LES
Formation des races animales. — Influence de l’hérédité et des actions de milieu sur les générations. — Sélection naturelle et artificielle.
La variété une fois apparue, l’individu qui s’est écarté du type devient parent à son tour. En vertu de la force d’hérédité, il tend à reproduire dans son descendant les caractères spéciaux qui le distinguent ; mais celui-ci se trouve dès l’origine placé dans un milieu dont l'influence s’exerce sur lui. Il est donc soumis tout d’abord à l’action de deux forces bien distinctes, agissant indépendamment l’une de l’autre et qui peuvent par conséquent ne s’influencer en rien, concourir au même résultat ou se combattre. En effet, le milieu ne saurait être identique avec celui qui a au moins concouru à produire les caractères différentiels du parent présentant la variété première. Par conséquent, l’action de ce milieu sera différente à certains égards, et par suite de ces différences, le milieu peut n’exercer aucune action sur les caractères
qui constituent la variété primitive. Dans ce cas, l’hérédité agira seule et les répétera tels qu'ils se sont montrés d’abord. — En second lieu, l'influence du milieu peut être de nature à reproduire ces mêmes caractères, et alors, cette action s’ajoutant à celle de V'hérédité, ils reparaîtront plus marqués dans le fils que dans le parent. — Enfin le milieu peut étre contraire à la production des caractères dont il s’agit ; alors il y aura lutte entre lui et l’hérédité, et de l’énergie relative, de la direction des deux forces en présence dépendront l’amoindrissement plus ou moins considérable des caractères de la varieté, leur disparition et même leur remplacement par des caractères différents ou opposés. |
Les trois cas généraux que nous venons d'indiquer comprennent évidemment tous les cas particuliers possibles : leur répétition, leur succession plus ou moins régulière dans une série de générations rendent compte de tous les faits. — Le premier montre comment les races s’établissent parfois du premier coup, le second comment elles se caractérisent progressivement, le troisième comment elles avortent pour ainsi dire à la première génération. — L’alternance qui peut s'établir entre eux explique la difficulté que présente parfois la création d’une race.
Dans tous les trois, l’hérédité se montre comme exerçant une action constamment la même; elle se borne à transmettre au fils ce qui existait chez le père. Il n’en est pas de même du milieu. Dans la production des variétés, nous l’avons toujours vu agir comme cause de variation ; dans l'établissement, dans la caractérisation, dans le maintien des races, il joue
très-souvent le rôle d’un agent de conservation, de stabilité, et ce fait est facile à comprendre. Les causes qui ont amené la modification du type spécifique dans un sens déterminé ne peuvent qu'opposer un obstacle invincible, soit à des modifications en sens contraire, soit au retour à l’état primitif, tant qu'elles continueront d'agir avec la même énergie. — Par exemple la chaleur qui a fait perdre au poulet créole le duvet que ses pères avaient apporté d'Europe ne saurait évidemment ni le lui rendre, ni le remplacer par un vêtement plus chaud. Après avoir déterminé l’apparition de la variété nue, elle conserve la race, qui en perpétue les caractères. -— De même il est impossible d'admettre qu'après avoir retardé de deux ou trois mois l’époque de la ponte chez l’oie d'Égypte, le froid de nos hivers puisse la rendre plus hâtive ou ramener l’état de choses qui a persisté sur les bords du Nil. Ces faits et tous ceux de même nature que nous pourrions invoquer ont été trop souvent oubliés, et si nous les rappelons avec quelque insistance, c'est que nous aurons à en faire plus tard d'importantes applications à l’histoire de l’homme lui-même.
Sans quitter le terrain des idées générales, qui seules peuvent trouver place dans nos études présentes, voyons maintenant comment se comportent le milieu et l'hérédité dans la formation des races sauvages et des races domestiques.
Dans un ouvrage remarquable que nous avons déjà cité ?, M. Darwin a fort bien montré qu'il n’est pas
1. Onthe Origin of Species. — Voyez, sur cet ouvrage, l'étude insérée dans la Revue du 1°" avril 1860 par M. Laugel.
FORMATION DES RACES ANIMALES. 1e
d'espèce animale ou végétale qui, se développant librement et sans obstacle, n’eût bientôt envahi le globe tout entier. Cependant les espèces se comptent par centaines de mille. Chacune d'elles occupe une certaine place dans le monde; mais elle n'obtient en réalité sa part, quelque petite qu'on la suppose, qu'aux dépens de toutes les autres. — De là résulte entre ces espèces, qui toutes veulent vivre et se développer, cette guerre sans paix ni trêve, directe ou indirecte, si justement nommée par l’auteur anglais la lutte pour l'existence (struggle for existence). — Le monde extérieur ajoute son influence aux causes de destruction qui résultent pour tous les êtres vivants de leur simple coexistence. Lui aussi est souvent un ennemi, ennemi terrible, que le végétal ou l’animal ne saurait vaincre, et avec lequel id n’est d'autre accommodement possible que de se plier à ses lois. — Les individus succombent par myriades dans ces combats incessants, dans ces luttes acharnées, que voile si souvent un calme apparent. Ceux-là seuls résistent qui ont pu les soutenir grâce à quelques qualités particulières qui passent à leurs enfants, et que ceux-ci transmettront à leur tour. Or, pour que ces qualités conservent leur efficacité, il faut que les ennemis à combattre soient les mêmes. — Si ces ennemis changent, des qualités nouvelles deviennent nécessaires, et voila comment, par exemple, il est impossible que le chacal de l’Inde soit identique avec celui du Sénégal, et que le renard d'Égypte reproduise tous les caractères du renard de la Sibérie, C’est donc par élimination et par une sélection narelle (natural selection), comme l'appelle M. Darwin,
CS
que les espèces livrées à elles-mêmes perdent leurs représentants inaptes à prospérer dans des conditions : données, conservent ceux qui se prêtent à ces condi-: tions, et enfantent ces races naturelles dont nous avons constaté l’existence. Dans cette succession de causes et d'effets, retracée souvent par le naturaliste anglais d’une manière aussi intéressante qu’instructive’, le rôle prépondérant appartient incontestablement aux actions de milieu dont l’hérédité ne fait en quelque sorte que transmettre et consolider les résultats.
