Domestication et Naturalisation des animaux utiles
trente ans, en démontreraient l’exactitude. Cet expérimentateur prenait des précautions pour que les jeunes chiens menés pour la première fois à la chasse ne pussent être en rien dirigés par leurs aînés; et cependant, dès le premier jour, l’un de ces débutants que nul n’avait pu instruire, demeurait tremblant d’anxiété, les yeux fixes, les muscles tendus, devant les perdrix que ses pères avaient été élevés à arrêter; un autre, conduit à la recherche des bécasses, ne se mettait en quête que sur les terrains non gelés, comme eût pu le faire le vieux chien le plus habitué à cette chasse spéciale; un troisième, dont les ancêtres avaient été dressés à faire la guerre aux putois, donnait tous les signes d’une vive colère . à la seule odeur de cet animal, qu’on n'avait même pas exposé à sa vue, tandis que ses compagnons de race différentene manifestaient aucune émotion, etc.!.
Les observations de plusieurs voyageurs sur les chiens américains d’origine européenne confirment pleinement tout ce qui précède. — Les faits recueillis par M. Roulin montrent que sous l'empire de conditions nouvelles, en présence d’ennemis spéciaux à combattre , ces animaux ont acquis des instincts tout nouveaux, passés aujourd'hui dans le sang, et qui les distinguent nettement de leurs pères d'Europe,
1. Je regrette de ne pouvoir donner ici des détails plus circonstanciés sur les résultats que renferment les deux mémoires de M. Knight. Je me bornerai à dire que les recherches de cet observateur ne se sont pas arrêtées à nos grands animaux domestiques , qu’il les a étendues entre autres aux abeilles, et qu’il a constaté également chez ces insectes des modifications de l’instinct qui suffiraient à distinguer les races domestiques de celles qui ont constamment vécu en liberté.
de leurs frères restés sur l’ancien continent. Bornons-nous à résumer les remarques de ce savant voyageur sur la faculté qu'ont les chiens de perdre et de recouvrer l’aboiement, c’est-à-dire la voix particulière qu’on pourrait si bien croire leur être naturelle.
Ce fait ne s’observe guère dans les régions plus ou moins peuplées de la terre ferme où les chiens marrons se recrutent souvent de chiens domestiques et entendent la voix de l’homme; mais dans les îles où la race libre s’est multipliée en dehors de ces deux influences conservatrices, l’aboiement disparaît en fort peu de temps. Vers l’année 1710, les Espagnols lâchèrent un certain nombre de chiens dans l’île de Juan-Fernandez; ils espéraient détruire par ce moyen les chèvres sauvages servant au ravitaillement des corsaires qui venaient dans le Pacifique guetter les galions et ravager leurs colonies. Leur but fut parfaitement atteint : ces chiens eurent ‘bientôt dévoré à peu près toutes les chèvres et se rabattirent sur les phoques. Ils se multiplièrent énormément. Or dès 1743 Ulloa? constata qu'ils avaient entièrement
1. On sait que ce fut dans cette île que le capitaine Stradling abandonna en 1704 un matelot nommé Alexandre Selkirk, qui fut recueilli en 170% par Wood-Rogers, et dont les aventures donnèrent à Daniel de Foë l’idée de son Robinson Crusoé. Bien avant * cette époque, l’île de Juan-Fernandez avait reçu quelques autres solitaires de même nature. Vers 1610, un matelot échappé seul au naufrage de son navire y vécut cinq ans. En 1681, un Indien mosquito fut encore laissé dans la même île par Sharp et repris par Dampier en 1684... De Foë a évidemment fondu toutes ces données réelles dans son immortel roman.
2. Don Antonio Ulloa, officier de la marine espagnole, avait été envoyé au Pérou pour concourir à la mesure d’un degré du méridien avec des académiciens français.
perdu l’aboiement. Quelques-uns d’entre eux pris à bord du navire restèrent également muets, jusqu'au moment où, réunis à des chiens domestiques, ils cherchèrent à les imiter; « mais ils s’y prenaient maladroitement, ajoute l’auteur, et comme si, pour se conformer à l’usage , ils apprenaient une chose à laquelle-ils étaient restés jusque-là étrangers. » ‘Petits-fils d'animaux qui avaient su aboyer, ces chiens de Juan-Fernandez retrouvèrent donc assez promptement la voix de leurs ancêtres ; les représentants d’une race depuis plus longtemps muette sont loin de faire d’aussi rapides progrès. — Un couple de chiens de la rivière Mackensie amenés en Angleterre n’eurent jamais que le hurlement de leurs compatriotes ; mais la femelle ayant mis bas en Europe, son petit, entouré de chiens qui aboyaient, apprit fort bien à faire comme eux. | En résumé, des faits que nous venons d'indiquer et d’une foule d’autres de même nature, il résulte que dans les animaux et les végétaux l’espèce peut présenter des variations anatomiques et physiologiques ; que chez les animaux il existe en outre des variations psychologiques; que toutes ces variations peuvent devenir héréditaires, qu’alors elles caractérisent autant de races. — Chez l’homme aussi, on constate d’un groupe à l’autre des différences anatomiques, physiologiques, psychologiques. Sur quoi pourrait-on s'appuyer pour admettre que chez lui ces différences ont une valeur plus grande que dans tous les autres êtres organisés, qu’elles caractérisent ici non plus des races, mais des espéces? Évidemment ce serait aller contre toutes les règles de l’analogie.
Nous sommes donc autorisé à conclure que la nature des différences signalées entre les groupes humains ne vient en aucune façon à l’appui des doctrines polygénistes. Ces doctrines peuvent-elles du moins invoquer en leur faveur l'étendue des variations indiquées par ces différences ? C’est là ce que nous allons examiner.
Étendue des variations dans les races animales et dans les groupes humains. — Application à l’histoire des Australiens. — Conclusion.
En comparant ce qu'ont écrit sur la question que nous allons traiter les botanistes et les zoologistes, on voit que les premiers estiment en général moins que les seconds la valeur de variations en réalité équivalentes. De leur part, il n’y a rien de surprenant dans cette façon d’agir. — Plus les études d'anatomie et de morphologie végétales ont fait de progrès, plus elles ont tendu à restreindre le nombre des tissus et des organes élémentaires. Un certain nombre de’ botanistes s’accordent à ne voir dans une plante, dans un arbre quelconque, qu’un élément primitif unique, la cellule , qu'un organe fondamental également unique, la feuille. La cellule, par ses modifications multipliées, engendréerait tous les tissus, depuis la trachée la plus délicate jusqu’au ligneux le plus dur. De la feuille transformée de cent manières résulteraient tous les organes végétaux et en parti-