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CHAPITRE X. — ÉTENDUE, ETC

À vouloir tirer de ces faits toutes leurs conséquences légitimes, nous serions en droit de conclure qu’à eux seuls ils rendent la doctrine de l’unité plus probable | que la doctrine contraire. Nous ne voulons pourtant | pas aller encore jusque-là, et nous nous bornerons à dire : — Pour expliquer la diversité des groupes humain, il est inutile de recourir à l'hypothèse de la multiplicité des espèces; la multiplicité des races et l'unité de l’espèce suflisent.— Les arguments tirés par les polygénistes des différences existant entre ces groupes n’ont donc aucune valeur.

Origine des variétés animales. — Influence de l’hérédité et des actions de milieu sur les individus.

Après avoir montré ce que sont en réalité ces groupes d'individus qu’on appelle des races, nous avons à rechercher comment ils se forment. Ici, comme dans nos études précédentes, nous devrions peut-être comparer ce qui se passe chez tous les autres êtres organisés avec ce que l’on constate chez l’homme. Mais les notions aujourd’hui acquises permettent d’insister beaucoup moins sur l’histoire des végétaux. C’est donc aux animaux et aux groupes les plusélevés en organisation que nous nousattacherons de préférence. De cette étude, il ressortira clairement que partout et toujours les phénomènes sont identiques, et ce résultat général nous fournira les moyens de réfuter certains reproches adressés à nos doctrines, en même temps qu'il sera la source de sérieuses objections à faire aux doctrines opposées. |

À vouloir pénétrer dans les détails, l’origine des va-

riétés et des races est certainement un des plus difficiles et des plus obscurs problèmes que présentent les sciences humaines.—Il n’y a rien là qui doive surprendre. Ces difficultés, cette obscurité, tiennent à la nature des questions multiples qu’embrasse la question générale. Nos études précédentes ont montré d’abord que la variété et la race n'étaient au fond que des modifications de l’espèce, puis que les caractères de toute sorte qui distinguent l’une et l’autre accusent une atteinte, parfois très-sérieuse, portée à cette force formatrice des anciens qui est propre à chaque être et le différencie des êtres voisins. Or cette force première qui transforme en plantes; en animaux les plus divers, des germes en apparence identiques, se rattache évidemment à l’essence de chaque espèce, et cette essence nous est absolument inconnue.—D’autre part, il nous reste à découvrir sans doute bien des agents capables d'agir sur elle ; le mode d’action de ceux mêmes que nous connaissons nous échappe le plus souvent. — En réalité, pour nous guider dans la recherche de la vérité, nous ne disposons guère que de faits -épars et de certaines coïncidences trop frappantes pour être fortuites. Mais il est possible de grouper ces faits et ces coincidences, et d'en déduire quelques données générales propres à nous guider dans la recherche des faits particuliers et à faciliter l'appréciation de leurs rapports. C’est ce que nous allons tâcher de faire.

Dès le début de ce travail, nous avons constaté que, dans tous les êtres organisés et vivants, l’espèce est soumise à une double action, d’où résultaient deux ordres de faits accusant, les uns une tendance mani-

feste à la stabilité, les autres une tendance non moins évidente à la variation. À quelles causes faut-il faire remonter cette double action? C’est là une question que se sont posée de tout temps les plus sérieux penseurs, les plus grands physiologistes, depuis Aristote et Hippocrate jusqu’à Burdach et à Müller.

Or, ce ne sont pas les ressemblances existant entre les représentants de la même espèce, entre les individus d’une même famille, qui étonnent ces grands esprits. Ils sont à peu près unanimes pour en trouver la raison dans l’hérédité, c’est-à-dire dans cette force en vertu de laquelle le parent tend à se répéter dans son produit. Ce qui les frappe, ce sont les différences qui se manifestent d’individu à individu, de père à fils, de frère à frère; en d’autres termes, ils se préoccupent avant tout des déviations les plus légères. Là est en effet le nœud du problème. — Ces déviations une fois comprises, le reste s’explique aisément. Voyons donc à quelles causes générales peuvent se rattacher les traits individuels et les variétés.

