Bulletins de la Société ethnologique
2. Docteur Hall, introduction à l'ouvrage de Pickering intitulé: The Races of man.
précautions prises, pour tenir les nègres dans l'ignorance, le nègre créole est, dès les premières générations, bien plus intelligent que la souche originelle ; et M. Élisée Reclus, confirmant par ses observations propres tout ce qui précède, s’exprime de la manière suivante dans la Revue des Deux-Mondes : « Nous ne voulons pas toucher à la question brülante de l’esclavage; nous constaterons seulement un fait certain, le progrès constant des nègres dans l’échelle sociale. Même sous le rapport physique, ils tendent sans cesse à se rapprocher de leurs maîtres. Les nègres des États-Unis n’ont plus le même type que les nègres d'Afrique. Leur peau est rarement d’un noir velouté, bien que presque tous leurs ancêtres aient été achetés sur la côte de Guinée; ils n’ont pas les pommettes aussi saillantes, les lèvres aussi épaisses, le nez aussi épaté, la laine aussi crépue, la physionomie aussi bestiale, l’angle facial aussi aigu que leurs frères de l’ancien monde. Dans l’espace de cent cinquante ans, ils ont, sous le rapport de l’apparence extérieure, franchi un bon quart de la distance qui les séparait des blancs‘. >» — Voilà à quelle appréciation les faits qui se passent à la Louisiane conduisaient un observateur intelligent, et qui n’avait évidemment aucun parti pris dans la question qui nous occupe. Voici qui est plus concluant encore. — Toutes les appréciations qui précèdent sont acceptées comme vraies dans ce qu’elles ont d’essentiel par MM. Nott et Gliddon eux-mêmes *. Ces deux auteurs, partisans 1. Le Mississipi et ses bords , — le Delta et la Nout elle- Orléans.
(Revue des Deut- Mondes, hérabun du 1°" août 1859.) 2. Types of Mankind, — Negro type.
si déclarés de la multiplicité des espèces humaines et de l’invariabilité de ces espèces, ne peuvent s’empêcher d’avouer que le nègre créole des États-Unis a gagné physiquement et intellectuellement. Ils vont jusqu’à donner deux portraits où certes on ne recon- | naîtrait guère le type africain ‘. Sans doute ils cherchent à atténuer la signification de ce fait si grave en l’attribuant au contact habituel avec les blancs et à l’amélioration du régime, en affirmant que le double progrès dont nous parlons s'arrête dès la seconde ou troisième génération. — De ces deux assertions, la première a sans doute beaucoup de vrai; la seconde est contredite par une foule de faits, et fûtelle exacte de tout point, on expliquerait aisément cet arrêt si brusque par la situation que la loi dans les États à esclaves, les mœurs dans les États libres, font à tout individu nègre, et par suite à la race entière. Mais nous ne voulons discuter ici ni la cause ni l’étendue des modifications subies. C’est la modification elle-même, se manifestant toujours d’une manière constante et générale, qui est à nos yeux le fait capital, car elle démontre qu’il s’est formé, sous l'influence de conditions d'existence nouvelles, une race nègre américaine dérivée de la race nègre africaine. — Or, c’est là ce que l’évidence amène les disciples de Morton à reconnaître quand il s'agit de l’Amérique,
quelque opposé que soit cet aveu à tout ce qu’ils ont dit dans les chapitres du même ouvrage consacrés à
l'Égypte.
1. On comprend que ces portraits ne sont pas flattés, et les auteurs avouent eux-mêmes que l’un d’eux est une vraïe caricature | (may be considered caricatured).
Pour démontrer que les races blanches, les peuples européens, présentent des faits analogues, nous n’aurions, à vrai dire, que l’embarras du choix. Chacun d’eux a pour ainsi dire ses sous-races dans les colonies qu'il a fondées. — Ne pouvant les passer tous en revue, bornons-nous à examiner ce qu'est devenue la race anglaise sous les climats divers où elle s’est répandue et mulipliée. — Certes aucune autre, on le sait, ne transporte dans ses migrations avec un soin égal les croyances, les mœurs et jusqu'aux habitudes journalières de la mère patrie; aucune, en un mot, ne s’enveloppe, pour ainsi dire, avec autant de scrupule de tout ce qu’il est possible de conserver dans ses conditions d'existence originelles; aucune par conséquent n’apporte dans ses luttes avec de nouveaux milieux autant de moyens de défense, et cependant nous allons voir que c’est encore au milieu que reste la victoire, et que la race anglaise, comme toutes les autres, se modifie en s’expatriant.
