À une des séances de rentrée de la Société de botanique
faire sous ses yeux de nombreuses expériences, ce savant a ici une double autorité. — Linné distinguait deux espèces de joubarde seulement; les botanistes en admettent aujourd'hui une trentaine; mais sontelles toutes vraiment bonnes? Il est bien permis d’en douter. — De Candolle a décrit sept espèces de ronces dans sa Flore française; M. Müller en compte deux cent trente-six. Mais toutes ces formes cultivées au Muséum par M. Ducaisne, soumises ainsi à des conditions d'existence identiques et placées à côté les unes des autres, ont paru tellement se fondre lune dans l’autre que l’esprit le plus clairvoyant ne saurait se reconnaître au milieu. d'elles. — En présence de ces faits, comment admettre avec les défenseurs de l’invariabilité que les caractères spécifiques des végétaux sauvages sont restés constants depuis l’origine de l’époque géologique actuelle ? Comment surtout admettre une telle doctrine en présence des écrits de ces mêmes botanistes qui constatent l’existence de variétés constantes en rapport avec l’habitation des végétaux, et nommées pour cette raison variétés alpines, variétés ombreuses ?
Mais, ajoutent les auteurs que nous combattons ici, : les différences qui séparent ces varielés ! sont peu considérables; elles ne portent guère que sur des particularités peu importantes, comme la taille, la couleur, etc. — Quand même il en serait ainsi, quand même ces différences seraient aussi insignifiantes qu'on veut bien le dire, qu'importe? Dès l'instant
1. Il est presque inutile de faire observer qu'ici le mot variété est pris en réalité dans le sens de race.
qu’elles sont devenues constantes et qu’elles se transmettent par voie d’hérédité, elles n’en constituent pas moins de véritables races. On en jugerait du moins ainsi dans l’industrie qui a le plus d'intérêt à étudier et à préciser ces questions. Pas un éleveur de bestiaux ne mettra en doute que deux familles de bœufs ou de moutons dont l’une serait constamment blanche ou petite, l’autre constamment noire ou grande, n’appartiennent à des races tranchées, et il est impossible de ne pas appliquer la même règle aux végétaux. Mais nous avons vu d’ailleurs que les modifications vont bien plus loin qu’on ne paraît vouloir l’admettre, qu’elles touchent aux caractères regardés comme spécifiques par les botanistes expérimentés. Le fait général, les faits particuliers que nous avons indiqués ne sauraient laisser de doute à cet égard.
Ajoutons toutefois un exemple de plus, toujours en nous appuyant de l'autorité du savant que nous avons cité tout à l'heure. — Sans même s'être beaucoup occupés de botanique, la plupart de nos lecteurs connaissent certainement le planiain , cette plante si commune qui èst devenue le type d’un genre qui porte son nom et d’une famitle entière. Le nombre des espèces comprises dans ce genre n'était que de vingt au temps de Linné; il s’est depuis élevé au chiffre de cent quinze à cent trente, et une vingtaine de ces espèces sont rattachées par divers auteurs à la flore européenne. Or, M. Decaisne choisissant l’une de ces espèces acceptées comme très-bonnes par tous les botanistes, a semé et cultivé au Muséum les graines qu’il avait recueillies dans la campagne. Bientôt il a
retrouvé dans ses carrés au moins sept de ces formes regardées jusqu’à lui comme spécifiques. — Et qu’on ne dise pas qu’il s’agit ici de différences insignifiantes : presque toutes les parties de la plante varient au contraire de manière à expliquer, à excuser l'erreur de Linné et de ses successeurs. À ne parler que des feuilles, on les voit tantôt ovales et presque arrondies, tantôt assez longues pour former un fourrage estimé. Ici, elles sont disposées en rosettes de quelques centimètres de diamètre; ailleurs, elles forment une touffe droite et fournie. La plante tout entière est tantôt lisse et sans poils, tantôt tellement velue qu’on a désigné une espèce par le nom bien significatif de plantain laineux. Enfin la racine est tantôt annuelle, c'est-à-dire que la plante naît, croît et meurt tout entière en une année, tantôt vivace, c’est-à-dire qu'après avoir passé l’hiver, elle reproduit au printemps des feuilles, des fleurs et des graines. Toutes ces formes transmettent à leurs descendants les caractères qui les distinguent, mais seulement lorsqu’elles sont laissées Ià où elles ont pris naissance, ou placées dans les mêmes conditions d'existence, dans le même milieu. Transplantées ailleurs, placées dans des conditions d'existence nouvelles, elles engendrent des fils qui cessent de leur ressembler et se. rapprochent de plus en plus, dévoilant ainsi leur nature et forçant à les reconnaître pour de simples races ceux qui jusqu'ici les avaient regardés comme de véritables espèces.
Malheureusement le procédé si concluant employé par M. Decaisne pour démontrer l'identité spécifique de ses plantains ne saurait constamment s'appliquer.
On ne peut pas toujours se procurer les graines des plantes exotiques, et celles-ci se développeraient mal dans notre climat. Souvent aussi les races solidement fixées par une longue suite de générations conservent à des degrés divers les caractères qui les distinguent en dépit du changement de milieu. — Alors, pour distinguer les espèces des races, on compare entre eux des échantillons aussi nombreux que possible,
Toutes les fois qu'entre deux formes, même trèsdifférentes, on peut établir une série graduée d’individus passant de l’une à l’autre par nuances insensibles, toutes les fois surtout qu’on voitles caractères s’entre-croiser dans les termes de cette série, on peut assurer que les deux formes appartiennent à une même espèce. En effet, entre deux espèces, même extrêmement voisines, il n’y a jamais échange ou mélange des caractères propres à chacune d’elles. Ce fait se constate au contraire tous les jours entre les races d’une même espèce, et le moyen que je viens d'indiquer a souvent permis d'arriver à la vérité.
L'existence de ces intermédiaires a été invoquée à l'appui de la doctrine qui nie les races sauvages : il est difficile de comprendre pourquoi. — Quelque nombreuse et nuancée que soit la série placée entre les deux extrêmes, elle ne fait pas disparaître les différences qui distinguent ceux-ci, et ces différences étant héréditaires dans des végétaux que l’homme n'a jamais cultivés, il faut bien reconnaître que, sous l'empire des conditions naturelles, l’espèce Bénh varier et donner naissance à des races.
L'histoire de la zoologie nous présente des faits
entièrement semblables à ceux que nous avons rencontrés en botanique. Là aussi, dans les groupes trèsnombreux en espèces qui diffèrent peu l’un de l’autre, la distinction est parfois difficile. Là aussi des races, des variétés, ont souvent été prises pour des espèces distinctes ; mais là aussi, à mesure que les termes de comparaison se sont multipliés, on a pu établir les séries graduées. dont je parlais tout à l’heure et ramener à leur souche commune tous ces représentants plus ou moins déviés du type primitif.