Il n’est guère d’hypothèses auxquelles on n'ait eu recours pour résoudre la question dont il s’agit. — On a invoqué tour à tour l'influence des astres, la variété originelle des âmes, et jusqu’à l'intervention directe du diable et de Dieu." — Burdach, individualisant en quelque sorte l’espèce, voit dans la diversité de ses représentants, la trace des efforts infructueux qu’elle fait pour réaliser son type complet. — A côté de ces explications, évidemment inacceptables ou trop vagues , il en est de moins irrationnelles en apparence, mais qui ont souvent le défaut, tout en affectant une certaine précision, de rester entièrement hy-

pothétiques en même temps qu'elles sont d’une insuffisance évidente. Par exemple, on a soutenu que l'affection des parents l’un pour l’autre, l’état moral, l'imagination de la mère, etc., peuvent agir sur un enfant et modifier ses traits ou son caractère. Rien n’est à coup sûr moins prouvé. YŸ eût-il même quelque chose de vrai dans ces suppositions lorsqu'il s’agit de l'espèce humaine, il serait bien difficile d’en faire l'application aux animaux, et en tout cas elles laisseraient complétement en dehors Le règne végétal tout entier. Nous ne saurions donc les admettre. — Toutefois, la plupart de ces hypothèses indiquent une tendance à chercher en dehors de l'individu et dans le milieu les causes des variations, et en cela elles se rapprochent de la vérité.

Cette donnée générale .se retrouve dans plusieurs autres doctrines qui n’ont guère que cela de commun. — Ainsi, pour Aristote, Pline, Galien, etc., les conditions physiques et morales qui prévalent chez les parents, et le moment même de la conception, décident en entier de ce que sera l’être qui n'existe pas encore. — D'après Aldovrande, ce sont surtout les actions exercées sur la mère, et par l'intermédiaire de celleci sur l'enfant déjà formé, qui impriment à ce dernier, pendant la vie embryonnaire, les modifications dont il conserve les traces durant sa vie entière. — Helvétius, Bonnet, etc., attribuant la puissance modificatrice au climat, à la nourriture, à l'éducation, reculent bien plus encore l’époque à laquelle cette puissance commence à agir, et veulent que ce soit seulement après la naissance.— M. Le docteur Prosper Lucas, qui a résumé et discuté la plupart de ces théo-

ries', admet à côté de l’hérédité, qui conserve les caractères des ascendants, une force particulière, l’innéité, qui tend sans cesse à diversifier les types. — Enfin, d’autres auteurs se bornent à dire que l’hérédité, si puissante pour conserver les caractères généraux de l’espèce , est sans action dès qu’il s’agit de l'individu.

De ces diverses opinions, la dernière, qui refuse à l’hérédité son caractère, si marqué pourtant, de généralité, ne saurait évidemment être acceptée. — Nous ferons voir tout à l’heure que les phénomènes s'interprètent fort bien sans avoir recours à une force spéciale plus ou moins analogue à l’innéité de M. Lucas, et qu'il en est même qui s’accordent mal avec l’existence d’une semblable force. — Restent donc les doctrines qui expliquent les variations du type spécifique par une action extérieure et étrangère à l'individu, c’est-à-dire une action de milieu.

Celles-ci ont toutes peut-être, à des degrés divers, une part de vérité au moins dans leur tendance générale, et alors qu’il s’agit des variétés individuelles seulement; mais dès qu’il est question des races, elles sont d'ordinaire trop étroites et trop absolues. A peu d’exceptions près, on peut leur reprocher d’avoir attribué à l’hérédité un rôle trop exclusivement conservateur, au milieu un rôle uniquement modificateur. Or, l’analyse des faits montre qu’il en est tout autrement, et que ces deux forces, tantôt en lutte, tantôt concourant à un: but commun, produisent tour à tour

1. Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle. Cet ouvrage est très-important à bien des titres, et j'ai eu à lui faire plusieurs emprunts.

les deux résultats contraires, selon les circonstances. — Dans les phénomènes complexes qui résultent de leur action, le milieu apparait d'ordinaire comme le régulateur suprême. Agent de modification s’il se modifie lui-même, il devient agent d’invariabilité s’il ne change pas. L’hérédité, conservatrice par essence, : joue un rôle considérable dans la formation des races ; souvent aussi elle ne fait que traduire les effets du milieu, et soit pour ce motif, soit par suite de phénomènes qui lui sont propres, elle devient une cause de variabilité. Essayons de démontrer sommairement ces propositions.

