CHAPITRE VII. — RACES HUMAINES
rons donc ici que comme établissant, en faveur de la doctrine de l’unité, une présomption favorable fondée sur la manière dont procèdent les naturalistes quand il s’agit d’une plante ou d’un animal.
Nature des variations dans les races animales et végétales, — Application aux différences qui distinguent les races humaines.
On a vu que ?’espèce, telle qu’elle est comprise par les naturalistes, repose sur deux ordres de faits, et répond à deux idées très-distinctes : ressemblance et filiation. De ces deux idées, la première est celle qui nécessairement exerce le plus d'influence sur les jugements que nous pouvons tous être appelés à porter à l’improviste. Cette considération bien simple explique pourquoi l’on a généralement une certaine tendance à admettre la pluralité des espèces humaines de préférence à l’unité.
Il est en effet impossible de ne pas être frappé des différences de toute sorte qui existent d’un groupe humain à l’autre. Celui qui n’a pas sérieusement étudié la question est presque inévitablement entrainé à voir dans le nègre et le blanc les représentants de deux types originairement distincts. Bientôt il s’ingénie à trouver les moyens de confirmer
un jugement porté pour ainsi dire à première vue, et il arrive ainsi de la meilleure foi du monde à s’exagérer la valeur de modifications que rien ne l’a préparé à apprécier avec justesse.
Mais, quelque importance qu’on attribue aux caractères différentiels dont il s’agit, peut-on y trouver un argument en faveur des doctrines polygénistes ? — Pour avoir le droit d’en tirer cette conséquence, il faudrait d’abord prouver que les variations indiquées par ces caractères sont en dehors de celles dont l’espèce est susceptible, et qu'il est dès lors nécessaire, pour les expliquer, de recourir à l’existence de plusieurs types spécifiques. Si au contraire 1l est démontré qu'on observe entre races de même espèce des variations aussi grandes, plus grandes même, n’est-il pas évident que l'argumentation des polygénistes fondée sur des considérations de cet ordre n’a plus de base?
Or, quiconque jugera d’après ce qui se voit chez les animaux et les végétaux, reconnaîtra sans peine qu'il en est bien ainsi. Déjà les faits cités dans nos précédentes études ont dû faire comprendre que les modifications sont souvent très-diverses et très-considérables dans les représentants d’une même espèce; mais cette idée a besoin d’être précisée. Pour cela, nous allons tâcher d'apprécier rigoureusement ce que sont ces modifications au point de vue de la nature et de l'étendue. Nous appliquerons ensuite à l'homme les résultats de cet examen, et le lecteur verra que nous n'exagérons rien en disant que les différences existant entre les groupes humains s’expliquent conformément à toutes les lois de la science
en les considérant comme de simples caractères de .race,
Occupons-nous d’abord des végétaux.—Chez eux comme chez les animaux, on ne conçoit pas qu’un organe puisse changer de forme, qu'une fonction puisse se modifier, sans que le jeu primitif des forces créatrices ait été préalablement altéré d’une manière ou d’une autre; mais cette altération intime peut néanmoins se traduire par des phénomènes d’une physionomie assez variée, et qui se rattachent plus particulièrement tantôt à l'anatomie, tantôt à la physiologie.
Les variations qui rentrent dans la première de ces deux catégories peuvent atteindre les formes extérieures, les organes les plus superficiels; elles sont alors aisées à constater. — Un arbre nain, un ajonc qui perd ses piquants, un rosier sans épines ou dont
1. En 1856, M. Isidore Geoffroy ouvrit son cours à la Sorbonne par un certain nombre de leçons sur l’homme et les races humaines, en même temps que je traitais le même sujet au Muséum. Sans nous être donné le mot, nous nous sommes rencontrés sur l'appréciation générale des differences que présente l’étendue des limites de variation dans l’homme et les animaux. Je suis heureux de constater une fois de plus cet accord obtenu à la suite d’études qui, ayant porté sur des parties très-différentes du règne animal, n’en préparaient pas moins des conclusions semblables dans un grand nombre des questions qui intéressent l’histoire de l'homme. Je saisirai cette occasion pour rappeler que M. Geoffroy avait traité le même sujet dès 1854, et certainement dans le même esprit. Les lecons de 1856 ont seules été imprimées en extrait (Lecons faites à la Faculté des sciences par M. Isidore Geof- ‘froy Saint-Hilaire, recueillies et rédigées par M. Camille Delvaille); mais je n’en dois pas moins déclarer que, sur les points où nous pouvons nous rencontrer, la priorité est incontestablement acquise à mon savant confrère et collègue, car un cours est aussi une publication.