Ce qui s’est passé dans l'étude des coquilles nous servira ici d'exemple. Cette branche de la zoologie est une de celles qui comptent les plus nombreux adeptes. Elle se prête à l’établissement des collections particulières, et il est peu d'amateurs qui, manquant de termes suffisants de comparaison, ne croient posséder quelque coquille encore inédite, et ne la décrivent comme telle. Le nombre des espèces conchyliologiques s'était ainsi multiplié au delà de toute raison, lorsque M. Valenciennes commença son grand travail de révision. Mettant à profit les richesses que le Muséum accumulait depuis longtemps avec une persévérance et un zèle auxquels on n’a pas toujours rendu justice, il réunit et groupa à côté les unes des autres toutes les coquilles séparées seulement par des nuances insignifiantes. Il forma ainsi un grand nombre de séries semblables à celles dont nous venons de parler, et vit se fondre dans presque toutes une foule de formes décrites comme autant d'espèces distinctes, parfois comme des genres nouveaux, et qui se pc ainsi reléguées au rang des races ou des variétés.
Il n’est pas de classe parmi les animaux qui ne présentât des exemples analogues, et les mammifères eux-mêmes, celui de tous les groupes peut-être où les caractères spécifiques sont le plus accusés, n’échappent point à cette loi. Là aussi il existe des races sauvages bien caractérisées. C’est un fait sur lequel M. Isidore Geoffroy a insisté dès 1848.—Cuvier luimême l'avait reconnu pour le renard. Du nord de l'Europe jusqu'en Égypte, il avait trouvé sept ou huit modifications de ce type, se reliant l’une à l’autre de manière à ne pouvoir être séparées, bien que les extrêmes fussent assez différents pour que, considérés isolément, ils laissassent au moins place à de sérieuses incertitudes. — Ici la série avait pu être complétement établie. Il n’en était pas encore de même pour le chacal. Entre celui de l’Inde et celui du Sé- « négal, les différences sont très-marquées, et en con- … séquence Frédéric Cuvier en avait fait deux espèces ; mais depuis cette époque des intermédiaires ont été découverts, et M. Isidore Geoffroy n’a point hésité à les réunir, tout en faisant remarquer combien l’erreur, d’ailleurs excusable, de son habile devancier venait confirmer les autres faits qui mettent hors de doute l’existence des races que nous appelons sauvages ou naturelles.
Nous reviendrons plus loin avec détail sur l’étendue et la valeur réelle des différences qui séparent certaines races; bornons-nous ici à constater qu’elles sont parfois considérables, et ajoutons une remarque , importante.
Les patries de deux races sauvages dissemblables : au point d’avoir été considérées comme des espèces
distinctes, sont d'ordinaire très-éloignées l’une de l’autre. Dans la même localité, dans des localités voisines, on ne rencontre le plus souvent que des variétés ou des races dont la grande ressemblance avec leur type spécifique ne laisse aucune place au doute. — Les modifications sérieuses dans l’espèce : se rattachent donc à un éloignement considérable des localités. — Or, cet éloignement même entraine des changements profonds dans le climat, la nature et les productions du sol, ou, en d’autres termes, dans les conditions d’existence, dans le milieu. I] serait difficile de voir une simple coïncidence entre le changement de ces conditions et la formation des races. Dès à présent donc, il serait permis d’affirmer qu’il doit y avoir là des relations de cause à effet; mais ce résultat sera mis hors de doute dans la suite.
IT. Races domestiques ou artificielles. — Lorsqu'il s’agit des races domestiques, nous n’avons plus à en démontrer l’existence. Ici tout désaccord cesse entre les naturalistes; tous avouent que, sous l’influence de l’homme, les plantes comme les animaux peuvent subir des allérations, des dégénérescences, des modifications de toute sorte qui déguisent parfois si bien le type primitif, qu’il en devient méconnaissable. Tous reconnaissent que ces modifications se transmettent par voie d’hérédité, — Mais comment l’homme parvient-il à acquérir cette influence, à exercer une action sur les animaux qui l'entourent? — Sans insister sur cette question, qui mérite d’être traitée avec quelque détail, il suffit de constater en
passant que l’homme n'arrive jamais à ce résultat
qu’en modifiant les conditions d'existence, et que par conséquent nous retrouvons encore ici les actions de milieu. Seulement, multipliées, variées, rendues plus énergiques par l’intervention de l’homme, elles produisent des effets plus nombreux et plus marqués. Ainsi s'expliquent la multitude de races dérivées parfois d’une seule espèce domestique, et les différences profondes qui séparent les représentants de ces races.
Citons quelques exemples entre mille, en commençant par les végétaux ‘. — Personne n'ignore combien peu se ressemblent entre elles Les différentes variétés de nos fruits. On estime à plus de cinquante pour les pêches, à plus de cent pour les prunes, à plusieurs centaines pour les pommes, les formes diverses déjà obtenues, et chaque jour encore il s’en produit quelque nouvelle.— Duhamel portait à cent, vers le milieu du dernier siècle, le nombre des poires connues, et un des derniers catalogues de la Société d'agriculture de Londres élève ce chiffre à six cents. — Dans son Ampélographie, M. le comte Odart admet environ mille sortes de raisins.
Il est vrai que toutes ces formes et sortes de fruits ne constituent pas autant de races; la plupart ne sont que des variétés multipliées par la greffe et les autres procédés généagénétiques en usage chez les cultivateurs. Toutefois, parmi nos arbres fruitiers euxmêmes, et contrairement à une opinion assez géné-
1. La plupart de ces détails relatifs aux végétaux cultivés sont empruntés à l'ouvrage de M. Godron sur l'espèce, ainsi qu’aux articles insérès par M. Duchartre dans le Dictionnaire universel d'histoire naturelle.
rale, il existe de véritables races. — Les passègres des Cévennes, les tullins du Dauphiné, nous fournissent l'exemple de pêches fort bonnes à manger, et qui se reproduisent par semis. — M. Sageret a montré qu’il en était de même pour les prunes reine- Claude, perdrigon blanc, Sainte-Catherine, damas rouge, etc. — Le même expérimentateur à complétement échoué avec les diverses poires qu’il a essayé de semer; il n’a obtenu que des arbres qui avaient repris les caractères de l'espèce sauvage. En revanche, il a eu par semis de véritable chasselas, et M. Vibert a confirmé ce résultat. Au reste, diverses observations, dues à Roxas Clemente, avaient déjà montré qu'il existe de véritables races de vignes. Ce célèbre ampélographe espagnol a décritentre autres ce qu’on appelle en Andalousie l’algaïida de San-Lucar. C'est un terrain, de deux lieues de long sur une demi-lieue de large, entièrement envahi par des vignes redevenues sauvages. Là, chaque cépage livré à lui-même, et se reproduisant spontanément par graine, n’en a pas moins conservé tous ses caractères. Clemente a conclu de ce fait que nos vignes remontent à plusieurs espèces distinctes; mais malgré les doutes qui peuvent encore exister sur ce point, la plupart des botanistes regardent tous nos cépages comme se rattachant à une espèce unique. |
Si nos arbres fruitiers, nos arbustes d'agrément et les plantes vivaces qui ornent nos parterres ou enrichissent nos potagers se prêtent à l'emploi de la.
