-Comique :
« Cet opéra, paroles et musique, est fort bien né.
M. le comte de Mesgrigny et M. le duc de Massa ont bien voulu y employer leurs loisirs. » Grand merci! Ces petits chefs-d'œuvre de salon, représentés devant des gens a bien élevés, » patients, sachant vivre, à toutes les fadaises résignés, font une diversion agréable aux charades en action et au jeu des propos interrompus. Il peut être plaisant de voir un « grand seigneur, » dont le bisaïeul s'est illustré à Fontenoy, coiffé d'un bonnet d'aubergiste; un gardefrançaise qui prend la fine taille d'une soubrette ; ce n'est pas chose vulgaire, quand Marton est duchesse et Belle-Rose sénateur; le moindre couplet gaillard a de la saveur dans la bouche d'un homme d'État, sinon c'est une école.
Ou je me trompe fort, ou M. le duc de Massa et M. le comte de Mesgrigny n'ont dans leurs écussons ni tablettes ni harpes d'or. Je consulterai d'Hozier.
Je relis une de vos lettres, et j'avoue, mon vieil ami, m'être un peu écarté du programme que vous y traciez avec une franchise pleine de bonhomie ; elle se termine ainsi :
. « Au sujet de l'amour absolu que m'inspirent les classiques, les hommes de votre âge se sont souvent égayés à mes dépens ; promettez-moi de ne rire de ma faiblesse qu'en petit comité.
« Qu'il ne vous prenne pas la fantaisie de débiter
de fades madrigaux dans l'espoir d'un doux sourire
de femme ; je ne pourrais m'en accommoder, moi à
qui l'on ne sourirait point.
« Une dernière prière : Élevez la voix, j'ai l'oreille dure ; ne vous avisez pas néanmoins de prendre un ton de pédagogue, il ne rentre point dans mes goûts de redevenir écolier. Je n'aime pas les grandes sensations, elles troublent la digestion. Je me priverais d'entendre le trio de Guillaume Tell, s'il devait me couler une migraine.
« Si vous voulez que nous continuions à être ensemble au mieux, ne dites pas trop de mal de mes amis ; j'ajouterai : n'en dites pas trop de bien non plus. »
Ai-je bien suivi vos instructions?
M. Emile Augiern'estplus pour vous un inconnu. Vous avez certes conservé un bon souvenir du Joueur de flîite, ce brimborion de haut goût; la Ciguë n'était pas indigne de vos vieux maîtres, vous l'avez jugée ainsi, ne vous en défendez point; si ce n'était pas le pur camée anlique, c'était au moins une empreinte prise sur le modèle par un admirateur respectueux; aussi avez-vous pu, sans trahir vos dieux, fêter dignement cet audacieux mortel.
Vous ne vous en êtes pas fait faute, s'il m'en souvient. Il est si doux de s'abandonner au plaisir, la conscience en paix I
L'Aventurière elle-même n'a pu amener une rupture. Le xviii^ siècle revivait dans ces vers tout
français, et vous ne pouviez que vous en réjouir. La brouille est de date plus récente. J'arrive à Gabrielle, celte héroïne célèbre de la rue du Sentier à la rue du Pont-aux-Choux. Je cite en passant cette Diane infortunée, à laquelle la grande Racbel a fermé les yeux... A cette époque, vous affectiez déjà un air des plus dédaigneux. Pour un observateur attentif, c'était un symptôme alarmant. Depuis, vous n'avez jamais entièrement fait la paix avec M. Augier; je reconnais qu'il n'a pas fait d'avances.
N'est-ce point vous-même qui avez sifflé le premier ia Pierre de touche et ses hardiesses viriles? N'estce point un des vôtres qui a, le premier, chuté le Mariage d'Olympe et ses puissantes crudités? Nous vous devons les Effrontés.
Vernouillet, un mauvais larron qu'il eût fallu clouer par les quatre membres, a fait une honnête faillite^ — lisez, une banqueroute frauduleuse, les apparences sauvées. — Son effronterie n'est pas à la hauteur de son improbité ; quoique innocenté, il craint de rentrer dans le monde ; les regards significatifs l'effrayent, mais on le rassure bientôt.
Un vieux marquis, acharné persifleur de la société nouvelle, dépeint la situation : Vernouillet n'a pas un affront à redouter ; quand on n'est pas soi-même immaculé, on aurait mauvaise grâce à chicaner le
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voisin sur ses taches; si l'on ne voulait toucher que de loyales mains, il faudrait vivre en ermite. Le misérable se laisse convaincre; il fait en tous lieux acte de foi cynique, cela égayé fort' le marquis , mais celui-ci s'assombrit alors que sa personne est en jeu.
