‹ Unité de l'espèce humaineChapitre 44 sur 66 · Davis et Thurnham, Crania anglica · texte numérisé non relu

Davis et Thurnham, Crania anglica

peuple tout entier rigoureusement intermédiaire entre deux autres? Mais lorsqu'il s’agit des animaux, . pas un éleveur n’en demande autant. — Faudrait-il que les métis d'Amérique formassent d'ores et déjà une race limitée et assise ? Mais cette race est encore en voie de formation, et des mélanges incessants s’opèrent sans cesse entre ces métis et les trois races mères. Comment pourrait s'être établie cette uniformité qu'on semble demander, et qui n’existe chez nos animaux domestiques que dans les troupeaux rigoureusement surveillés et soumis à une sélection sévère pendant un nombre considérable de générations ?

Toutefois ce qui n’a pu s’accomplir encore sur un vaste continent entre des millions d'hommes s’est opéré pour des communautés restreintes. Il existe des races mixtes parfaitement assises et répandues sur un espace plus ou moins étendu, qui résultent du croisement de deux races regardées par la plupart des polygénistes comme des espèces parfaitement distinctes et parfois le plus opposées. — C’est un fait qu'affirment, en dehors de toute controverse, des voyageurs qui racontent simplement ce qu’ils ont vu: MM. Quoy, Gaymard, Lesson pour les Papouas à tête de vaudrouille, décrits pour la première fois par Dampier, et qu'on trouve à la côte nord de la Nouvelle- Guinée ainsi que dans un certain nombre de petites îles voisines ; MM. Spix et de Martius! pour les Cafusos

1. M. de Martius, correspondant de l'Institut, est un des hotanistes les plus éminents de l'Allemagne. Il est d'ailleurs polygéniste, et cette circonstance donne une double valeur à son témoignage.

des forêts de Tarama au Brésil; une foule de voyageurs laïques ou missionnaires pour les Griquas du Cap. — Prichard et la plupart des monogénistes avec lui ont cité ces exemples. — Les polygénistes les ont naturellement combattus, et, comme d'ordinaire, ont mêlé à leurs arguments des plaisanteries parfois spirituelles, souvent aussi bien hasardées.

À la rigueur, on comprend cette négation quand il s’agit des Papouas de Dampier.— A en juger par les descriptions qu’on en a faites, ils présentent, il est vrai, tous les caractères d’une race tenant à la fois du nègre océanien et du Malais; ils reflêtent même par les différences de taille, de force, de vigueur qu’on observe chez eux, les caractères des deux principales races existant dans les populations noires de l'Orient. Néanmoins, historiquement parlant, on manque de données sur leurs commencements, et dès lors on peut logiquement agir pour eux comme pour toutes les autres races dont l’origine se perd dans la nuit des temps.

Mais il n’en est plus de même quand il s’agit des Cafusos et des Griquas. On sait d’où sortent ces deux populations, qui se sont formées de nos jours. — Les premiers ne sont autre chose que des métis d’Indiens et de nègres, qui ont fui les établissements européens et sont allés chercher la liberté dans les plaines de la forêt de Tarama, dont ils ont peuplé les solitudes. A en juger par les descriptions et les dessins que nous en possédons, le type de ces métis se se-

1. Ces différences, qui confirment si bien l'opinion des voyageurs français, ont été signalées à titre d’objections par nes auteurs polygénistes.

rait à la fois légèrement modifié et quelque peu amélioré sous l'influence d’une liberté complète. — Quant aux Griquas, Prichard a eu le tort de les regarder comme représentant à eux seuls la population entière des Bastards ou Basters, issus du croisement des races hollandaise et hottentote. Ses contradicteurs sont tombés dans la même erreur. De là est résultée une confusion qui a pu donner aux arguments des polygénistes une apparence de fondement, mais qu’il est aisé de faire disparaître en résumant les principaux détails donnés par divers voyageurs!.