1. Dans le rapport que nous avons déjà cité plusieurs fois, M. Chevreul déclare ne pouvoir encore se prononcer sur cette question.
greffe, du marcottage, de la bouture, il n’en est pas de même des plantes annuelles. Avec celles-ci, on ne peut plus procéder que par semis. — Les variétés disparaissent donc chaque année, et cependant nous. pouvons constater ici encore qu'entre les mains de l'homme les formes de ces plantes se sont étrangement modifiées. Une même plante, le cynara cardunculus, a donné naissance à nos cardons et à nos artichauts ; d’une autre, du raphanus sativus, sont sorties toutes nos races si diverses de radis, de raves et de raiforts. Du brassica oleracea, ou chou sauvage de nos côtes, sont issues cinq grandes familles de choux, les choux cabus ou pommés, dont certaines races doivent à leur couleur le nom de choux rouges; les choux de Milan ou frisés, parmi lesquels se placent les choux de Bruxelles; les choux verts, dont une race, le chou cavalier, remarquable par ses dimensions et baptisé du nom de chou colossal, servit il y a peu d’années à exploiter la crédulité publique; les choux-raves dont la racine renflée est devenue comestible; les chouxfleurs et les brocolis, dont on recherche au contraire les masses florales. À chacune de ces familles se rattachent un certain nombre de races principales, subdivisées elles-mêmes en races secondaires toutes distinctes les unes des autres par quelque qualité spéciale, et ce n’est pas exagérer que de porter à une centaine le nombre de ces dérivés divers d’une seule espèce de chou. — Presque tous les légumes, et on sait combien le chiffre en est grand, nous fourniraient des faits analogues.
Les espèces animales réduites à l’état domestique « sont bien moins nombreuses que les espèces végé-
tales soumises à la culture. M. Isidore Geoffroy, résumant dans son dernier ouvrage tous ses travaux antérieurs sur ce sujet, n’en compte que quarantesept pour le monde entier, savoir : vingt et un mammifères, dix-sept oiseaux, deux poissons et sept insectes’. En revanche, ces espèces sont pour la question qui fait l’objet de nos études bien autrement intéressantes que les plantes. Ce ne sont plus seulement les lois générales communes aux êtres organisés qui nous rattachent aux animaux ; nous tenons à toutes les espèces animales par des fonctions essentiellement de même nature, et aux plus élevées par une communauté d'organes et une similitude d'actes physiologiques allant parfois jusqu’à l’identité. Aussi entrerons-nous dans des détails plus circonstanciés relativement à ces dernières, les seules que nous puissions examiner ici. Devant d’ailleurs nous appuyer fréquemment sur leur histoire, nous rechercherons avec soin jusqu’à quel point l’ensemble des races désignées par un nom spécifique commun remonte bien en réalité à une seule espèce.
Laissant de côté les insectes et les poissons, arrivons tout de suite à la classe des oiseaux. — Ici se présente tout d’abord une espèce peu importante par elle-même, mais fort intéressante, en ce que l’époque de sa domestication est très-récente, bien connue, et
1. J’emprunterai beaucoup à ce travail, auquel le savoir. général de l’auteur et les études spéciales faites par lui pendant de longues années donnent une double autorité. Je dois surtout remarquer dès à présent qu’à l'exception d'un renseignement emprunté à M. Darwin, toutes les citations de la Bible, des Védas, du Chou- King et du Zend-Avesta relatives à la domestication des animaux sont dues à M. Geoffroy,
que nous pouvons ainsi mesurer l'étendue des variations obtenues dans un espace de temps relativement très-court. Il s’agit du serin des Canaries.
Ce « petit musicien de la chambre, » comme l’appelle Buffon, a pénétré en Europe vers l’époque de la conquête des îles Fortunées par les Béthencourt, c’est-à-dire vers le milieu du quinzième siècle. Au seizième siècle, le commerce en importa de grandes quantités, comme il le fait aujourd’hui pour d’autres espèces. Bientôt cet oiseau s’acclimata dans l’Europe entière, se reproduisit et devint de plus en plus commun sans cesser d’être recherché: — Subissant ainsi l’action de milieux très-divers, le serin des Canaries ne tarda pas à varier. Buffon nous a donné une liste de vingt-neuf variétés et de huit races distinctes qui avaient reçu des noms spéciaux dès le commencement du dix-huitième siècle, et il ajoute que depuis il s’est formé plusieurs races nouvelles. Le nombre s’en est certainement accru, Les oiseaux de toutes ces races sont singulièrement différents de leurs frères encore sauvages. Ceux-ci sont d’un gris verdätre avec des taches brunes. On sait combien peu ces caractères répondent à ceux de la plupart de nos canaris. Rappelons seulement que parmi ces derniers la taille a généralement grossi ; que le corps présente tantôt une teinte uniforme qui varie du jaune presque blanc au jonquille et à l’agate, tantôt des panachures plus ou moins foncées et allant parfois jusqu'au noir. Ajoutons qu'on connaît des races huppées, d’autres dont les jambes se sont allongées, et que chacune d'elles, tout en conservant au fond le chant primitif de l’es-
èce, y a joint des intonations, des reprises, des rou-
lades particulières. — Voilà les transformations que trois siècles de captivité ont suffi pour opérer chez ce petit oiseau, qui, amené chez nous pour satisfaire au caprice des grands, égaye aujourd’hui jusqu’à la plus humble mansarde.
Le dindon, introduit en Europe à peu près en même temps que le serin des Canaries ; le canard qu’à l’époque de Columelle et de Varron on était encore obligé d’emprisonner avec des filets étendus au-dessus du bassin où on l’élevait; l’oie, qu’elle ait été domestiquée par les Grecs, comme le pense M. Isidore Geoffroy, ou par les Asiatiques, comme le présume M. Pictet, ne peuvent laisser aucun doute sur leur origine. — Quelque nombreuses et variées que soient les races qu’on en a déjà obtenues, personne n’a songé à faire intervenir plusieurs espèces dans leur formation.