Ce La Rancune titré oublie sans doute que c'est l'effet naturel de ses propres conseils. Peut-être s'en souvient-il sur le terrain, car Vernouillet ne reçoit qu'un coup d'épée dans le bras, un coup d'épée de comédie. Le rigide gentilhomme, humble esclave des règles sévères que vous vénérez, se sera dit sans doute : « Trouer la poitrine de ce coquin, ce serait empiéter sur le domaine du drame. » Que Vernouillet ne raille jamais l'horreur des anciens pour la confusion des genres : il lui doit la vie.
J'ai l'honneur de vous présenter M. Victorien Sardou, un arrivé d'hier. 11 a pris pour texte de son léger babil l'amour que nous avons et la femme qui nous a.
Qu'il définit bien les véritables femmes fortes ! Âh ! qu'elles ne touchent pas aux questions sérieuses! Un plaidoyer sur ces lèvres roses! Peuh! un baiser, à la bonne heure! Que la femme reste élève à jamais, que toujours on lui enseigne sans qu'elle soit plus instruite après la leçon, afin que son éducation reste
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toujours à faire. Pour enjamber par-dessus certaines barrières, il ne faut pas porter jupe.
Elle n'a qu'un filet de voix, mais le geste et le regard y suppléent. La grâce est une force, le charme une puissance, et qu'elle le sait bien ! Mais alors, pourquoi chercher mieux?
On destinait M. Sardou à la médecine, mais il ne se serait pas accommodé de la lugubre mise en scène des chambres de moribonds ; la cloche est glaciale aux heures de deuil, et il raffole des joyeux carillons. Ce nouveau bienvenu est un tiède moraliste, il part à la chasse aux animaux carnassiers avec un king's- Charles en laisse et une carabine de salon en bandoulière. Qu'il le sache bien, ce n'est pas pour l'écrivain qu'est écrit à la porte des théâtres : Déposez vos armes au vestiaire.
Sa pièce les Pattes de mouche n'est pas le plus mauvais chapitre d'un livre d'Edgard Poë ; il est, dans l'Inde, une classe d'hommes qui ne mangent jamais deux dans le même plat. M. Sardou n'a pas le même préjugé. Mais il a trente ans; qu'il serre ses joujoux favoris : ils ne sont plus de son âge ni du nôtre.
A MISS PÏÏILOMÈLE
Voici le printemps, et tous nos oiseaux chanteurs vont le céder la place. Nous avons dû, tu te taisais, écouter patiemment des voix fausses sous des ombrages en toile peinte; mais l'heure bienheureuse est sonnée : voici le printemps.
Tu ne chantes que pour chanter, les applaudissements t'effrayent; un indiscret vient-il à t'acclamer, aussitôt tu prends ton vol. Nos chanteurs moins aisément s'effarouchent ; leur modestie n'a rien de sauvage, et le public peut sans crainte se donner la fantaisie de leur lancer des couronnes.
Ils jettent en ce moment leur dernier cri, je parle au propre, et le journaliste, qui ne trouve pas un mot flatteur à ton adresse, couvre ses feuilletons d'épithètes à leurs noms accolées. Comme tu les distances dans notre esprit, cependant I Ils ne se contentent pas, eux, de graines parfumées ni d'eau limpide ; chanter altère, il paraît.
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Elles sentent qu'il faudra bii^ntôt battre en retraite, ces cigales que la bise ramène, et de toutes parts elles prennent leurs ébats.
Non, ma mignonne miss, il n'est pas de chanteuse ailée sous le ciel bleu capable d'effacer Léonor, alors que sa voix se marie à celle du tendre Manrique. On espérait peut-être, il est vrai, un fougueux élan, et l'on n'entend qu'une note vibrante. Peut-il donc être tragique, ce couple bien assorti ? Que l'on contemple ces visages replets, ces formes accentuées ; est-il étonnant que ces yeux noyés de vapeur tentent en vain de lajicer des éclairs? Ils disent Je t'aime ou Je te hais, ces deux amants, sans que frémisse leur impassible visage; ils frappent en cadence leurs poitrines rebondies, mais ont soin qu'elles ne soient pas endolories; ils se traînent à terre, mais se gardent bien de se meurtrir les genoux. On ne supporte pas d'un air plus serein les douleurs de la séparation. Jamais la fièvre n'allume leur sang ; jamais une dangereuse moiteur ne couvre leurs membres robustes. On dit, avec raison, que l'art épuise ses fervents : je prédis à monsieur et à madame Gueymard cent ans et plus d'une existence paisible.
Est-ce là Manrique? Est-ce là Léonor? Qu'en pense Verdi?
Heureux maître, on l'invective autant qu'on le ca-