D’après Nott, MM. Hombron et Jacquinot auraient regardé comme infertile le croisement du blanc avec le Hottentot. — Nous avons vainement cherché cette assertion dans les écrits de nos compatriotes. En. tout cas, l’exemple serait malheureusement choisi. Levaillant, qui ne songeait guère à la question qui nous occupe ici, s’exprime à ce sujet dans les termes suivants : « Les Hottentotes obtiennent de leurs maris trois ou quatre enfants tout au plus. Avec les nègres, elles triplent ce nombre, et plus encore avecles blancs. » — Nous retrouvons donc au Cap ce que M. Hombron avait observé en Amérique. Loin de diminuer, la fécondité s'accroît dans la race locale par le croisement avec les races étrangères.

Là d’ailleurs, comme dans toutes les anciennes colonies, le blanc rejetait dans les derniers rangs de la société ces fils qu’il avait mis au monde. Une loi interdisait le mariage légal entre les indigènes et les

1. Entre autres par Kolbe, Levaillant, Burchell, Thompson, Moffat, Livingstone, Arbousset, Daumas, et M. Cazalis, qui a bien voulu nous communiquer quelques faits précis et inédits.

étrangers’; le Bastard n’était même pas baptisé. « Gette race, ajoute Levaillant, multiplie beaucoup. » Le même voyageur estime à un sixième de la population hottentote le chiffre de ces métis. Or la colonie du Cap fut fondée en 1650; le voyage de Levaillant est de 1783. Aïnsi c’est dans l’espace de cent vingthuit ans environ que le nombre des métis avait acquis cette proportion.

Plus actifs, plus turbulents que les Hottentots, ces Bastards ou Basters inspirèrent des craintes, et on les refoula le plus possible dans l’intérieur des terres. La plupart d’entre eux franchirent les déserts, s’établirent au delà de l’Orange, et là, en guerre avec les deux races dont ils étaient le produit adultérin, ils se livrèrent au plus effréné brigandage, et se rendirent redoutables. — En 1799, des missionnaires tentèrent . pour la première fois, mais en vain, de les amener à un autre genre de vie. En 1803, deux autres missionnaires, Anderson et Kramer, firent un nouvel essai. Ils s’attachèrent à leurs hordes errantes et les suivirent pendant cinq ans. Cette persévérance porta ses fruits. Un certain nombre de Bastards embrassèrent le christianisme et se fixèrent à Klarnwatter. Pour se distinguer de ceux qui continuaient à mener une vie vagabonde et faire oublier le mépris qui s’attachait à leur nom, ils prirent le nom de Griquas*, donnèrent à leur capitale le nom de Griqua-Town, et se choisirent des chefs pris successivement dans la même famille, celle des Kok.

1. Arbousset et Daumas. | 2. L’étymologie de ce nom a donné lieu à des discussions qui ne paraissent pas avoir produit un résultat bien certain.

L'importance des Griquas s’accrut assez rapidement par l’adjonction de nombreux Bastards, qui se rallièrent au premier noyau, et par celle d’un nombre encore plus considérable de Koranas, de Namaquois et même de Boschismen, qui avaient embrassé le christianisme ou venaient chercher un appui dans le voisinage des missionnaires. Le gouvernement du Cap commença à s'inquiéter des progrès de cette colonie naissante. En 1819, un agent officiel, M. John Melvil, fut envoyé à Griqua-Town. A la suite de quelques troubles, le pouvoir fut remis par élection entre les mains d’un nommé André Waterboer, homme vraiment remarquable, qui, destiné d’abord à remplir les modestes fonctions d’instituteur, sut pendant trente ans gouverner ses sujets volontaires avec autant de fermeté que de prudence et se maintenir dans les meilleures termes avec les autorités ombrageuses du Cap. — Mais Waterboer dépossédait la famille Kok, qui avait ses partisans; il avait dans ses veines du sang de Boschisman!; il maintenait avec une inflexible rigueur les lois établies sous son inspiration contre le brigandage, contre l'introduction des liqueurs fortes; il blessait à la fois des intérêts, des préjugés, des passions. Aussi fut-il abandonné par une partie de son peuple, qui, sous les ordres d’Adam Kok, alla fonder ailleurs Philippolis, et cette dernière ville, placée dans de meil-

1. Les Boschismen sont méprisés et détestés de toutes les autres tribus hottentotes ou cafres. L'élection de Waterboer, qui se rattachait à ce rameau des races locales, bien loin d’être, comme on l’a cru, la preuve du triomphe de Ja nationalité, fut une véritable victoire remportée sur un préjugé que constatent tous Les voyageurs.