Ces races ne sont pas d’ailleurs aussi nombreuses qu'elles l’eussent été certainement sans une circonstance dont il me semble qu’on n’a pas toujours tenu compte. Les trois espèces que nous venons de nommer sont essentiellement utiles. Le caprice et Ja mode les ont généralement négligées. Le dindon luimême, importé d'abord comme oiseau d'ornement, est devenu très-vite un simple oiseau de table, un animal de basse-cour. Dès lors on ne lui a plus demandé que de fournir de la viande, la plus abondante et la plus savoureuse possible. Nul amateur ne s’est inquiété de conserver la splendeur sévère de son plumage originel ou d'en faire varier les teintes, et cependant quels changements, quelles variétés de couleur présentent déjà tous ces dindons, qui, dans
les trois quarts de nos fermes, se mêlent à nos vieilles poules gauloises! — C’est un des exemples qui montrent comment les races naissent à côté de l’homme sans qu'il s’en mêle pour ainsi dire et comme à son insu, par le fait seul des mille conditions diverses qu'il crée autour de lui. Il suffit pour faire comprendre combien ces races devront se multiplier et se caractériser davantage lorsque interviendra une volonté qui se donnera pour but de les modifier sans cesse et pour le plaisir de faire du nouveau ; combien aussi il deviendra plus difficile de remonter à la source première et de s’assurer-de l’unité de l'espèce au milieu de toutes ces formes dérivées, parfois trèsdisparates entre elles. — Cest précisément ce qui est arrivé pour les pigeons, et ce qui leur mérite de notre part une mention toute spéciale.
Cette espèce est certainement une des plus anciennement domestiquées. Darwin cite à ce sujet les recherches de MM. Birch et Lepsius, d’où il résulte que les pigeons figuraient dans les repas des Égyptiens dès la cinquième et même la quatrième dynastie. — Élevés par les Grecs peut-être dès les temps de la guerre de Troie, ces oiseaux passèrent plus tard à Rome, et furent adoptés par la mode et le luxe. Au temps de Pline, on conservait la généalogie des pigeons de Campanie comme nous le faisons pour nos chevaux pur sang. — Au seizième siècle, les Hollandais imitèrent les Romains, et à la même époque Akbar-Khan se délassait de ses conquêtes en réunissant dans de vastes volières plus de vingt mille pigeons, en recherchant les variétés les plus rares, en s’efforçant de les multiplier par des croisements ré-
pétés. — De nos jours enfin, les pigeons sont restés en grande faveur auprès des amateurs. L’Angleterre surtout compte de nombreux pigeons-clubs, dont les membres n’épargnent ni soins ni dépenses pour élever leurs oiseaux favoris.
Dans des conditions pareilles, on comprend que l'espèce a dû subir des changements nombreux et profonds. Aussi Buffon comptait-il seulement en Europe onze grands groupes comprenant chacun un cerlain nombre de races principales, sans parler des races secondaires et de moindre intérêt. Ces chiffres seraient aujourd'hui bien en arrière de la vérité, et c'est certainement par centaines qu’il faut compter les races de pigeons. Ici donc se présente avec tout son intérêt, avec toutes ses difficultés réelles, la question que nous posions tout à l’heure en termes généraux : — toutes ces races descendent-elles d’une seule et unique espèce ?
Buffon répondit d’abord affirmativement, et il regarda le biset (columba livia) comme la souche commune de tous les pigeons domestiques. Plus tard, des considérations de diverse nature l’amenèrent à penser que le ramier (columba palumbus) et la tourterelle d'Europe (columba turtur) pouvaient bien avoir été pour quelque chose dans la production de nos plus belles races. La plupart des naturalistes se rapprochèrent de ces dernières idées de Buffon, et Cuvier lui-même regarda comme possible que quelques espèces voisines du biset eussent contribué à la création de nos races domestiques. — Au reste, ni Cuvier ni Buffon n’invoquent un seul fait à l'appui de leur opinion. En les lisant, on voit qu’en présence de cette
variété infinie de formes, ils sont étonnés, et qu'ils hésitent à les rattacher toutes à un type primitif unique : voilà tout.
Mais M. Isidore Geoffroy a constaté un fait en opposition directe avec la solution proposée par ses deux illustres devanciers. Il a fait observer que les descendants des races les plus modifiées présentent parfois en tout ou en partie, quelquefois d’une manière complète, les caractères du biset, et jamais ceux d’une autre espèce. Il a conclu qu’il y a là une présomption en faveur de la communauté d’origine, tandis que rien ne milite en faveur d’une origine multiple.
M. Darwin est allé plus loin. Amené par ses études générales à s'occuper spécialement du problème des pigeons, il a voulu le creuser à fond. Il s’est donc entouré de tous les documents recueillis avant lui; il s’est procuré toutes les races d'Europe et des colonies anglaises: il est entré en relations avec les principaux éleveurs de Londres, s’est affilié à deux clubs spéciaux, et s’est livré à de nombreuses expériences. Ce n’est qu'après avoir ainsi cherché la vérité par tous les moyens possibles qu’il a cru pouvoir conclure, et sa conclusion en faveur de l’unité de lespèce est des plus affirmatives. — Pour lui, le biset est la souche unique de tous les pigeons domestiques.
À l'appui de son opinion, Darwin invoque plu-
sieurs ordres de considérations et de faits qui tous conduisent au même résultat. — Quelque grandes que soient les différences qui séparent les races extrêèmes du biset, on peut toujours établir entre ces
deux termes des séries graduées qui les relient intimement. Nulle part on ne rencontre ces caractères précis qui distingnent l’une de l’autre deux espèces, même très-voisines. — En croisant ensemble des individus appartenant aux races les plus dissemblables, en détruisant pour ainsi dire les uns par les autres les caractères qui les distinguent, on obtient parfois dès la troisième génération des individus entièrement semblables au biset. Le type primitif se dévoile ainsi en quelque sorte de lui-même. — À vouloir expliquer par la diversité des espèces originaires l’existence de toutes les races de pigeons , il faudrait admettre l'existence d’au moins sept ou huit espèces sauvages unissant à certains caractères propres au biset d’autres caractères entièrement étrangers à tous les columbides ! observés jusqu'ici; il faudrait supposer que ces espèces sont toutes ou inconnues, quoique existant encore, ou entièrement éteintes, deux hypothèses également inadmissibles ; il faudrait supposer encore qu’une fois domestiquées, ces espèces sont incapables de retourner à l’état de liberté. Toutes ces suppositions sont en désaccord flagrant avec les faits connus, qui tous s’opposent à ce qu'on admette l'existence de pareilles espèces. — Enfin l’auteur tire une dernière preuve de l’unité d’origine pour toutes les races de pigeons de ce fait, que les plus éloignées peuvent se croiser entre elles et donner naissance à des métis indéfiniment féconds. Il y a là en effet une confirmation pleine et entière de la conclusion qui