L'intervention de l’homme apporte-t-elle des éléments, des agents nouveaux dans la constitution des races domestiques? — Au premier abord, on serait tenté de Le croire. Dès que l’homme met la main sur une espèce, celle-ci semble s’ébranler. Des variétés apparaissent, des races se forment, d’abord en petit nombre, puis de plus en plus multipliées, et cela
1. Je regrette de ne pouvoir insister plus longtemps sur l’ouvrage de M. Darwin, car il existe entre mes idées et celles de mon savant et ingénieux confrère des ressemblances frappantes, et aussi des différences qu’il eût été peut-être utile de faire ressortir. Les vues de M. Darwin s’altaquent à l’origine même des choses, et il me paraît difficile que la science positive remonte jusque-là. Il cherche à expliquer d’où sont venues les espèces actuelles et les fait dériver toutes d’un type unique modifié pendant une suite incalculable de siècles qui comprend toutes les périodes géologiques : je me borne à rechercher ce que sont les espèces qui vivent aujourd’hui et ont vécu dans la période actuelle. — Mais ce qu’il dit de la formation des espèces, je l’ai dit dès 1846 de la formation des races, si bien qu’en mettant un mot à la place de l’autre, nous nous trouvons d'accord à peu près sur tous les points généraux se rattachant à cet ordre de faits. Un détail assez curieux montre jusqu’à quel point nous nous rapprochons ici. M. Darwin a donné dans son livre une figure idéale destinée à faire comprendre la filiation des espèces dérivées d’un type primitif. Eh
sans efforts apparents de la part du maître, comme nous l’avons vu pour le dindon. — Si la volonté humaine vient en aide à cette tendance à la variation, celle-ci marche bien plus rapidement encore. Bientôt à chaque besoin particulier correspond une race spéciale, et l’homme obtient de la même espèce le bœuf de trait, le bœuf de boucherie ou la vache laitière; le lévrier, le dogue, le bichon ou le chien d’arrêt. Que le besoin ou le caprice vienne à changer, les races changent de même, et le cheval carrossier de Normandie remplace le destrier que les hauts barons du moyen âge tiraient de la même province. Aujourd’hui on peut dire que l’homme pétrit et façonne certains êtres vivants comme la matière morte. D'un type donné il tire à peu près tout ce qu'il veut. Il rompt à son gré l’équilibre naturel des organismes, et fait des animaux tout graisse comme le porc de Leicester, tout os et tout muscles comme le cheval anglais, tout graisse et muscles comme le bœuf durham,
bien, cette figure rappelle de très-près celle que j'avais placée sous les yeux de mes auditeurs pour leur donner une idée de la filiation des races issues d’une même espèce. — Je dois ajouter que la doctrine fondamentale de M. Darwin sur l'origine des espèces avait été formulée très-nettement par M. Naudin antérieurement à la publication faite en Angleterre. (Revue horticole, mai 1852, et Comptes rendus de l’Académie des sciences, 1858.) Toutefois, le botaniste français avait été moins absolu que ne l’a êté le zoologiste anglais. — En rappelant ces faits, je n’ai d’ailleurs, on le comprend, nulle intention de diminuer le mérite très-réel et très-grand du savant naturaliste de l’expédition du Beagle. M. Darwin n’a certainement rien su de mes leçons au Muséum et ne connaissait pas le mémoire de M. Naudin, pas plus que je ne le connaissais moi-même avant d’en avoir lu tout récemment un extrait étendu dans un rapport de M. Decaisne, et d’ailleurs les idées de M. Darwin étaient connues en Angleterre bien avant la publication de son livre.
ne laissant des autres organes, des autres appareils, que ce qui est indispensable à l'entretien de la vie.
Est-ce à dire qu'il suffise à l'homme de vouloir, et qu'il exerce autour de lui une sorte d’action magnétique, comme semblent l’admettre quelques auteurs? Non certes. L'homme n'agit sur l'animal qu’à l’aide des deux forces que nous avons trouvées partout jusqu'ici, le milieu et l’hérédité, et si dans certains cas il use de son intelligence pour les diriger et en obtenir des effets déterminés d’avance, souvent aussi il les met en jeu involontairement, et à son insu.