ACES HUMAINES MÉTISSES. ‘337

leures conditions, a fini par prendre le dessus sur Griqua-Town.

Ainsi les Griquas résultent du mélange de métis à divers degrés, avec une prédominance incontestable du sang indigène ; mais ils ne représentent point à eux seuls le produit des croisements accomplis au Cap. — Ils sont une peuplade organisée et qui a pris un nom; ils ne sont pas une race. — Cela est si vrai, qu’ils sont restés distincts des Bastards proprement dits. Ceux-ci ont également leurs villages, entre autres la Nouvelle-Platberg, fondée par les missionnaires wesleyens. De race moins mélangée, ils ont les cheveux moins crépus, la couleur plus claire, les traits moins prononcés ; leurs familles n’en sont pas moins nombreuses. à

Griquas et Bastards tiennent d’ailleurs à des degrés divers des deux races mères. Tous les voyageurs s’accordent sur ce point et n’ont fait que confirmer, en termes plus ou moins brefs, les détails très-précis donnés par Levaillant !. Pas plus au physique qu’au moral, les premiers, en dépit de la prédominance du sang africain, ne sont redevenus, comme on l’a affirmé, une race africaine presque pure. — Aujourd’hui les Griquas forment une population de dix ou douze mille âmes, ayant un gouvernement régulier à peu près indépendant; ils ont abandonné pour la culture la vie errrante et pastorale de leurs ancêtres

1. Ici, comme presque partout ailleurs, les témoignages les plus récents montrent combien sont mal fondés les reproches adressés à un voyageur que l'injustice de ses contemporains a presque fait passer pour un simple romancier. Au reste, Walkenaer lui a rendu pleinement justice dans l'introduction qu’il a placée en tête de l'analyse de ses voyages. (Histoire générale des voyages.)

noirs; ils élèvent à l’européenne des troupeaux de mille à quinze cents mérinos; ils construisent des maisons, et leur chef, Adam Kok, possède un moulin dont la construction lui a coûté 10 000 francs. Tous comprennent l’importance de l'instruction ; à Philippolis, le maître d'école est salarié par la ville, et tous les enfants savent lire et écrire‘. Ainsi tout annonce que, si la politique anglaise n’y met obstacle?, on verra se former dans le vaste bassin de l’Orange un peuple considérable ayant ses caractères propres, et qui aura pris naissance, sous les yeux des générations actuelles, par le croisement du blanc avec les races Mtibunés du Cap.

On voit que tout en envisageant les faits qui se passent dans le midi de l’Afrique d’une manière plus complète que ne l’avait fait Prichard, nous n’en arrivons pas moins aux mêmes conclusions. — Les polygénistes nous opposeront sans doute leur objection habituelle. La population métisse, diront-ils, au Cap comme partout ailleurs, s’est recrutée et se recrute encore par les croisements directs; par conséquent cet exemple ne prouve rien.—Nous pourrions laisser le lecteur se prononcer sans autres preuves. Ce que nous avons vu suffirait sans doute pour qu'il jugeât comme nous de la valeur de cet argument; mais il

1. J’emprunte ces détails à une lettre que M. Cazalis, qui a passé vingt-trois ans au milieu des populations indigènes de l'Afrique méridionale, a bien voulu m'adresser en 1857.

2. Cette politique s’est déjà traduite par une ordonnance qui défend de vendre aux Griquas et aux Béchuanas, leurs voisins et alliés, la poudre et les armes à feu nécessaires pour se défendre contre les peuplades environnantes. Livingstone, ayant à parcourir cette contrée pour pénétrer au cœur de cette Afrique mé-

est bon d'enlever aux polygénistes même ce dernier retranchement. Citons doncencore un exemple contre lequel on ne saurait rien invoquer de pareil.