1. Nom commun à tous les oiseaux qui se rapprochent des pigeons.
ressort de ce qui précède, ainsi que le lecteur le comprendra plus tard. |
Sans nous arrêter à quelques autres espèces d’oiseaux dont l’histoire, moins complète que celle des précédentes, ne nous offrirait rien d’important, occupons-nous des mammifères, — Plus qu'aucun autre, ce groupe a de quoi nous intéresser. — C'est ici surtout que se rencontrent les analogies organiques, les similitudes physiologiques que nous signalions plus haut. En outre, l’intellignce y est naturellement plus élevée. Développée et parfois transformée par l’action de l’homme, elle nous présentera des faits non moins importants que ceux qui résultent d’un examen purement physique, et non moins propres à caractériser des races. — C'est aussi chez les mammifères que nous trouverons les expériences les plus anciennes, les plus complètes que l’homme ait faites de son empire sur les animaux.
Malheureusement de cette circonstance même résultent des difficultés plus grandes dans la solution du problème qui nous préoccupe par-dessus tous les autres. Plus l’action de l’homme sur une espèce a été directe, générale et continue, plus les altérations ont été nombreuses et profondes, plus il est difficile aussi de remonter à la source originaire. Parfois même cette souche nous est encore inconnue. — Il en est ainsi pour le bœuf par exemple. Aucun animal n’a été plus anciennement l'aide et le compagnon de l’homme. — Les Aryas l’avaient avec eux au sortir de leur première patrie ; en Chine, il apparaît dès les premiers âges comme animal de paix et de guerre; le Zend-Avesta en parle comme d’un animal sacré ;
en Égypte, il figure sur les plus anciens monuments ; il a suivi l’homme à peu près partout où le sol a pu fournir à sa nourriture ; chemin faisant, il a produit une multitude de races dont un grand nombre ont été minutieusement décrites et figurées, et il nous reste cependant à apprendre ce qu'est le bœuf primitif, et quelle est sa patrie ; nous en sommes même à nous demander s’il existe encore, ou s’il a disparu complétement de la surface du globe . Heureusement la science est plus avancée pour d’autres espèces tout aussi importantes pour nous. — [l n'existe, par exemple, aucun doute sur l’unité de l’espèce, ni sur l’origine de l’âne. Le type sauvage, l’onagre, se retrouve encore dans tout le sudouest de l’Asie et dans le nord-est de l'Afrique. Depuis le temps des premiers patriarches, il est domestique dans ces contrées, d’où il s’est répandu dans le monde entier. Lui aussi a remarquablement changé dans ces migrations; mais ici, Comme en tout, le pauvre âne a eu du malheur. — Ses races n'ont jamais trouvé d’historien. Cà et là les voyageurs nous disent quelques mots des ânes mahrattes, dont ils comparent la taille à celle d’un chien de Terre-Neuve; des grands ânes qu’on envoie d'Arabie en Perse, où ils sont considérés comme des mon-
1. Buffon, Pallas quelques autres naturalistes avaient regardé J'aurochs comme pouvant être la souche de nos bœufs domestiques. L’inspection du squelette a dû faire renoncer à cette idée. Cuvier attribua ce rôle au bœuf des tourbières, espèce aujourd’hui éteinte. Ce rapprochement a été abandonné même par Laurillard, l’élève si dévoué de Cuvier ; mais nous ne connaissons encore aucune espèce sauvage qui puisse être regardée avec quelque probabilité comme le bœuf domestique primitif.
tures de luxe, et qui trottent à l'amble assez vite pour tenir pied à un cheval au galop; mais ils sont. toujours fort sobres de détails. — Nos races européennes elles-mêmes sont à peine connues. Enfin, Buffon, qui s’est fait à si juste titre le défenseur de nos modestes grisons, ne dit rien de leurs grands frères du Poitou, et il a certainement fallu qu’on les appelât à la dernière exposition pour que la plupart de nos lecteurs se fissent une idée de leur haute taille, de leurs oreilles exagérées, de leur singulière toison. Toutefois il est facile de reconnaître que chez l’âne, comme chez les pigeons, les races passent insensiblement de l’une à l’autre, et que toutes aboutissent, par la dégradation successive des caractères acquis, à la souche première, dont elles conservent d’ailleurs les traits principaux.
Animal à la fois d'utilité et de luxe, le cheval est beaucoup mieux connu.—Son histoire primitive n’en a pas moins présenté des difficultés sérieuses. L’existence des chevaux sauvages dans le centre de l'Asie n’a été mise hors de doute que dans ces derniers temps ; mais ce fait une fois démontré, presque toutes les difficultés ont disparu. Il explique, en effet, comment le cheval accompagnait les Aryas à l’époque où se composaient les hymnes du Rig-Véda; comment le Chou-King parle de lui, mais comme d’un animal assez récemment importé; comment il a pu n'être connu en Égypte que bien longtemps après l’âne. — D'autre part, la ressemblance des chevaux sauvages avec les tarpans ou chevaux redevenus libres en Asie, démontre l'identité d’origine. — A elle seule, cette circonstance répond aux théories émises assez ré-
cemment encore, et qui feraient remonter à six ou sept espèces primitives toutes nos races chevalines. Ces races passent d’ailleurs des unes aux autres par séries aussi graduées que celles des pigeons, et l’on sait qu'elles ne sont guère moins nombreuses. Il n’est peut-être pas de contrées qui n’en produise plusieurs, et, sans sortir de France, nous en compterions à peu près autant que nous avions autrefois de provinces.— Cependant, l’homme a demandé partout, et toujours à peu près la même chose au cheval; il n’a guère vu en lui qu’un animal porteur ou traineur. En conséquence, il a cherché à développer la force musculaire, la durée, la légèreté et la sûreté des mouvements, il s’est aussi attaché à relever et à ennoblir les formes; mais c’est là tout. Si l’espèce a présenté des modifications sans rapports apparents avec le but que se proposait son maître, il faut bien voir dans les changements de cette nature autant de résultats de cette action involontaire dont nous parlions plus haut, et que l’homme exerce sans le savoir sur les animaux qui l'entourent.