En effet, l'homme, en soumettant une espèce sauvage, transforme presque toutes ses conditions d'existence; en d’autres termes, il modifie considérablement le milieu où elle avait vécu jusque-là. C’est dans un but d'utilité qu’il les asservit, et l’espèce, pour se plier à ses exigences, perd ou acquiert certaines qualités. Le cheval attelé à nos lourdes charrettes, l’âne surchargé de fardeaux, n’ont plus la rapidité de course qui caractérise leurs frères sauvages; la vache que l’on trait régulièrement a prolongé bien au delà du terme naturel la sécrétion de son lait. — En échange de ces services, l’homme donne des soins aux animaux, et ces soins ont tous pour résultat de les soustraire plus ou moins à l’influence des agents extérieurs, de rendre pour eux plus facile la Lutle pour l'existence. Là certainement est la grande cause des différences qui séparent les : races sauvages des races qui vivent sous notre empire. Bornons-nous à rappeler quelques traits.
Toutes les espèces domestiques sont soumises à une stabulation plus ou moins complète, et chaque
peuple pourvoit aux nécessités de la stabulation avec les matériaux qui l’entourent. La nourriture, par exemple, varie avec la contrée. Les bœufs d’'Amérique, d'Asie et d'Afrique paissent des herbages trèsdifférents ; le mouton des Orcades se nourrit pendant une grande partie de l’année de varechs et de poisson sec; le chien d'Europe partage tous nos aliments; celui de la Polynésie se nourrit à peu près exclusivement de fruits, et celui des Esquimaux ne mange guère que des poissons. Cette variété dans le régime, jointe à la diversité des climats et du sol, aux mille inégalités de soins donnés aux animaux chez les différents peuples, et même d’une ferme à l'autre dans les pays les plus avancés, explique sans peine comment, sans intention aucune, l’homme favorise la multiplication des variétés et la formation des races si nombreuses que la même espèce nous montre dans les différentes régions du globe, et souvent dans des localités séparées par de très-faibles distances.
Toutes les forces dont nous venons d’indiquer quelques-unes agissent d'abord sans direction. Bientôt l’homme distingue dans ces produits du hasard les variétés, les races qui peuvent lui être le plus utiles. Il constate le pouvoir de l’hérédité, et sans théorie aucune 1l choisit pour reproducteurs les individus présentant au plus haut point les caractères qu’il recherche. — Cette sélection artificielle a été pratiquée de tout temps. Darwin cite à ce sujet la Genèse, le Chou-king..…. Sans remonter si haut et sans aller si loin, la pratique de nos éleveurs les moins avancés pourrait ici servir d'exemple.
Toutefois ce n’est guère que depuis trois quarts de siècle que l’amélioration des races par elles-mêmes: est devenue un art ayant ses règles et ses méthodes, grâce surtout aux travaux des Bakwell et des Collins en Angleterre, de Daubenton en France. — Celui-ci, choisissant dans un troupeau dont la laine grossière n’avait que trois pouces de long les individus qui présentaient à cet égard quelque supériorité, les mariant entre eux, et continuant avec persévérance à réunir les plus beaux produits, forma en dix ans une race dont la laine, aussi fine que celle du mérinos, avait vingt-deux pouces de long. — Bakwell obtint des résultats beaucoup plus prompts en mariant les pères et les mères avec leurs propres enfants, ou les frères avec les sœurs !. C’est par ces procédés qu'il créa le bœuf dishley ?. — Plus tard, en opérant de la même manière, en profitant de toutes les améliorations déjà acquises, les frères Collins obtinrent le durham, ce bœuf aussi admirable aux yeux de l’éleveur qu'il est informe aux yeux de l'artiste *,
La sélection constitue, au point de vue de la ques-
1. Ce procédé, qu’on pourrait appeler l'amélioration de la race par la famille, est ce que les Anglais appellent le breeding in and in.
2. La race dishley descend de la race à longues cornes du Leicestershire.
8. L'origine de la race durham a été l’objet de controverses vives et nombreuses. M. Baudement, qui a étudié cette question avec un soin tout spécial, qui est remonté aux sources originales, s’est convaincu qu’elle descend uniquement de la race dite teeswater, parce qu’elle s’était formée sur les bords de la Tees. Ces tees-water étaient une race laitière haute au garot, mais à poitrine étroite, à ossature forte et lente à l'engraissement, c'est-àdire qu elle” était presque à tous égards l’opposé de la race durham.
tion qui nous occupe, une expérience des plus significatives. Elle met hors de doute trois faits très-importants.
Le premier, c’est que toutes les races d’une même espèce ne se prêtent pas à des modifications identiques, et que les mêmes procédés appliqués à des races différentes conduisent à des résultats différents. Bakwell et les frères Collins s'étaient proposé le même but. Ils avaient voulu produire un bœuf dont l'ossature fût aussi réduite, les muscles aussi développés et l’engraissement aussi rapide que possible. Or Bakwell opéra sur la race à longues cornes de Leicester, les frères Collins sur la race à courtes cornes de la Tees. Les points de départ n'étant pas les mêmes, les points d'arrivée ne se ressemblèrent pas davantage, et après une expérience longtemps continuée, après de vifs débats, il fut reconnu dans toute l’Angleterre que jamais le dishley, bien que très-supérieur à la race mère, ne pouvait égaler le durham ; qu’il conservait une ossature beaucoup plus volumineuse et s’engraissait bien plus lentement. — Le dishley et le durham gardent donc encore une certaine empreinte du leicester et du tees-water originels, comme nous avons vu les chiens marrons d'Amérique garder la trace des modifications propres . aux races domestiques d’où ils descendent.