En Australie, les caractères anglais sont entamés dès la première génération. — Voici ce qu’écrivait Cuningham en 1826 : « Les currencys' deviennent grands et sveltes comme les Américains, et sont en général remarquables par le caractère saxon des cheveux blonds et des yeux bleus; mais leur teint, dans la jeunesse même, est d'un jaune pdle. Dans un âge plus avancé, ils sont facilement reconnaissables auprès des individus nés en Angleterre. Les joues de rose ne sont point de ce climat, non plus que de celui de
1. On donne ce nom aux créoles australiens, par opposition aux sterlings, nom appliqué aux Européens.
l'Amérique, où un teint fleuri attirera indubitablement cette observation : « Vous êtes du vieux pays, vous ? »— On voit que Cuningham constate deux faits
à la fois. Suivons-le donc en Amérique ; là l’expérience, déjà plus ancienne, a donné des résultats plus dit et mieux states
Déjà, dans son Histoire des Indes occidentales, Edwards avait remarqué, entre autres changements, l'augmentation de la taille et l'agrandissement des orbites. Plus tard, Smith, Carpenter, etc., ont signalé d’autres modifications, et le premier, frappé de la tendance générale qu’elles indiquent, n'avait pas hésité à dire qu'abandonné à lui-même, l’Anglo-Américain se transformerait en Indien dE Biattén à ceux qui peuplaient autrefois les États-Unis. — Knox s’indigne de cette conclusion; mais il ne nie aucun des faits sur lesquels s’appuie son prédécesseur. Il les précise au contraire, et signale en particulier la diminution du tissu graisseux et de tous les appareils glandulaires comme un fait général aux États- Unis. — M. Desor, dans une étude sur le climat de l'Amérique du Nord, a confirmé tous ces faits et signalé en outre l'allongement du cou comme devenu un trait caractéristique du type yankee. — Quant au
1. Le docteur Knox est un des polygénistes les plus décidés qui aient écrit sur la question qui nous occupe. Il est du très-petit nombre de ceux qui n’ont pas craint de suivre la doctrine de la pluralité des espèces jusque dans ses dernières conséquences; aussi aurons-nous souvent occasion de le citer. Dans le cas présent, les modifications subies en Amérique par les races anglosaxonne, française, etc., sont à ses yeux la preuve que ces races ne peuvent se propager et subsister dans le nouveau continent. Jusqu'ici les faits ne lui donnent guère raison, comme nous le verrons plus tard avec quelques détails.
résultat général de ces altérations du type anglais, voici comment l’apprécie un homme d'intelligence et de savoir, qui a longtemps habité et étudié l’Amérique, et qui se trouve entièrement d'accord avec Smith ! : « Un petit nombre d’années a suffi pour établir une distinction, déjà très-marquée, entre les Américains modernes et les Anglais, dont ils descendent... Nous demanderons au voyageur attentif qui a parcouru les États-Unis de nous dire ce qu’il pense de certaines familles de New-York et de la Pensylvanie dont le sang est demeuré pur depuis un siècle ou deux, et des populations le plus anciennement établies dans le Kentucky et sur les bords du Mississipi. N’a-t-il pas observé, comme nous, une altération sensible non-seulement dans lestraits, mais dans le caractère? À part la civilisation européenne, qui les a suivis, on retrouve déjà chez les uns, avec l’angle facial, la fierté et l’esprit de ruse de l’Iroquois, chez les autres, avec l’extérieur, la rudesse, la franchise et l'indépendance de l'Illinois et du Cherokee. » Cette - appréciation est acceptée aux États-Unis même par les hommes de bonne foi, et M. l’abbé Brasseur nous citait à ce sujet le propos d’un homme éminent qui résumait devant lui une conversation sur ce sujet en disant : « Par les traits et par le caractère, nous sommes devenus des Hurons. »
Grâce à l’obligeance de M. Pruner-Bey, on peut ajouter l’appréciation raisonnée et scientifique des
1. M. l'abbé Brasseur de Bourbourg, Histoire des nations civi lisées du Mexique et de l'Amérique centrale durant les siècles antérieurs à Christophe Colomb.
anatomistes à ces témoignages de voyageurs, de gens du monde éclairés. Ici je ne fais que transcrire 1. — « L’Anglo-Saxon-Américain présente dès la seconde génération des traits du type indien qui le rapprochent des Lenni-Lénapes, des Iroquois, des Cherokees..…. Plus tard le système glandulaire se restreint au minimum de son développement normal; la peau devient sèche comme du cuir; elle perd la chaleur du teint et la rougeur des joues, qui sont remplacées chez l’homme par une teinte limoneuse, et chez la femme par une pâleur fade. La tête se rapetisse et s’arrondit ou devient pointue; elle se couvre d’une chevelure lisse et foncée en couleur. Le cou s’allonge. On observe un grand développement des os zygomatiques * et des masséters ?. Les fosses temporales sont profondes, les mâchoires massives. Les yeux sont enfoncés dans des cavités très-profondes et assez rapprochées l’une de l’autre; l'iris est foncé, le regard perçant et sauvage. Le corps des os longs s’allonge, principalement à l’extrémité supérieure, si bien que la France et l'Angleterre fabriquent pour l'Amérique des gants à part dont les doigts sont exceptionnellement allongés. Les cavités de ces os sont très-rétrécies ; les ongles prennent facilement une forme allongée et pointue. Le bassin de la femme se rapproche de celui de l'homme. » — Nous avons cru devoir adoucir quelques traits de cette description.
1. Des médecins compatriotes de M. Pruner lui ont adressé les détails suivants, qu’il a bien voulu me communiquer.