les rameaux se couvrent de poils simulant une espèce de mousse, une fleur simple d'ordinaire, et que l’art a su rendre double, attirent vite l’attention. Mais parfois il faut aller au delà de l’écorce et pénétrer à l’intérieur pour reconnaître certains changements anatomiques. La poire de nos vergers, la carotte de nos plates-bandes, n’ont pas seulement atteint une énorme grosseur : la chair de ce fruit, de cette racine, s’est en outre modifiée; elle a acquis des qualités nouvelles par la multiplication de certains tissus élémentaires, la réduction de certains autres, la modification de presque tous.—Les changements anatomiques peuvent donc atteindre les organes, les tissus les plus profonds, aussi bien que les plus superficiels.
Les variations essentiellement physiologiques des espèces végétales sont peut-être plus importantes encore que les précédentes, parce qu’on en constate de toutes semblables chez les animaux. Bornonsnous cependant à citer quelques faits relatifs à la rapidité du développement et au plus ou moins d’activité des fonctions de reproduction.
Parmi nos végétaux cultivés, l’activité vitale présente parfois, d’une race à l’autre, de très-grandes différences. Nos céréales fournissent ici un exemple frappant. — En moyenne, le développement complet des blés d'automne, des semailles à la moisson, demande trois cents jours, celui des blés de printemps cent cinquante jours, celui des blés de mai cent jours seulement, et ces derniers, en Égypte, au Bengale, donnent deux récoltes par année sur le même champ. Aïnsi la rapidité du développement varie ici du simple au triple.
Cette aptitude à un développement rapide chez certaines races est parfois la condition indispensable de l'existence d’une espèce dans un lieu déterminé. — L’orge pamelle de nos zones tempérées se sème en mars, et se récolte en août; elle met ainsi cinq mois à germer, à croître, à mürir. En Finlande et en Laponie, les dernières et les premières gelées ne laissent à la même plante que deux mois pour parcourir toutes les phases de son existence. Aussi sème-t-on à la fin de mai pour moissonner à la fin de juillet. — Notre orge de France, employée comme semence dans les régions boréales, n’arriverait certainement pas à maturité. Quelques années au moins seraient nécessaires pour l’acclimater de manière à ce qu’elle pût se reproduire, et sans doute elle passerait par des phases analogues à celles qu’a présentées la race du froment d'automne, quand on a essayé de la semer au printemps. La première année, sur cent tiges sorties d’autant de grains de blé, dix environ sont parvenues à former leur épi, et quatre seulement ont donné des graines müres. Ces graines müres ont été de nouveau semées au printemps, et dans cette seconde expérience le nombre des tiges dont l’épi a mûri s’est élevé à cinquante. Ce n’est que pendant la troisième année que les cent tiges ont pu parcourir toutes les phases de la végétation, et que le blé d'automne s’est trouvé changé en blé de printemps.
Du plus ou moins de rapidité dans le développe-
1. Cette expérience et l'expérience réciproque, qui consiste à semer en automne des blés de printemps, ont été faites d’abord par le célèbre Tessier, et répétées avec plus de précision par
ment général dépend, chez les végétaux, l’époque de la floraison et de la fructification, c’est-à-dire l’époque de la reproduction. — Or on sait combien nos races cultivées diffèrent sous ce rapport. Nos légumes, nos arbres fruitiers, nos plantes et nos arbustes d’ornement comptent aujourd'hui une foule de variétés et de races, les unes précoces, les autres tardives, que l’art de nos jardiniers multiplie et règle presque à volonté au gré de nos besoins. — L'énergie des fonctions de la reproduction peut encore varier à d’autres égards selon les races. La fertilité, par exemple, peut être remarquablement exagérée ou affaiblie. Parmi nos rosiers, il en est plusieurs qui fleurissent deux ou trois fois pendant la belle saison; le fraisier des Alpes donne des fruits presque toute l’année. — En revanche, nous voyons les graines diminuer d’une manière remarquable dans quelques-unes de nos races de fruits les plus estimées. Le groseillier blanc, qui se reproduit par semis, à bien moins de pepins que le groseillier rouge.