Un autre fait non moins intéressant pour nous, et qui ressort des expériences de sélection, c’est que, dans une race que l’on cherche à modifier, les caractères ne cèdent pas avec la même facilité. — Darwin nous apprend que sir John Sebright , le plus habile éleveur de pigeons, n'hésite point à dire : « En trois
ans, je puis produire n'importe quel plumage qui m'aura été indiqué; mais il me faut six ans pour façonner une tête ou un bec. »
Enfin, lorsque Bakwell et ses successeurs ont voulu réduire le squelette du leicester et activer son engraissement, ils n’ont pu réussir au même point que les frères Collins, qui agissaient pourtant par des procédés tout semblables sur la race dela Tees. Ces expériences poursuivies pendant bien des années par les plus habiles éleveurs d'Angleterre, établissent donc que certains caractères de race persistent en dépit des influences les plus propres à les effacer.
Ces faits empruntés à une industrie toute récente, mais qui atteint déjà une perfection remarquable, trouveront bientôt leur application dans l’histoire de l’homme.
C'est surtout par la sélection que l’homme perfectionne ses races domestiques, c’est-à-dire qu’il accroît, parfois jusqu’à l’exagération, les caractères en harmonie avec ses besoins. C’est aussi par elle qu’il fixe dans une série de générations constituant dès. jors une race les caractères de ces variétés singulières qui apparaissent de loin en loin. — Tous les ancons, par exemple, descendent d’un bélier d’abord unique. Semblable à ses frères sous tous les autres rapports, cet animal avait les jambes trop courtes pour franchir les barrières dans lesquelles on tentait vainement de parquer les autres moutons. Il y avait là un avantage trop évident pour échapper à l’esprit pratique d’un fermier américain. Aussi chercha-t-on à multiplier ce mouton-basset. Marié à des brebis dont les pattes présentaient la longueur ordinaire, ce père
anomal engendra des fils dont quelques-uns seulement reproduisaient à des degrés divers son caractère exceptionnel. Ce furent ceux-ci qu’on rapprocha les uns des autres, et en assez peu d'années la race loutre fut créée.
Les choses se sont passées de même pour nos mauchamps. A la vue de cette laine qui ressemblait à de Ja soie, M. Graux comprit tout le parti que pourrait en tirer un jour l’industrie ; mais la formation de la race présentait ici des difficultés très-multipliées. Le jeune agneau dont il s'agissait de la faire sortir était faible et mal bâti; il fallait rendre ses fils robustes et bien faits tout en leur conservant la toison spéciale du père. Une sélection intelligente, continuée pendant plusieurs années, a résolu ce double problème, et c’est ainsi que M. Graux est parvenu à doter la France d’une race de moutons entièrement nouvelle, qui l’affranchira probablement un jour de l'impôt qu’elle paye encore à l'étranger pour les laines de Cachemire et d’Angora !.
Dans la sélection artificielle, l’homme fait un appel direct à l’hérédité pour transmettre intacts et fortifier de plus én plus les caractères qu’il recherche dans une espèce, dans une race. Plus cette action a été prolongée , plus la race s’est assise, et plus elle résiste aux diverses causes qui peuvent tendre à l’é-
1. La laine de Mauchamp fut d’abord peu appréciée par nos plus habiles manufacturiers. Un seul, M. Davin, en comprit toute la valeur et n’hésita pas à faire les efforts et les sacrifices nécessaires pour mettre en œuvre cette laine qui demandait des soins et un outillage particuliers. Les magnifiques produits qu’il a obtenus prouvent que les éloges donnés à la laine de Mauchamp
n’ont rien d’exagéré.
carter du type que l’on cherche à réaliser; par conséquent, moins un changement de lieu, de climat, de nourriture, a de prise sur elle. Toutefois quelque ancienne qu’elle puisse être, un pareil changement l’ébranle toujours plus ou moins. Citons ici quelques
exemples. ; | Le mérinos espagnol transporté dans les diverses
contrées d'Europe dégénérait d’abord partout et reproduisait au bout de quelques générations les moutons du pays. Pour arriver à le conserver, on dut recourir à des soins spéciaux destinés à le défendre contre l’action du milieu en dehors duquel il s'était formé. — C’est ce qui s’est produit en France depuis l’époque de Colbert jusqu'au moment où Daubenton appliqua à l'élevage de cette race les principes qu’il devait à ses études scientifiques. Mais si les soins éclairés de ce naturaliste et de ses imitateurs ont empêché la dégénérescence du mouton d’Espagne, s'ils lui ont conservé la toison qui le fait rechercher, ils n’ont pu empêcher totalement les influences modificatrices de s’exercer. Le mérinos de Saxe, celui de Suède, celui de Rambouillet, quoique issus de la même souche et ayant conservé toute la pureté de leur sang, n’en présentent pas moins de légers caractères qui leur sont propres et les distinguent de la race mère et entre eux. — Aujourd’hui la race espagnole est représentée, dans chacun des pays que je viens de nommer, par une race dérivée ayant ses caractères à elle t, |
1. On donne assez souvent le nom de sous-races à ces races détachées d’un tronc bien connu, et qui n’en diffèrent que par des nuances peu accusées.