Lorsqu'on veut se faire une idée complète de tout ce que l’homme peut exercer d’empire sur un être vivant, et comprendre jusqu'à quel point il peut transformer, pétrir et repétrir un organisme, c’est le chien qu'il faut étudier. — On peut dire de cette espèce que l’homme lui a tout demandé, et qu’elle lui a tout donné. Il a fait du chien une bête de somme, une bête de trait, de chasse, de garde, de guerre; il s’est adressé à l’intelligence, à l'instinct, comme au corps; l'être entier s’est plié à toutes les exigences ; la mode, le caprice, s’en sont mêlés, et ils
ont été satisfaits aussi bien que les besoins réels, et
cela de toute antiquité. La Bible et Les Védas, le Chou- King et le Zend-Avesia parlent du chien; les plus anciens monuments de l'Égypte nous le montrent ayant déjà donné des races nombreuses, une entre autres à oreilles pendantes, signe indubitable d’une domestication déjà fort ancienne. Mais aussi quelle variété infinie, quels contrastes dans ces races! Placez à côté du grand chien des Philippines, dont la taille dépasse celle de toutes nos races européennes, le bichon que nos grand’mères cachaient.dans leur manchon; à côté du lévrier aux jambes si longues, si grêles, qui force le lièvre à la course, le basset à jambes torses, si bien fait-pour se glisser dans un terrier ; à côté du chien turc, à la peau entièrement nue , le barbet qui semble porter une toison; comparez le chien des Pyrénées au bouledogue, le chien de Poméranie au griffon, le terre-neuve au chien courant, et vous n'aurez encore que des notions imparfaites sur ce monde de chiens qui embrasse les formes les plus différentes, les instincts les plus divers. — Et ce que nous en voyons n’est peut-être que la moindre partie de ce qui a existé. Les races animales s’éteignent avec le besoin ou le caprice qui leur a donné naissance, et à ce compte combien de formes de chien ont disparu sans doute depuis l’époque des Védas ! Pas n’est besoin de sortir de France, ni de remonter bien haut pour en citer des exemples. On ne trouverait probablement plus en Saintonge un seul de ces grands lévriers si recherchés au moyen âge pour la chasse aux bêtes fauves, et qu’on échangeait contre un cheval de bataille. Et qui pour-
rait dire ce qu’est devenue la race des carlins, de ces dogues en miniature que dans notre enfance nous avons vus chez tant de vieilles douairières ! ?
Quoique assez nombreuses, les opinions émises pour expliquer la multiplicité des races de chiens peuvent se ramener à deux principales. —Pour quelques naturalistes, nos chiens domestiques descendent de plusieurs espèces distinctes. Pour la plupart, ils ne sont que des dérivés d’une seule espèce. Ces deux idées générales sont d’ailleurs traduites de bien des manières.
Les partisans de la première veulent tantôt que les souches sauvages de nos chiens aient disparu, tantôt qu’on les retrouve à l’état sauvage. — Aux premiers, on répond que la paléontologie n’a jamais rencontré aucun fossile venant à l’appui de leur hypothèse; aux seconds, que trois ou quatre souches différentes n’expliqueraient pas mieux la variété extrême des races que ne le fait une souche unique; que toutes celles qu’on a indiquées laisseraient en dehors précisément les races les plus exceptionnelles, les bassets, les bichons, etc., qui n’ont aucun analogue parmi les animaux sauvages. À tous on objecte avec raison que chez les chiens comme chez les pigeons «les modifications les plus tranchées n’arrivent au dernier degré de développement que par des gradations insensibles ; qu’on les voit naître véritablement, et que dès lors il est impossible de supposer leur existence dans une espèce qui aurait existé antérieurement ?. ».
1. Un de mes correspondants m’apprend que les carlins sont encore très-communs dans les îles Baléares, 2. Frédéric Cuvier. On sait combien ce naturaliste était partisan
Ce fait n’avait pas échappé à Buffon, et voilà comment il fut conduit à dresser le tableau généalogique des diverses races de chiens, en prenant pour point de départ le chien de berger. Frédéric Cuvier, à son tour, l’a mis hors de doute en soumettant à une comparaison détaillée non plus seulement les caractères extérieurs et généraux des races canines, mais encore les appareils sensitifs et reproducteurs, le squelette lui-même, et surtout la tête, les membres et la queue. De cette étude il a conclu que, pour expliquer par la différence des origines l'existence de toutes nos races de chiens, il faudrait supposer au moins cinquante espèces-souches. Ajoutons que toutes ces espèces, dont on ne trouve nulle part la moindre trace, devraient joindre à des caractères zoologiques, à la fois très-différents et très-semblables, des instincts fondamentaux identiques, et nous croirons en avoir assez dit pour que le lecteur soit amené à conclure, avec Buffon, avec Linné, avec les deux Cuvier, avec M. Isidore Geoffroy, etc., que tous les chiens appartiennent à une espèce unique.
Mais où chercher cette espèce? A-t-elle été domestiquée en entier, et ne peut-on nulle part en retrouver le type sauvage, comme le pensaient quelques-uns des naturalistes que je viens de citer, ou bien existe- ‘t-elle encore à l’état de nature, et pouvons-nous la déterminer? — De ces deux opinions, la première ne peut guère être soutenue malgré l'autorité des hommes illustres qui l’ont professée. En effet, par-
de la fixité des espèces. Un témoignage aussi formel de sa part n’en à donc que plus de Poids.
tout où les conditions générales s’y prêtent, nous voyons des chiens quitter l’homme et reprendre ieur liberté; les chiens redevenus sauvages pullulent en Amérique depuis la conquête, et on peut dire qu'ils ont ajouté un animal féroce de plus à ceux que produisait le nouveau continent. — Comment croire, en présence de ce fait, que, l’espèce étant tout entière sauvage à un moment donné, l’homme serait parvenu à la confisquer absolument à son profit? Évidemment il faut en venir à admettre que le chien primitif vit encore sous sa forme première. Il ne s'agit que de savoir le reconnaître.