En persévérant dans cette voie, et poussant les choses à l’extrême, l’homme a même fini par obtenir des fruits complétement dépourvus de graines. C’est ainsi qu’à force de reproduire le bananier par bouture, on à obtenu des bananes entièrement composées de la chair que l’homme recherche dans ce fruit. Des procédés analogues nous ont donné encore le raisin de Corinthe ou passoline, qui présente la
M. Mounier (voyez l'ouvrage de M. Godron sur l'espèce). Elles prouvent clairement que les blés d'automne et de printemps sont des races et non des espèces.
même particularité. — On comprend toutefois qu'il ne peut plus être ici question d’une race, puisque ces végétaux ont perdu précisément les moyens de se propager par génération. Arrivée à ce terme, la modification physiologique dont nous parlons n’enfante nécessairement plus que des variétés, que la greffe, la bouture, le marcottage, en un mot les procédés généagénétiques artificiels, multiplient sans en changer la nature.
Il suffit de ces quelques exemples pour montrer que l'espèce végétale est variable dans ses propriétés physiologiques aussi bien que dans ses traits anatomiques, et pour rappeler que ces variations, devenues héréditaires, caractérisent autant de races.
On va voir maintenant que l’espèce animale se modifie également sous ces deux rapports. Bien plus, on retrouvera dans l’animal chacun des faits spéciaux que nous venons d'indiquer chez les plantes, tant 1l est vrai que d’un être organisé à l’autre, quelque grande que soit la distance, il existe toujours de profondes ressemblances. — En outre, nous aurons à signaler chez les animaux des modifications qui se traduisent seulement par des phénomènes relevant de ce principe indéterminé qu’on a appelé dme animale, et qui préside chez eux aux actions instinctives ou raisonnées. Nous aurons à montrer que ces modifications psychologiques deviennent héréditaires tout aussi bien que les modifications organiques et physiologiques, que par conséquent elles aussi constituent de véritables caractères de race.
Et d’abord rappelons que sous le rapport des formes générales il y a parfois entre les races d’une
même espèce des différences telles qu’à première vue, et même après un examen sérieux, tout naturaliste ignorant leur origine commune n’hésiterait point à les séparer. — Du lévrier au barbet, du bouledogue au chien courant et au bichon, la distance est telle qu'il est inutile d’insister sur ce point. Mais qu’on ne l’oublie pas, ces variations dans la taille et la proportion ne font que traduire au dehors des modifications bien plus profondes. Dans le premier cas, tous les organes internes, les viscères comme le squelette, sont en réalité atteints; dans le second, les altérations. peuvent n’intéresser que certaines parties, sans être pour cela moins réelles. — Les modifications dont nous parlons ici se rattachent donc à des changements anatomiques.
Il en est de même de la multiplication, de la réduction, de la disparition des plumes, des poils, des cornes, etc., productions qu’on regarde généralement comme appartenant à la peau, et qui n’en sont pas moins en relation directe avec les systèmes les plus importants de l’organisme. Toutes sont le produit d'organes parfaitement distincts et toujours plus ou moins compliqués. Chaque poil par exemple sort d’une poche profonde, assez semblable à un flacon à goulot étroit et très-long dont les parois présentent une structure particulière. Au fond de cette poche fait saillie le bulbe proprement dit, l’organe essentiel qui produit le poil. Sur les côtés du goulot sont placées des glandes spéciales chargées de sécréter une matière grasse qui enduit le poil au passage, comme une pommade naturelle, et l'empêche d’être trop fragile. Des artères, des veines, des nerfs spéciaux
se distribuent à cet ensemble de parties, les nourrissent et les animent.