Si l’on conçoit par la pensée un être unique engendrant un autre être en dehors de toute cause perturbatrice, notre esprit ne percevra entre le parent et le produit aucune cause de dissemblance. Dans ces conditions, la loi de l’hérédité serait évidemment de reproduire en tout point l'être premier. Aristote, qui attribuait tout au père dans l'acte de la génération, pensait si bien ainsi qu'il regardait la différence des traits entre le père et le fils, et surtout la production des filles, comme de véritables cas de monstruosité!. On sait aujourd’hui que les doctrines d’Aristote sur cette question délicate péchaïient par la base. Le père et la mère concourent, chacun pour sa part, à la production du nouvel être. À celle-ci est dévolu lé soin de préparer le germe, l'œuf, qui sera fécondé

1. L'opinion d’Aristote en ce qui touche le sexe féminin a été reproduite dans ces derniers temps sous une forme un peu différente. Quelques anatomistes ont voulu ne voir dans la femme qu’un homme frappé d'arrêt de développement. 11 me paraît impossible d'adopter cette doctrine.

par celui-là. En outre les deux parents sont des êtres organisés : à l’intérieur, ils sont le siége de phénomènes variables ; à l'extérieur, ils vivent dans un milieu très-mobile qui agit constamment sur eux.— Cet ensemble de conditions entraire une foule de conséquences, parmi lesquelles nous n’avons à examiner que celles qui intéressent la variation du type.

Remarquons d’abord que la tendance de l’hérédité à reproduire l'être générateur tout entier n’est pas seulement une conception de l'esprit, mais qu’elle - ressort clairement de l’observation directe. — L’hérédité ne transmet pas seulement la ressemblance générale, et chacun des traits spéciaux, tels que la taille, les proportions, la forme des organes tant internes qu'externes ; elle fait encore passer de génération en génération les caractères physiologiques, tels que la fécondité, la précocité, et jusqu'aux simples prédispositions. Enfin, chez l’homme aussi bien que chez les animaux, elle agit avec non moins d’évidence sur les caractères psychologiques. Les faits recueillis par les plus anciens observateurs aussi bien que par les modernes ne peuvent laisser aucun doute sur ce point!. — Toutefois cette force héréditaire, constamment et nécessairement troublée dans son action, ne peut manifester toute sa puissance dans les individus ; c’est dans l’espèce elle-même, considérée dans son ensemble, qu’elle réalise en détail et successivement ce qu’elle ne peut faire en bloc pour ainsi dire et en une seule fois.

De cette généralité d’action de l’hérédité et du

1. On trouvera dans l'ouvrage de M. Lucas la réunion la plus complète des preuves à l'appui de ce que je ne fais qu’indiquer ici. “tt

rôle dévolu au père et à la mère, il résulte que dans toute génération les deux parents tendront également à fixer leur empreinte propre sur le produit commun. — Or, quelque semblables qu’on les suppose, il n’en existe pas moins entre eux certaines différences, ne fût-ce que celles qui tiennent au sexe. Si donc l’on remonte par la pensée jusqu’à la paire primitive supposée la souche d’une espèce, on se trouvera en présence de deux actions s'exerçant sur le premier descendant et tendant à lui transmettre des caractères empruntés à deux sources différentes. — Ces caractères peuvent être plus ou moins semblables, et alors le fils les reproduira, peut-être même en les exagérant.— Ils peuvent être plus ou moins opposés, et de là résultera entre les deux actions contraires une lutte pouvant entraîner soit une neutralisation réciproque, soit un résultat moyen, soit la prédominance plus ou moins marquée de l’un des deux caractères qui cherchent à se reproduire.— Enfin, sans s’exclure mutuellement, les caractères des parents peuvent être difJérents. Dans ce cas, le caractère correspondant chez le fils sera une résultante, c'est-àdire en réalité un caractère nouveau qui n’existait ni chez le père ni chez la mère, de même que le vert, produit par le mélange du jaune et du bleu, est une couleur différente de l’un et de l’autre.

On voit comment, sans recourir à l’innéité ou à toute autre force analogue, nous trouvons, dès la première génération et dans la loi qui est l’essence même de l’hérédité, la preuve que jamais le fils, la fille, ne peuvent être identiques soit avec l’un, soit avec l’autre des parents.

Les mêmes causes agissant à chaque génération produiront évidemment des effets de même nature. L'hérédité simple, directe et immédiate, est donc à certains égards une source de variations du type premier.