Quelques hommes d’un vrai mérite, adoptant une opinion fort ancienne, ont cru le trouver dans le loup; mais cette manière de voir a été abandonnée par suite d’une étude plus sérieuse, et de plus en plus on se rallie à celle qu’a professée le premier Guldenstädt, qui, dès 1776, avait publié un mémoire approfondi sur cette question. Ce naturaliste voyageur avait vu de près en Asie les chiens et les chacals; il avait été frappé de leurs ressemblances nombreuses, et il avait conclu à l'identité de l'espèce. Les observations de Pallas, d’Ehrenberg, d’Emprich, etc., ont toutes corroboré cette conclusion, que nous n'hésitons point à adopter. Pour motiver notre choix, nous ne pouvons mieux faire que de reproduire textuellement le passage où M. Isidore Geoffroy a résumé les raisons qui militent en faveur de cette solution d’un problème qui a occupé presque tous les naturalistes. « Le chien à la même organisation anatomique que le chacal, sans qu’une seule différence constante puisse être aperçue. Il en repro-
duit parfois exactement les formes extérieures, le système de coloration, et jusqu'aux teintes ellesmêmes. Sur plusieurs points de l’Asie, de l'Europe orientale et de l’Afrique, on trouve en même temps à l’état libre des chacals, et à l’état domestique des chiens qui leur sont très-semblables, si semblables, qu'on ne saurait méconnaître ici, disent les voyageurs, les ascendants et les descendants encore réunis dans les mêmes lieux, et pour ainsi dire les rejetons encore implantés dans la souche commune. »
On a fait à la doctrine de Guldenstädt diverses objections. M. Isidore Geoffroy a successivement réfuté la plupart d’entre elles, non par des raisonnements, mais par des faits presque tous recueillis à Ia ménagerie du Muséum. — Notre savant confrère a retrouvé chez les chiens nourris de viande l’odeur caractéristique des chacals. — Il a montré que, contrairement à l'opinion reçue, le temps de la gestation chez le chacal était exactement le même que chez le chien. — Il a entendu et fait entendre à ses auditeurs l’aboiement des chacals de la ménagerie, et constaté qu'il reproduisait exactement celui des chiens placés dans le voisinage, tandis que le loup, malgré des efforts évidents pour en faire autant, ne peut y paryenir. Il à ainsi complété les renseignements déjà dus à Pallas, et d’où il résulte que le chacal a toutes les autres voix du chien. — Enfin le même naturaliste à pu constater par lui-même un fait rapporté par plusieurs voyageurs: il a vu à Grenoble un chien, comme tout le monde l’appelait, qui n’était qu’un chacal d'Alger. Ce chacal était « doux et affectueux avec son maître, familier avec tous, jouissant
de la plus complète liberté, et en usant pour aller jouer avec les autres chiens dans les rues et sur les places de la ville. » Cette observation , en répondant à ceux qui veulent voir dans le chacal un animal trop foncièrement sauvage pour être jamais livré à luimême, bien qu’apprivoisé, complète la démonstration. Elle atteste la ressemblance parfaite de nos chiens avec le chacal, puisque hommes et bêtes s’y laissaient prendre; elle confirme ce que Pallas avait dit de cet animal, qu'il dépeint comme naturellement ami de l’homme; elle nous fait comprendre combien une domestication de quarante ou cinquante siècles a dû avoir de prise sur une espèce qui, du premier coup, est capable de donner de pareils résultats.
Ces quelques exemples suffiront pour montrer que l’étude approfondie de nos races domestiques conduit toujours, et de plus en plus, à rattacher à une même espèce toutes celles qui portent le même nom, quelque différentes qu’elles soient. La théorie de la formation de ces races par le concours de plusieurs espèces devient de moins en moins soutenable, même pour celles dont la souche première nous est encore inconnue. En effet, elle échouera toujours contre cette simple observation que nous avons faite pour un cas particulier, mais qui s’applique d’une manière générale, et dont on n’a pas tenu un compte suffisant; à savoir : — que nos races les plus remarquables n’ont de représentants ni dans les espèces vivantes ni dans les espèces fossiles.
En effet, nous avons produit des bœufs, des moutons, des chèvres sans cornes. Or, toutes les espèces sauvages, non-seulement des genres que je viens de
nommer, mais encore de tous les genres voisins, ont eu et ont encore des cornes. — Nous avons produit des béliers à trois, quatre et même à cinq cornes. Or, tous les moutons sauvages, vivants et fossiles, n’ont que deux cornes. — Dans ces deux cas, le concours de toutes les espèces sur lesquelles la science a recueilli des renseignements quelconques ne saurait expliquer l'apparition de caractères dont il faut bien dès lors attribuer le développement à l’influence humaine. Or, si cette influence a pu produire le plus, comment lui refuser le pouvoir de faire le moins? Elle explique à elle seule des écarts assez grands pour éloigner certaines races de toutes les espèces connues et en faire des êtres exceptionnels. Comment refuser de voir en elle la cause de modifications bien moindres, et d’où résultent des ressemblances variables avec quelques-unes de ces espèces ? On le peut d'autant moins que ce refus ne peut être motivé sur aucun fait, Sur aucune expérience, et que, pour le maintenir, 1l faut repousser toutes les analogies tirées de l’histoire des races dont la souche première a été découverte, ou n’a jamais été oubliée.
On le voit, tout dans l'étude des races domestiques conduit à la doctrine de l’unité d’origine, de l’unité d'espèce. Toutefois nous n’exagérons rien, nous ne prétendons pas que jamais il n’y ait eu decroisement d’une espèce à l’autre, que jamais par exemple chez nos chiens domestiques le sang primitif du chacal n'ait reçu quelques gouttes d’un sang étranger, soit du loup, soit peut-être de quelque autre espèce voisine; mais il y a très-loin de ces unions accidentelles et de
leurs résultats à un véritable mélange des espèces, à
la formation de races hybrides. Au reste, cette question capitale sera traitée plus tard avec tous les développements qu’elle mérite. Nos lecteurs verront alors combien on a généralisé à tort quelques faits isolés, combien surtout on en a exagéré les conséquences.
IIL. Races libres ou marronnes. — Après avoir parcouru l'histoire des races sauvages et domestiques, il nous reste à dire quelques mots de celles qui se sont formées sous l’empire successif de la servitude d’abord, puis d’une liberté reconquise. Malheureusement ces races ont été fort peu étudiées. On n’a que bien rarement fait des expériences, car l’homme ne se prive pas volontairement des serviteurs qu’il s’est acquis, et lorsque le hasard ou des circonstances particulières ont rendu à l’état de nature ses plantes cultivées, ses animaux domestiqués, il ne s’est guère inquiété de ce qu’ils devenaient. Aussi manquonsnous en général de détails précis sur les caractères qui distinguent les races libres de leur souche encore asservie. |
Toutefois du peu qui a été recueilli sur ce sujet ressort un fait général important. — Toute race végétale ou animale qui échappe à la culture, à la domesticité, perd un certain nombre des caractères qu’elle leur devait et se rapproche du type sauvage. — Abandonnée à elle-même dans un terrain inculte,la carotte de nos potagers reprend au bout de quelques générations la racine grêle, sèche et fibreuse des individus sauvages. — Placé dans les mêmes conditions, le navet se conduit de même et reproduit la racine de la navette, qui n’est qu’une race différente
de la même espèce, — Redevenus sauvages, nos arbustes, nos plantes à fleurs doubles, ne produisent plus que des fleurs simples: les fruits de nos meilleurs fruitiers perdent leurs qualités, et le pommier, le poirier surtout, retrouvent leurs piquants. — De même les descendants des pigeons qui ont abandonné nos colombiers pour aller nicher comme leurs ancêtres dans les rochers, reprennent bien vite les caractères du biset: — Les chevaux libres des pampas d'Amérique comme ceux des steppes de la Sibérie ont perdu en partie les belles formes que l’homme leur avait données. La taille a diminué, les jambes et la tête ont grossi, les oreilles se sont allongées et rejetées en arrière, le poil est devenu grossier, les teintes du pelage se sont en partie uniformisées, et les robes les plus tranchées, telles que les noires et les pies, ont entièrement disparu.