La plupart des polygénistes, et toute l’école de Morton surtout, regardent les Polynésiens comme appartenant à une espèce parfaitement distincte du blanc Européen!.— Or ces deux prétendues espèces sont parfaitement fécondes entre elles, et leur postérité se multiplie rapidement sans avoir besoin de se retremper aux sources primitives. Voici un fait qui le prouve.

En 1787, le lieutenant Bligh, commandant du navire la Bounty, fut chargé d'aller à Tahiti chercher des pieds d'arbre à pain destinés à être transportés aux colonies anglaises. Cet officier était, paraît-il, d’un caractère peu sociable. Il se fit détester de tout son équipage , et en 1789, lorsqu'il revenait de sa mission, une révolte éclata. Bligh et tous ceux qui lui restèrent fidèles furent mis dans une chaloupe et abandonnés en pleine mer. Les rebelles retournèrent à Tahiti pour se choisir des compagnes et embaucher quelques indigènes. Après avoir vainement essayé de s'établir dans l’île de Tobouai, ils se partagèrent encore. Une portion revint à Tahiti; le reste comprenant neuf blancs, six Polynésiens et autant de femmes que d'hommes, fit voile pour Pitcairn, petite île dé-

ridionale, qu’il devait traverser le premier, ne put obtenir d’emporter que dix livres de poudre, tant on craignait de fournir involontairement des munitions aux Béchuanas.

1. Les Polynésiens sont à mes yeux une race métisse résultant du mélange des races noire et jaune, avec addition d’un élément blanc qui ressort d'une manière quelquefois très-accentuée. On comprend que je ne puis exposer ici l’ensemble des faits qui m'ont conduit à cette manière de voir.

serte d’un accès difficile, écartée de la route suivie par la plupart des navires qui parcourent la mer du: Sud, et où les révoltés espéraient être à l'abri des. poursuites du gouvernement anglais.

La petite colonie s'installa à Pitcairn au mois de

janvier 1790 ; mais elle ne vécut pas longtemps en paix. Le despotisme des blancs finit par révolter les Polynésiens, qui, aidés d’une partie de leurs compatriotes du sexe féminin, massacrèrent cinq de leurs tyrans. Puis, ils en vinrent aux mains entre eux, et enfin les femmes des blancs qui avaient péri vengèrent leurs maris en assassinant à leur tour ce qui survivait des Polynésiens.

En 1793, il ne restait à Pitcairn que quatre Européens, dix femmes polynésiennes et quelques en-, fants. On vécut alors dans un état de polygamie absolue. Enfin un des blancs ayant encore péri par sa faute, un autre ayant été tué par ses deux compatriotes, qu’il menaçait sans cesse, Young et Adams étaient les seuls survivants en 1799. — Ils comprirent alors les terribles leçons du passé, vécurent en paix, et s’efforcèrent de régénérer cette société née sous de si sanglants auspices. Young mourut bientôt de maladie, et Adams poursuivit avec persistance la tâche qu'il s'était imposée. Il réussit de manière à exciter la surprise et l'admiration du capitaine Beechey, qui visita Pitcairn en 1895. |

Nous n'avons pas à nous occuper spécialement des qualités morales de cette population ; remarquons toutefois que le navigateur anglais en fut très-vivement frappé, et que ce fait répond à l’assertion des auteurs qui, sans tenir compte des circonstances au

milieu desquelles prennent naissance les races mixtes, regardent le croisement comme étant par lui-même une cause de démoralisation. Beechey représente en outre les Pitcairniens comme remarquables par leurs belles proportions, par une force musculaire et une agilité extraordinaires, par une santé qui ne s’altérait guère qu’à la suite des communications avec les équipages, par une intelligence vive, prompte, et un désir ardent d'instruction. — Cette race croisée n’avait donc pas dégénéré.