Toutefois nous n’expliquerions pas par ce qui précède les différences existant entre frères. Les deux parents restant les mêmes, tous les enfants devraient se ressembler, paraît-il; mais ici interviennent des phénomènes d’un autre ordre. — L’hérédité ne se manifeste pas seulement des parents aux fils. Par un phénomène encore obscur, bien qu’on puisse le regarder comme une sorte de trace lointaine des phénomènes généagénétiques *, c’est bien souvent aux ascendants plus éloignés que remontent les ressemblances. Girou de Buzareingues et Burdach ont admis qu’elles étaient plus nombreuses et plus frappantes de grand-père à petit-fils et de ÉTAT à petitefille que de père à fils et de mère à fille ?. L’hérédité alternante aidera donc l’hérédité directe à modifier et À diversifier les représentants du type.

1. Burdach a le premier fait ce rapprochement. Il a comparé ce qui se passe de grand-père à petit-fils et de grand’mère à pelitefille aux phénomènes de génération alternante tels qu'ils avaient été décrits chez les biphores par Chamisso. Cette comparaison nous paraît fondée, et nous pouvons l'étendre à cinq générations aujourd’hui que nous connaissons les phases que présente la reproduction des méduses. (Voyez mes Études sur la Métamorphose et la Généagénèse, — Revue du 1° et 15 juin, et 1°" juillet 1856.)

2. Voici un tableau qui résume les idées de Girou sur cette question :

1re génér., grand-père, grand'mère, grand-père, grand'mère. 2° — » père, mère, 3° — fils, fille, fils, - fille.

Enfin les phénomènes d’atavisme viendront s’ajouter aux précédents, dont ils ne sont probablement qu’une extension. — Ces phénomènes consistent dans la réapparition subite des caractères d’un ancêtre séparé de son descendant par un nombre parfois très-considérable de générations. On les constate tous les jours chez les animaux. Par exemple, c’est en vain que dans les troupeaux à laine noire de l’Andalousie on tue impitoyablement, depuis plusieurs siècles, tout agneau qui porte la moindre trace de laine blanche, afin de conserver à la race le caractère qui en fait rechercher la toison. Chaque année, il naît encore quelques rares individus qui reproduisent la teinte proscrite. — Les vers à soie de race blanche épurée avec le plus grand soin depuis plus d’un siècle, comme l'était celle de Valleraugue, produisent toujours cependant un certain nombre de cocons jaunes.— Les mêmes faits se retrouvent chez l’homme, et M. Prosper Lucas en cite de curieux exemples. — Aussi Maupertuis, mais surtout Girou de Buzarein-. gues, ont-ils attribué à l’atavisme une large part’ dans la variation des traits individuels, dans les dissemblances qui distinguent les pères des enfants, et ceux-ci les uns des autres; et, bien que Girou soit allé trop loin, nous ne pouvons qu’adopter au moins le fond de ses idées.

Nous sommes ainsi amené à conclure que l’hérédité, par le concours obligé des sexes, par l’alternance de son action, par l’atavisme, arrive de trois manières différentes à produire les traits individuels. Or, on l’a vu, que l’un de ceux-ci vienne à s’exagérer, et il en résulte une variété. La force hérédi-

taire suffit done, sans l'intervention d'aucune autre pour expliquer l'apparition de ces individus qui se distinguent assez de leurs plus proches parents pour mériter ce nom et devenir la souche d’une race.

Toutefois, si les variations de l'espèce n'avaient d'autres raisons d’être que celles que nous venons d'indiquer, elles se renfermeraient évidemment dans d'assez étroites limites, et.il serait bien difficile, sinon impossible, d'expliquer les déviations si considérables dont nous avons constaté l’existence. Il faut donc qu'une autre cause vienne s'ajouter aux précédentes pour écarter de leur type certains individus, et cette cause, nous l’avons déjà nommée, c’est l’aclion du pi nig:

Nous avons supposé jusqu'ici que l'hér édité agissait en dehors de toute circonstance, pouvant troubler ou modifier son action; mais le père, la mère, placés dans des conditions d’existence quelconques, subissent incessamment l'influence de ces conditions. — Chez la mère, l’organisme lui-même constitue à son tour le milieu dans lequel s'organise, croit et se développe l’être futur. Or, ce n’est pas seulement lorsqu'il a pris une forme précise, lorsqu'il est parvenu à l’état d'embryon ou de fœtus, que cet être est vivant. Avant même qu’il n'existe en réalité, l’œuf dans lequel il prendra naissance a sa vie propre et individuelle, qui se manifeste par des mouvements spontanés et caractéristiques. Cet œuf vit dans toute l’acception du mot‘. Par conséquent, comme tous les

1. Mes observations sur les œufs non fécondés des hermells, des tarets et de quelques autres annélides et mollusques ont mis hors de doute cette vie indépendante de l'œuf. J'ai donné quelques dé-

êtres vivants, il doit subir l’action du milieu qui l'entoure et pouvoir être modifié par lui. Lorsque l'intervention du père a régularisé l'exercice de la vie de l'œuf, qu’elle en a assuré la durée, et a préparé ainsi la formation d’un nouvel être, celui-ci, bien qu’abrité par ses enveloppes et protégé en apparence contre toutes les atteintes du monde extérieur, n’en doit pas moins être soumis à une foule d’influences. — Soit qu’ils se développent dans le sein de la mère, comme chez l’homme et les mammifères, soit qu’ils grandissent dans un œuf expulsé au dehors, comme chez les oiseaux, les poissons et presque tous les invertébrés, l'embryon, le fœtus, par cela seul qu’ils sont placés dans un milieu quelconque ; doivent inévitablement être soumis à l’action de ce milieu. Voilà ce qu’indique la théorie, et une foule de faits en confirment les prévisions. — On sait avec quelle facilité les œufs de la poule s’imprègnent de certaines odeurs ou de saveurs résultant de la nourriture prise par la pondeuset. Il est évident que la fécondation n’a rien à faire ici, et que l’action modificatrice s’est exercée directement sur l'œuf. — Les expériences répétées de M. Flourens ont montré qu'en mélangeant de la garance aux aliments d’une femelle de mammifère en état de gestation, on produit la coloration en rouge des os du fœtus aussi bien que de ceux de la mère. Celle-ci a donc transmis au petit

tails à ce sujet dans mes Souvenirs d'un naturaliste (Saint-Sébastien , livraisons du 15 janvier et 15 mars 1850). Je suis revenu sur cette question dans les études relatives à la généagénèse.

1. Les œufs d’une poule qui a avalé même un assez petit nombre de crysalides de vers à soie ne sont réellement pas mangeables.

qu’elle porte une action exercée d’abord sur ellemême.—M. Coste, après avoir placé les œufs colorés en jaune d’une truite saumonée dans une eau impropre à produire le sœumonage, a vu ces œufs pâlir à mesure que le jeune animal se développait, et les truitons, au sortir de ces œufs, avaient perdu la teinte caractéristique de leur race’. Ici c’est l'œuf qui, en rapport direct avec le milieu, en subit d’abord l'influence, et la transmet au jeune animal. — Nous pourrions multiplier ces exemples et invoquer

jusqu’au témoignage de Geoffroy Saint-Hilaire, qui a

trouvé dans les violences exercées sur la mère la cause bien évidente de certaines monstruosités; mais ce qui précède suffit pour mettre hors de doute ce que nous voulions démontrer, savoir : — Que les actions de milieu commencent à se manifester dans l’œuf même avant la fécondation, et qu’elles se continuent sur le produit de cette fécondation pendant toute la vie embryonnaire.

Il est hors de doute que ces mêmes actions influent après la naissance sur le jeune et sur l'adulte luimême. Toutefois on comprend que la puissance en doit être plus grande quand, au lieu de s’exercer sur un organisme complet et définitivement fixé, elles pèsent sur ce même organisme au moment même où il se forme. Quiconque se sera fait une idée même approximative des mouvements continuels et comme

1. La truite blanche et la truite saumonée ne sont que des races d’une même espèce. Certaines eaux produisent le saumonage, même chez la carpe. Je tiens ce fait de M. Valenciennes, c’est-àdire du naturaliste regardé à juste titre comme le premier des ichthyologistes vivants.

tumultueux dont le germe est alors le théâtre, quiconque aura présents à l'esprit cet apport et ce départ incessants de matière qui, sous l'influence de la vie, façonnent et métamorphosent de cent manières les formes générales, les appareils entiers, les organes , les tissus eux-mêmes avant de les amener à leur état définitif, comprendra sans peine que la moindre cause perturbatrice intervenant dans ce travail doit en modifier le résultat !.