L'histoire du cheval nous présenterait des détails entièrement semblables. Livré à lui-même dans le delta du Rhône, le cheval barbe est devenu le cheval camargue ; le cheval arabe, transporté dans les écuries d'Angleterre, s’est changé en cheval anglais, et chaque région de l’Amérique a transformé nos “diverses races de chevaux d'Europe en autant de races américaines différentes entre elles et se distinguant plus ou moins nettement de leurs races mères. — Ce qu'on vient de voir chez le mouton et le cheval, on le retrouverait dans toutes nos espèces domestiques, et nous allons aussi le constater chez l’homme.
1. M. Eugène Gayot a parfaitement prouvé dans ses Études hippologiques l’origine exclusivement arabe et barbe du cheval anglais. Au reste, dans la création de la race pur sang, la sélection, dirigée vers un but exclusif, a contribué certainement pour une bonne part à l’acquisition des nouveaux caractères qui distinguent cette race des deux races mères.
Action de l’hérédité et du milieu sur Y’homme. — Apparition de variétés. — Formation de races nouvelles. — Conclusion.
En abordant cette partie de la question, je crois inutile d’insister beaucoup pour démontrer qu’il se produit journellement dans l'espèce humaine des variétés comparables à celles qui, chez les animaux, s’éloignent le moins du type premier. La naissance d’un enfant à teint clair chez une population à teint foncé, d’un blond dans une race brune, ou réciproquement, appellent à peine notre attention, à moins que la différence ne soit très-grande et le cas très-exceptionnel, C’est à ce dernier titre par exemple que divers voyageurs ont signalé la présence d'individus, soit de l’un, soit de l’autre sexe, qui, au milieu de populations malaises, présentaient le teint et les cheveux des races blanches les mieux caractérisées. — Remarquons seulement que ces faits sont de même nature que ceux que nous voyons se montrer dans nos races les mieux assises, et que caractérise une
couleur déterminée lorsqu'il naît un jeune qui présente des teintes différentes.
Il n’est guère plus nécessaire de prouver que l’écart est parfois chez nous, comme chez l'animal, beaucoup plus considérable. Alors nous le taxons de difformité. La plupart de mes lecteurs, peut-être tous, auront sans doute rencontré un ou plusieurs individus à jambes de moitié trop courtes et tordues comme celles d’un basset, et ils n’auront pu refuser un regard de commisération à ces êtres disgraciés.
Des variétés de cette importance, des modifications plus étranges encore, pourraient-elles se perpétuer chez nous, se transmettre de génération en génération et devenir la souche d’une race? Les faits répondent ici affirmativement, et de la façon la plus décisive. Indiquons rapidement quelques exemples.
Edward Lambert, né en 1717 de parents parfaitement sains, ne présenta rien de remarquable pendant les neuf premières semaines qui suivirent sa naissance. À cette époque, sa peau commença à brunir et s’épaissit de plus en plus. À quatorze ans, il fut présenté à la Société royale de Londres, et voici ce qui fut constaté. Le visage, la paume des mains et la plante des pieds ne présentaient chez lui rien d’anomal, mais tout le reste du corps était couvert d’une sorte de carapace brunâtre, épaisse d’un pouce et plus, irrégulièrement fendillée, et qui, sur les flancs, était divisée de manière à figurer grossièrement les piquants d’un porc-épic, circonstance qui valut à Lambert le surnom sous lequel il est resté célèbre. Tous les ans cette carapace tombait par suite d’une sorte de mue; la peau reparaissait saine et.
lisse, mais bientôt elle s’épaississait de nouveau et reprenait son étrange enveloppe. Baker revit Edward Lambert à l’âge de cinquante ans. — C'était un homme à teint fleuri, très-gai, très-bien portant. Le médecin en conclut qu’il pourrait bien donner naissance à une race. En effet, Lambert s'était marié. Il eut six enfants, qui, tous à la même époque que leur père, commencèrent à montrer et acquirent peu à peu les mêmes particularités que lui. Cinq de ses enfants moururent. Le survivant se maria aussi et eut six filles et deux fils, John et Richard. On manque de renseignements sur les filles, mais les deux enfants mâles, examinés en 1802 par Tilesius, lui montrèrent la carapace dont ils avaient hérité. — Malheureusement, à partir de cette époque, on perd de vue cette famille d'hommes porcs-épics, et on ne sait jusqu'à quelle génération aura persisté l’étrange caractère apparu d’abord chez Edward.
La famille de Colburn, le célèbre calculateur dont Carlisle nous a conservé la généalogie, présente un exemple non moins remarquable de transmission héréditaire. Cette fois il s’agit d’une difformité classée avec raison par M. Isidore Geoffroy parmi les monstruosités légères ou hémitéries. — L’aïeule de Colburn avait six doigts à chaque main et six orteils à chaque pied. Elle épousa un homme qui n'avait rien d’extraordinaire. Trois enfants naquirent de ce mariage, et deux reproduisirent l’anomalie de leur
1. A elle seule, cette circonstance suffirait pour montrer combien on a eu raison de retirer les faits de cette nature de la classe des ichthyoses, maladies parmi lesquelles Alibert et quelques autres médecins ont voulu les placer. |
FORMATION DES RACES HUMAINES. 2e
mère. À la troisième génération, quatre enfants sur cinq eurent des doigts surnuméraires; à la quatrième, sur huit enfants, quatre présentaient encore ce caractère.