Pour qu'un animal acquière un poil de plus, il faut qu’un appareil semblable à celui que nous venons de décrire sommairement s'organise et se complète; pour que ce même animal perde un seul de ses poils, il faut que l’appareil entier disparaisse avec tout ce qui le constitue; pour que le pelage devienne plus long ou plus court, plus grossier ou plus fin, il faut que le mode de vitalité de tous les appareils piligènes soit modifié. — S'il s’agit des cornes, les changements seront à peu près de même nature, mais plus graves et plus profonds. Dans toutes les espèces à cornes persistantes, comme les bœufs, les moutons... la couche extérieure repose sur un prolongement osseux faisant partie du squelette et toujours largement abreuvé de sang. Si les cornes se multiplient comme dans le bélier d'Islande, si elles disparaissent comme dans les bœufs d’Angus, les moutons Costwood et Dishley, les chèvres d’Abyssinie, etc., il faut que -des changements analogues aient lieu dans le système sanguin et jusque dans la charpente osseuse. — On voit combien sont considérables ces changements, si faibles en apparence. En réalité, il n’en est aucun qui ne nécessite la multiplication, la diminution, la modification ou l’annihilation d'organes complexes dans la composition desquels interviennent les appareils organiques les plus centraux. |
Les organes internes, bien moins variables que ceux dont nous venons de parler, parce qu’à des degrés divers ils sont nécessaires à l’entretien de la vie,
n’en présentent pas moins, dans certaines races, des modifications considérables. — M. de Filippi nous apprend qu'il existe dans le Piacentino une race de bœufs qui possède quatorze paires de côtes au lieu de treize. — Les cränes du sanglier et du porc domestique se distinguent au premier coup d'œil. — Le cerveau du barbet est proportionnellement double au moins de celui du dogue. — Dans nos races coureuses, la charpente osseuse s’est allongée ; l’appareil tendineux, très-développé, la relie à des muscles forts, mais secs et maigres. Au contraire, dans nos animaux de boucherie les plus estimés, les os et les tendons ont été réduits au moindre développement possible, et les muscles sont très-volumineux, mais abreuvés de sucs et entrelardés de graisse. — Ici, comme dans nos fruits cultivés, comme dans nos racines potagères, les éléments organiques eux-mêmes ont été atteints. Ceux que l’homme recherche pour sa nourriture se-sont multipliés, les autres se sont réduits, presque tous ont été modifiés à des degrés divers, et dans les deux cas l’aliment qu'ils concourent à former est devenu plus abondant et plus délicat.
Les races de bœufs, de moutons, etc., formées par l'industrie humaine en vue de l'alimentation, ont encore une qualité qui rappelle ce que nous avons vu chez les végétaux ; elles grandissent et s’engraissent beaucoup plus vite que les autres. En d’autres termes, la rapidité du développement s’est accrue chez eiles comme dans les races végétales précoces. Mais cette supériorité spéciale ne s’obtient qu’en perdant d’un côté ce que l’on gagne de l’autre. La plu-
part de ces animaux, transformés en machines à produire au plus bas prix possible de la chair et de la graisse, sont bien moins rustiques, bien moins robustes que les souches premières d’où ils sont sortis. À force d’exalter chez eux certaines fonctions, on en affaiblit d’autres. La fécondité par exemple décroît rapidement, ou cesse même tout à fait chez les individus par trop perfectionnès — Ici encore, comme chez les végétaux, on dirait que la nature, tout en faisant bon marché de certaines formes, de certains caractères externes et internes, pose cependant des limites à ces modifications, et se refuse à propager les monstres que l’art humain l’a forcée de produire. |
Si la fécondité peut s’annihiler dans quelques races animales par suite d’un excès de domestication , elle s’accroit au contraire chez d’autres d'une manière remarquable, tout comme dans quelques races végétales. — La laie sauvage n’a qu’une seule portée annuelle, et ne donne le jour qu’à six ou huit marcassins; devenue domestique, elle met bas deux fois par an de dix à quinze petits pores, et même davantage : la fécondité a donc au moins triplé chez la truie. — Le cochon d’Inde présente un exemple bien plus frappant encore. Ce petit animal domestique appartient au genre cobaye, dont toutes les espèces sauvages, extrêmement voisines les unes des autres, possèdent le même nombre de mamelles, ce qui indique qu’elles mettent bas le même nombre de jeunes. Or le cobaye le mieux connu, l’aperea', ne