On est ainsi conduit à admettre que c’est principalement pendant la période embryonnaire que les actions du milieu exercent leur influence, et que c'est à elles surtout qu’il faut attribuer les variations de l’espèce. On voit en outre que, sans faire intervenir aucune force spéciale, il est facile de comprendre d’où proviennent non-seulement les traits individuels, non-seulement les différences qui distinguent les parents des fils et les frères des frères, mais encore les déviations les plus considérables du type spécifique.

Pour faire jouer au milieu dans la production des variétés, et par suite dans la formation des races, un rôle aussi considérable, nous nous appuyons, on le voit, sur les phénomènes embryogéniques les mieux constatés, les plus universellement admis. En outre, plusieurs faits généraux, une foule de faits particu-… liers, viennent à l'appui de nos conclusions. — Lorsque les conditions générales du milieu sont iden-

1. Pour ces premiers temps de la vie embryonnaire chez l'homme et les mammifères, on peut consulter la première de mes Études sur les métamoïphoses (Revue des Deux Mondes, livraison du 1° avril 1855).

tiques, l'espèce se modifie peu et rarement ; lorsque le milieu devient très-variable, l’espèce reflète ces variations par la multiplication des variétés, qui à leur tour deviennent la souche de nombreuses races. Ainsi s'expliquent la rareté des races sauvages et les grandes distances qui les séparent sur le globe, aussi bien que le grand nombre des variétés et des races qui se pressent autour de l’homme ; ainsi s'explique le retour des races marronnes à une uniformité relative. — Le climat, cet élément si important du milieu , présente du nord au sud des différences bien plus grandes que de l’est à l’ouest, et c’est aussi dans la première de ces directions que les espèces sauvages ou domestiques offrent les modifications les plus nombreuses, les plus caractéristiques. — L’innéité ou toute autre force semblable ne saurait rendre compte de ces faits, car, étant de sa nature primordiale comme l’hérédité, elle devrait comme elle agir dans toutes les circonstances, en dehors de l’intervention de l’homme aussi bien que sous son empire, dans la direction des parallèles tout comme dans celle des méridiens.

Enfin, toutes les fois qu’il nous est possible de saisir quelques relations entre une cause quelconque et l'apparition d’une variété servant de souche à une race, c'est dans le milieu que nous trouvons cette cause, parfois dans une particularité unique, mais dominante. — Toujours aussi nous reconnaissons que la variation qui se montre a pour but d'adapter plus complétement l'espèce au milieu. En général, rien n’est plus facile à constater lorsque ce dernier

agit d’une manière directe; mais il arrive très-sou-

vent que l’action s'exerce d'une manière en quelque : sorte détournée, et que l’effet qui nous frappe le plus n'est que le résultat final d’une série de phénomènes dont la science peut, dans certains cas, mais non toujours, suivre l’enchaînement.

Les modifications subies par les espèces et les races des régions tempérées quand elles sont transportées dans les pays chauds peuvent ici servir d'exemple. — Le bœuf, livré à lui-même dans les plaines basses de l’Amérique, perd son poil en tout ou en partie. — Dans son jeune âge, la poule fait de même, et c'est encore à M. Roulin que nous devons la constatation de ce fait curieux. Dans certaines contrées de l'Amérique méridionale , le poussin ; au sortir de l’œuf, au lieu d’être couvert d’un duvet épais et serré comme il l’est en France et en Angleterre, vient au monde avec un duvet très-rare et très-fin qu’il perd bientôt. Il reste alors entièrement nu, ou plutôt il ne garde que les grosses plumes de l'aile, qui poussent comme à l’ornaire. Or on n’observe ces modifications que chez les poulets dont les ancêtres ont vécu depuis longtemps dans ces régions brûlantes. Ceux qui sortent de familles importées depuis peu naissent avec leur vêtement ordinaire , et le gardent comme en Europe jusqu’à l'apparition des vraies plumes.— Sous ce climat, dont la température ne descend guère au-dessous de vingt degrés, la chaleur, ‘en exaltant outre mesure les fonctions de la peau proprement dite, affaiblit d'autant celles des organes producteurs du duvet: elle restreint ainsi par une action indirecte le développement de cette couverture naturelle, qui, dans les pays froids, protége le jeune oiseau ; elle met

par conséquent la race de ce pays chaud en harmonie avec ses nouvelles conditions d'existence. — Pour compléter la démonstration et mettre hors de doute le rôle de la chaleur, ajoutons avec M. Roulin qu’en Amérique même on ne trouve ces poulets nus que dans les régions les plus chaudes, et que partout ailleurs le petit de la poule créole conserve son plumage d'enfance comme en France, comme en Angleterre.