Burdach et Prosper Lucas citent d’après le docteur van Derbach un cas plus frappant peut-être. Il s’agit d’une famille espagnole du village de San-Martine. Ici la polydactylie se compliquait d’une sorte de palmure qui réunissait l’un à l’autre deux ou trois doigts de chaque main. Van Derbach compta quarante individus présentant tous à des degrés divers cette double anomalie, et qui, sous le rapport de la santé,
ne différaient en rien de leurs voisins Mnisanes comme à l’ordinaire.
Il est impossible de ne pas être frappé de la force d'hérédité manifestée dans les exemples que nous venons de citer ; il est impossible de ne pas admettre que si on avait opéré sur les Lambert et les Colburn comme on l’a fait sur le premier ancon, sur le premier mauchamp, si on n'avait marié entre eux que des individus présentant le caractère exceptionnel, on eût formé une race humaine à carapace caduque, une autre race sexdigitaire. Qu’eût-il même fallu pour produire cette race ? Un simple accident de naufrage qui aurait enfermé dans quelque île déserte les représentants de ces familles et les aurait forcés de se marier entre eux. Ce que nous avons vu se passer chez les animaux autorise à dire qu’en pareil cas la très-grande majorité de la population résultant de ces mariages, la totalité peut-être, n’eût pas tardé à présenter ces caractères regardés à juste titre comme des difformités, — Quel argument pour les polygé-
nistes que la découverte d’une terre ainsi peuplée! Certes l’écart serait ici bien autrement grand que dans le nègre ou l’Australien, et pourtant on vient de voir comment de pareilles races pourraient prendre naissance de la façon la plus naturelle au milieu de notre espèce, et n'être même que des races dérivées d’un des rameaux blancs les plus purs.
Mais aucun Lambert, aucun Colburn ne s’est allié avec un autre individu présentant la même anomalie que lui. La sélection, qui avait pour résultat de conserver, de perpétuer les caractères exceptionnels de l’ancon et du mauchamp, tendait donc ici au contraire à effacer l’activité surabondante et tératologique de la peau, le nombre exagéré des doigts. A chaque génération, l'influence du fait anomal primitif diminuait forcément par le mélange du sang normal : elle a dû finir par disparaître promptement. — Ainsi s’expliquent quelques faits généraux constatés dans nos études précédentes, et dont le lecteur pourrait maintenant s'étonner.
Nous avons vu que les limites des variations étaient bien moins étendues dans l’homme que dans les races domestiques. A qui demanderait pourquoi, nous répondrions que l’homme ne se soumet guère lui-même à la sélection, qu’il applique aux animaux avec tant de succès. Même lorsqu'il y va de la vie des. enfants à naître, à peine s’inquiète-t-on de la santé des époux dans un trop grand nombre de mariages; à plus forte raison ne cherche-t-on guère à perpétuer les traits caractéristiques des variétés qui peuvent surgir au milieu de nous, et les plus frappantes. d’entre elles, comme celles que je viens de citer dis-
paraissent sans former de race au bout d’un petit nombre de générations.
Lorsqu'au contraire, par une ciuse quelconque, l'espèce humaine est traitée comme les animaux, le résultat est chez elle exactement le même que chez ces derniers. — Frédéric-Guillaume et Frédéric 1] avaient la même passion pour les hommes de haute taille, et l’on sait comment ils mariaient souvent de gré ou de force les géants de leur garde avec les plus grandes filles que le hasard plaçait sur leur chemin. Forster nous apprend que, grâce à cette sélection, la population des environs de Potsdam présentait de son temps, surtout chez les femmes, une taille trèssensiblement supérieure à celle des habitants de toutes les contrées voisines!.
L'absence de sélection artificielle est certainement pour une très-forte part, pour la plus grande sans doute, dans l’uniformité relative que présentent les groupes humains, comparés aux animaux domestiques ; mais d’autres causes non moins facilement appréciables concourent au même résultat. Parmi elles, nous citerons en particulier l'ancienneté des races. — L'origine des trois grandes races humaines, la blanche, la jaune et la noire, se perd absolument dans la nuit des temps antéhistoriques. Nous les retrouvons très-nettement représentées sur les plus anciens monuments. Aucune de nos races animales ne peut lutter d’antiquité avec elles, et nous consta-
1. Un village d'Alsace où séjournait un prince de Deux-Ponts, qui partageait les goûts de Frédéric, présente encore aujourd’hui la même particularité que Potsdam. Je tiens ce renseignement de M. Stœber, professeur à la faculté de médecine de Strasbourg.
tons cependant chez les plus anciennes d’entre elles, chez le pur sang arabe, le cochlani ou kohejle, une résistance aux actions modificatrices, qu’il doit en grande partie à cette ancienneté. Or, même en forçant les chiffres, en acceptant comme vrai tout ce qui a été dit de la pureté de race de certaines familles chevalines , on ne saurait guère reculer l’origine des cochlani au delà d’un millier d’années. — Les races : humaines, dans ce qu’elles ont dé plus caractérisé, seraient donc au moins six ou sept fois plus anciennes, et trouveraient dans cette circonstance une cause de plus de fixité.