Ces faits, mille fois constatés, ont donné lieu à l’opinion assez généralement accréditée que les raceslibres reproduisaient le type sauvage. — C’est là une exagération. — Dans bien des cas au moins, sinon toujours, elles ne font que s’en rapprocher. Ainsi le fruit du pécher, qui pousse librement au milieu de nos Cévennes, a certainement perdu une partie des qualités de nos excellentes pêches de jardin: il a diminué de volume, sa chair s’est modifiée et n’a plus le même parfum. Mais il est encore plus gros que le fruit primitif, il est resté juteux, frais, acidulé, au lieu de redevenir sec et acerbe comme celui-ci. Ges pêches libres reproduisent d’ailleurs les caractères de deux des races principales appartenant à nos vergers. Il en est dont la chair se détache du noyau,
d’autres dont la chair est adhérente. En échappant à la culture, en retombant sous l’empire des conditions naturelles, l’une des deux au moins a conservé un des caractères qu'elle avait acquis!. — On constate d’ailleurs des faits analogues chez les animaux. Le chien marron d'Asie est très-voisin du chacal ; celui de la Nouvelle-Hollande ressemble au dingo?. Dans l’Amérique méridionale, on reconnaît encore au milieu des bandes de chiens sauvages, et malgré une certaine communauté de caractères qu’ils doivent à un genre de vie identique, les races qui leur ont donné naissance”.
Il n'est pas inutile, pour la question qui nous occupe en ce moment, d’insister quelque peu sur l’histoire du sanglier, source commune de tous nos cochons. — Le sanglier est commun à l’Europe et à l'Asie, Il présente quelques races naturelles, mais Blainville lui-même n’a pas hésité à les regarder comme ne formant qu'une seule espèce. Domestiqué de temps immémorial, il a donné naissance à une foule de races souvent très-différentes les unes
1. Ce fait me semble de nature à expliquer celui qu'a signalé Van Mons. Ce célèbre pomologiste assure avoir retrouvé dans les Ardennes, vivant à l'état sauvage et produisant des fruits trèsdégénérés, les représentants de toutes les variétés principales de poires cultivées en Belgique. Il voit dans ces individus la souche première de nos poires comestibles. Il me paraîtrait plus rationnel de les considérer comme les descendants de celles-ci. En tout cas, si l’on peut conserver des doutes pour un arbre fruitier dont le type sauvage croît dans nos forêts, il ne saurait en être de même pour un arbre acclimaté comme le pêcher.
2. On a donné le nom de Dingo au chien de la Nouvelle-Hollande que Frédéric Cuvier place dans son groupe des mâtins.
3. Ce fait important a été communiqué à la Société d’Anthropologie de Paris, par M. Martin de Moussy.
des autres. Le pelage entre autres a varié du noir au blanc, et les races entièrement noires sont assez communes, tandis que la couleur primitive est le gris noirâtre.
Transporté dans toute l'Amérique, le cochon, comme le chien, a donné naissance à des races marronnes. Ces races ont été observées dans les îles du golfe du Mexique par le père Labat, en Colombie par M. Roulin. Ces deux observateurs s’accordent à dire que dans les deux localités la tête, plus grosse, s’est élargie et relevée par le haut, que les oreilles se sont redressées, les défenses allongées. En même temps la couleur est devenue uniforme. Par tous ces caractères, les cochons marrons se sont rapprochés du sanglier; mais dans les deux contrées dont il s’agit le pelage s’est montré entièrement noir, caractère qu’on ne rencontre nulle part dans l'espèce sauvage. Bien plus, dans les Paramos, à une hauteur de deux mille cinq cents mètres, M. Roulin a vu les cochons libres se couvrir d’un poil épais, crépu, et d’une sorte de laine. Redevenus à certains égards semblables aux sangliers de l’ancien continent, ces cochons ont donc conservé certains traits des cochons domestiques ou acquis quelque caractère nouveau imposé par les conditions dans lesquelles ils avaient à vivre.
En réunissant toutes les données acquises sur les races marronnes, nous en arrivons ainsi à les regarder comme le produit de trois facteurs, qui sont: 1° la nature propre du végétal ou de l’animal, d’où résultent les caractères particuliers à l'espèce primitive ; 2° l’état où elles ont été amenées par la domestica-
tion, c’est-à-dire par l'influence d’un milieu dont l’homme détermine volontairement ou involontairement les conditions ; 30 l’influence exercée par le milieu nouveau où les races domestiques se sont placées en échappant à l'empire de l’homme. — Au fond, le milieu se montre toujours comme la cause de toutes les modifications. Cette conséquence, qui découle de tout ce que nous avons vu jusqu'ici, ressortira bien davantage encore dans le cours de ces études.
Application à l’histoire de l'homme. — Passages gradués d’une race à l’autre.
Faisons maintenant à l’histoire de l’homme une première application de ce qui précède.
On a vu, chez nos animaux domestiques, les races les plus diverses ramenées à un type spécifique unique, et cela même pour le pigeon et le chien, par des hommes dont les doctrines générales s’accordaient d’ailleurs bien peu. Parmi les raisons qui les déterminent, nous avons constamment trouvé celle-ci : — entre les formes les plus éloignées, il règne des séries graduées ininterrompues qui les relient intimement ets’opposent à ce qu'on les sépare. — Eh bien! quelle espèce animale présente dans ses races ce caractère au même degré que l’homme? Aucune bien certainement. C’est là une vérité inniable et dont sera vite convaincu quiconque entrera quelque peu dans les détails de l'étude des groupes humains. Même à ne procéder qu’à grands traits, à ne comparer que les.