Dans le cas précédent, l’action du milieu , quoique indirecte, se démontre aisément, grâce aux lois de la physiologie ; mais la science est moins heureuse dans bien d’autres. — Nous ne pouvons encore préciser quelles circonstances ont pu déterminer l’apparition du premier bœuf, du premier mouton, de la première chèvre sans corne, ou celle du premier bélier portant plus de deux cornes. — Rien ne permet d’expliquer comment d’un père et d’une mère ayant les jambes bien proportionnées a pu naître le premier chien basset. Faudra-t-il pour cela recourir à l’innéité? Non, car nous avons vu que l'existence d’une force spéciale poussant à la variabilité serait en désaccord avec les faits les plus généraux. — Sous peine d’admettre des effets sans cause, il faut donc voir dans ces phénomènes le résultat de quelqu’une de ces actions de milieu, directes ou indirectes, que nous avons tant de fois constatées, mais qui se dérobe ici à nos investigations, probablement par suite de la complication des phénomènes, et ne se révèle que par les résultats.

Il est vrai qu’un certain nombre de naturalistes, et surtout les polygénistes, prétendent trancher la

difficulté en rattachant ces races exceptionnelles à autant de souches différentes, en faisant par exemple du chien à jambes courtes et torses une espèce distincte, mais loin de simplilier la question, ils la compliquent en réalité. Nous demanderons d’abord qu’on nous dise d’où pourrait venir cette espèce, semblable au chien pour tout le reste, etdontonne trouve detrace nulle part ailleurs que dans nos chenils. Pour répondre à cette question, il faut recourir aux hypothèses insoutenables dont nous avons parlé à propos des pigeons. L’explication mise en avant par les polygénistes n’a donc aucun fondement. — Bien plus, alors même qu’elle pourrait être acceptée pour le chien, elle ne saurait s’appliquer à la race ancon, ou race loutre, qui répète chez les moutons les caractères du basset. L'origine de celle-ci est parfaitement connue. C’est en 1791, dans le Massachusset, que naquit le premier bélier présentant cette singulière conformation, et c'est de lui que sont descendus tous les ancons , aujourd’hui si répandus dans les fermes des États-Unis. — De même tous les mauchamps qui vivent à Mauchamp même, à Gevrolles, à Rambouillet, descendent d’un agneau unique à laine droite et : soyeuse né en 1828 au milieu d’un troupeau de mérinos ordinaires {.

Ces faits contemporains, enregistrés et étudiés par

1. On ne peut que rattacher au même ordre de fphénomènes, c'est-à-dire à la formation d'une variété très-exceptionnelle, l’apparition dans des couvées dirigées par M"° Passy de ces poulets velus dont nous avons parlé dans un chapitre précédent. Il; est vivement à désirer, si ce fait vient à se reproduire, que l’expérience soit suivie comme l’a été c2lle de M. Graux dans la création de la race mauchamp. ‘

l’industrie aussi bien que par la science, jettent évidemment un grand jour sur l’origine de nos races les plus excentriques. Le chien basset n’a rien de plus étrange que le mouton loutre, et nous savons, à n’en pas douter, que celui-ci, bien loin d'être une espèce distincte, n’est qu’une race fort récente. Nous savons de plus que cette race a eu pour origine un individu d’abord unique, fils de père et de mère dont les proportions n'avaient rien d’anomal. — Il faut donc bien reconnaître que l’espèce animale peut, à un moment donné, présenter de singuliers écarts et produire des individus fort éloignés sous certains rapports de leur type spécifique. Il faut bien admettre que ces individus anomaux, ces variétés brusquement apparues, peuvent devenir le point de er d’autant de races nouvelles.

Toutefois il n’en est pas toujours ainsi, et l'étude des conditions qui favorisent ou rer l’établissement de ces races doit maintenant nous occuper.

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