Il est une autre cause, tendant au même résultat, qui exerce certainement une influence bien plus considérable et presque aussi grande que l’absence de sélection. — On a vu que l'homme dispose jusqu’à un certain point du milieu et qu’il use de son pouvoir pour conserver et fixer aussi bien que pour diversifier les races animales. Or, de ces deux actions, c’est incontestablement la première qu’il s’applique à peu près toujours à lui-même. Sédentaire, il lutte contre les inégalités de son climat et se défend autant qu'il est en son pouvoir contre les influences extérieures capables de déranger l'équilibre qui fait son bienêtre ; émigrant, il transporte avec lui ses mœurs, ses croyances, ses institutions, ses habitudes, et applique son intelligence à se défendre avec plus de soin encore contre le milieu nouveau qu’il affronte. Transporté dans l’Inde ou au Sénégal, l’Européen s’efforce d'échapper à la chaleur qui l’accable et menace sa vie; fixé en Sibérie ou au Canada, il perfectionne ses moyens de chauffage et se dérobe au froid. Partout,
dans cette véritable lutte pour l’existence, l'homme civilisé use de toutes les ressources qu’il tient de la nature et de l'éducation pour se conserver ce qu’il est. — Y a-t-il quelque chose d’étrange à ce qu’il réussisse sur lui-même aussi bien que sur les animaux ?
Quand l’homme renonce à ces précautions et se livre à peu près sans défense aux actions de milieu, il ne tarde pas à en éprouver toute la puissance. — Des individus adultes, par conséquent moins faciles à modifier, sont toujours plus ou moins atteints par des changements de climat même fort peu considérables. Qui ne sait que la figure des femmes blondes se couvre de taches de rousseur au moindre coup de soleil :? M. Pruner-Bey, qui a vu les frères d’Abbadie, M. Schimper, M. Baroni, passer en Égypte à leur allée et à leur retour d’Abyssinie ou d'Arabie, a pu constater sur ceux de ces voyageurs qui appartenaient aux races blondes des changements très-marqués et durables. Lui-même a vu son teint se bronzer, ses cheveux se foncer et devenir bouclés, de clairs et lisses qu’ils étaient primitivement, à la suite d’un séjour de trois mois seulement à Tchama en Arabie ?.
1. Aujourd'hui que les recherches de M. Simon et d’autres micrographes nous ont appris ce que sont ces taches, aujourd’hui que nous savons que leur apparition subite tient à la coloration par petites plaques circonscrites du pigment auquel le nègre doit sa couleur, ce fait a une importance qui n’échappera à aucun de nos lecteurs.
2. Tous ces détails sont extraits d’une note que M. le docteur Pruner a bien voulu rédiger pour moi, et que je regrette vivement de ne pouvoir reproduire ici en entier. Les observations relatives au changement de couleur du nègre, signalées déjà par quelques écrivains, m'ont été confirmées par cet observateur.
— En revanche, le nègre transporté en Europe voit sa teinte caractéristique s’éclaircir, en commençant toujours par les parties du corps les plus saillantes, telles que les oreilles et le nez. — Ces changements peuvent aller jusqu’à donner à un individu toutes les apparences d’une race fort différente de la sienne. Jérôme de Aguilar, l'interprète de Cortez, après huit années d’esclavage chez les Yukatèques, ne pouvait plus être distingué des indigènes, dont il avait adopié les mœurs et le costume ; Langsdorf a trouvé à Noukahiva un matelot anglais que plusieurs années de séjour dans cette île avaient rendu entièrement semblable aux Polynésiens ; et nous pourrions citer bien d’autres faits de même nature.
Après ce que nous avons dit sur la formation des races animales, qui peut douter que de pareilles influences s’exerçant sans obstacle sur une suite de générations n’aboutissent à la modification profonde du type qui aurait servi de point de départ, à la formation d’une race nouvelle en harmonie avec un milieu capable d’agir avec tant d'énergie sur un organisme déjà formé ?
Au reste, bien que se défendant du mieux qu’il peut , l’homme n’en paye pas moins au milieu le tribut inévitable. — La difficulté qu'ont les Européens à se faire au climat de l'Afrique, ou les nègres à celui de l’Europe, l’effrayante mortalité qui, dans les deux ‘cas, frappe les étrangers, en sont une preuve trop convainquante pour qu’ilsoit nécessaire d’insister sur ce point. Mais à vouloir entrer dans des considérations de cet ordre, nous rencontrerions, dès les premiers pas, la question de l’acclimatation, question
trop grave pour ne la traiter qu’en passant, et qui se trouve, à certains égards, en dehors de nos études actuelles. Laissons donc de côté ces milieux extrêmes, et par cela même meurtriers. Tenons-nous-en à ceux qui, plus rapprochés de la moyenne, se prêtent mieux à des expériences prolongées , en permettant presque d'emblée aux races étrangères de durer, et parfois de prospérer. — Ceux-là mêmes, disons-nous, n’en exercent pas moins sur l’homme une action en tout comparable à celle que nous avons vue modifier les animaux. |
C’est là une vérité que repoussent ea général les polygénistes. Pour eux, les différences qui s‘parent les groupes humains sont essentiellement primitives, et à ce compte elles doivent être aussi stables que les caractères qui distinguent entre elles les espèces animales. Or les faits, chaque jour plus nombreux, démontrent de la manière la plus nette tout ce qu’ont d’inexact les assertions tant de fois répétées sur l’immutabilité des divers types humains. — Ce'te immutabilité n’existe que là où le milieu lui-même est immuable et n’a alors rien que de très-naturel. Il suffira de citer ici un exemple pour faire comprendre notre pensée sur cette question et pour répondre aux arguments que les polygénistes ont cru pouvoir tirer de faits analogues. — MM. Nott et Gliddon ont consacré un long chapitre et beaucoup d’érudition à démontrer que la race égyptienne était restée la même pendant la longue suite de siècles qui remonte jusqu'aux premières dynasties. Bien loin de mettre ce résultat en doute, nous l’aurions prédit d'avance. — La vallée du Nil impose à ses habitants des condi-
tions d'existence particulière; il n’y a rien d’étrange à ce qu’elle ait produit un type spécial, au moins à certains égards!. Ce type une fois formé, comment, pourquoi eùt-il changé? Nous trouvons aujourd'hui ces fils des anciens Égyptiens vivant exactement comme le faisaient leurs ancêtres, conservant les mêmes mœurs, jusqu'aux mêmes outils, aux mêmes ustensiles, sur les bords du même fleuve qui arrose régulièrement la même terre et sous le même ciel. Ce n’est donc pas la constance des caractères qui peut nous surprendre ici. Ce qui serait inexplicable, c’est que ces caractères eussent changé, car depuis les temps des Manéfru et des Spetkemka?, toutes les influences de milieu n’ont tendu qu’à fixer, à consolider de plus en plus la race humaine qu'elles avaient créée. — Dans des conditions semblables, la race animale la plus instable n’eût pas varié.
Ce que nous disons des Égyptiens s’applique évidemment à toutes les populations sédentaires et stationnaires. — Ainsi s'expliquent par un peu de réflexion et par l'application des lois que nous défendons ici la plupart des exemples de fixité de type que citent différents auteurs.
Mais , parmi les faits invoqués par les polygénistes,
1. Ce type est toutefois bien moins arrêté et bien moins général que ne l’admettent les auteurs des Types du genre humain. Il suffit pour s’en convaincre de comparer les figures mêmes empruntées aux peintures et aux bas-reliefs égyptiens reproduits dans cet ouvrage. En Égypte comme partout, c'est à travers une diversité très-réelle qu’il faut chercher le type de la race, et on ne trouve celui-ci réalisé complétement que dans un nombre proportionnellement petit d'individus.
2. Souverains de la quatrième ou de la cinquième dynastie cites par MM. Nott et Gliddon.
il en est d’une catégorie très-différente. À les en croire, les populations mêmes qui changent de patrie et se transportent sous de nouveaux cieux conserveraient dans les milieux les plus divers leurs caractères premiers; nulle part, d’après eux, ne se manifesterait dans l’espèce humaine la moindre tendance à la formation de races nouvelles dérivant des races actuelles, comme on le voit chez les animaux. — Ces assertions fussent-elles vraies, on pourrait répondre que l’action des causes conservatrices signalées plus haut et le petit nombre de générations sur lesquelles porte l’expérience suffisent pour expliquer la constance des races humaines. Mais elles sont inexactes, et ici encore les faits contredisent nettement les doctrines que nous combattons. — Ne pouvant les citer tous ici, bornons-nous à constater les changements subis par le nègre d’Afrique et le blanc d'Europe quand ils quittent leur terre natale.
Le premier, se propageant dans le nord des États- Unis, ne devient pas blanc, nous dit-on; il tourne seulement au grisâtre. — Or n’est-ce pas là un changement considérable. S'il s'agissait d’un cheval ou d’un bœuf, regarderait-on la couleur grisdtre comme identique avec la teinte noire? Non certes, et d’ailleurs les modifications ne s’arrêtent pas au teint. — Là même où le nègre se propage avec le plus de facilité, il s’en manifeste qui ont une bien autre importance. « L’Africain, nous dit M. de Reiset, arrive aux Antilles avec tous ses caractères de nègre. L’en-
fant créole de nègre et de négresse purs reproduit
ces caractères, mais atténués. La face en particulier perd le caractère de museau. Les cheveux et la cou-
leur persistent; mais sous tous les autres rapports le nègre créole se rapproche de plus en plus du blanc ‘. » — Les mêmes observations ont été recueillies dans les États du sud de l’Union américaine, là où la race se reproduit avec une facilité telle qu’il s’y est créé un élevage de nègres comme nous avons chez nous un élevage de moutons et de bœufs. — « M. Lyel a trouvé, après de nombreuses recherches faites auprès des médecins résidant dans les Etats à esclaves, et par le témoignage de tous ceux qui ont porté leur attention sur ce sujet, que, sans aucun mélange de races, la tête et le corps des nègres placés en contact intime avec les blancs se rapprochent de plus en plus à chaque génération de la configuration européenne ?, »
Ce ne sont pas seulement les formes qui se modifient, c’est la constitution qui change dans ces mêmes contrées. — M. Pruner-Bey, confirmant une observation déjà faite, mais contestée à diverses reprises, a reconnu qu'en Afrique le sang du nègre est à la fois plus foncé et plus épais que celui de l’'Européen. M. le docteur Visinié, qui a exercé la médecine en Louisiane pendant un grand nombre d'années, a constaté au contraire que, dans l’Amérique méridionale, le sang du nègre est devenu remarquablement plus fluide et plus pâle.
L'intelligence elle-même participe à ces modifications. M. de Lisboa déclare qu’au Brésil, en dépit des