Quant à sa fécondité, on en jugera par les chiffres suivants. En 1790, les colons, avons-nous vu, étaient au nombre de trente ; ils étaient soixante-six lors de la visite du capitaine Beechey en 1825, et cent quatrevingt-neuf, savoir quatre-vingt-seize hommes et quatre-vingt-treize femmes, en 1856. On ne trouve mentionnée d’autre adjonction que celle d’un seul individu homme, et en tout cas la proportion des deux sexes démontre suffisamment que d’autres adjonctions n’ont pu être nombreuses. — Ainsi, dans une première période de trente-cinq ans, la population de Pitcairn avait plus que doublée malgré l’in-

1. À cette époque, l’île ne pouvant plus suffire à l’entretien de cette population, un navire vint prendre tous ces descendants des révoltés de La Bounty pour les transporter d’abord à Tahiti, et plus tard à l’île Norfolk. Le chiffre que je cite a été donné par les journaux anglais et reproduit par quelques journaux français. M. de Blosseville ne compte que 170 individus demandant à venir remplacer dans l’île Norfolk les convicts qu’on y avait isolés à diverses reprises. On comprend sans peine que quelques Pictairniens se soient en effet laissé tenter par la civilisation de Tahiti, d'autant plus que, d’après les détails donnés par M. de Blosseville, l'argent s'était déjà introduit à Pitcairn, et que l’ancienne égalité qui régnait encore en 1825 avait disparu.

fluence désastreuse exercée par la débauche sans frein à laquelle se livrèrent d’abord les révoltés de a Bounty, malgré les meurtres et les accidents qui, dans l’espace de trois années, avaient réduit à quatorze le nombre des adultes. Dans une seconde période de trente et un ans, la population a presque - triplé !

Comment parler encore d’hybridation en présence de ces résultats? —Que pourraient faire Morton et Nott eux-mêmes, si ce n’est placer dans leur catégorie des espèces étroitement voisines (closely proximate) le vrai blanc et le Polynésien? — Mais aussi quel naturaliste, quel physiologiste hésitera à trouver dans les faits que nous venons d'exposer tous les caractères d’un simple métissage, et par conséquent la preuve que le Saxon et le Tahitien ne sont que les représentants de deux races d'une même espèce?

Dans toutes les sciences , les observations en petit, les expériences de laboratoire, servent à se rendre compte des phénomènes que la nature présente sur une plus grande échelle. — Cest en étudiant l’électricité dans un cabinet que Franklin comprit ce qu’était la foudre ; c’est par des résultats obtenus dans des tubes et des creusets que MM. de Sénarmont, Ebelmen, Daubrée, Deville, Durocher, ont expliqué la formation des minéraux qu’exploite l’industrie. — On peut dire que ce qui s’est passé à Pitcairn constitue une expérience de même genre. Grâce à l’isolement et au petit nombre des éléments mis en jeu, on y trouve, dégagés de toute complication étrangère, les phénomènes fondamentaux du croisement entre races humaines, et il est bon de les signaler. :

Dans cette île ont été réunis, sous de bien tristes auspices, les représentants de deux groupes humains. Des matelots fuyant leurs compatriotes pour échapper aux lois de leur pays emmenaient avec eux . des hommes qu’ils comptaient bien tenir en esclavage, des femmes à qui on ne peut donner le nom d’épouses. — Mais une communauté, quelque restreinte qu’on la suppose, ne se fonde pas sur de pareilles bases. Les appétits désordonnés des blancs, un moment satisfaits, amènent promptement la révolte, le meurtre, presque l’anéantissement de la société naissante. Peu à peu, par lassitude d’abord, par raison ensuite, la paix renaît, l’ordre se rétablit, et la population augmente. Enfin, sous l’ascendant d’un de ces matelots, que les ans et l’expérience ont transformé, la petite société s’assied et s’organise de manière à frapper d’étonnement l’homme le plus civiisé. En fin de compte , la race métisse constituant à elle seule cette société est incontestablement supérieure au moins à la très-grande majorité des élé- . ments qui lui ont donné naissance.

Ce résultat est fait pour rassurer quiconque s’inquiète quelque peu de l'avenir de l'humanité. — Les races métisses avaient fort peu attiré l'attention des anthropologistes du dernier siècle. Buffon , Blumenbach, n’en parlent guère qu’en passant, et seulement au point de vue physiologique. Prichard lui-même, qui écrivait au commencement de ce siècle, ne pouvait guère être amené à s’en préoccuper autrement. — Mais en présence du mouvement de mélange chaque jour plus accéléré qui résulte des applications de la vapeur, il est impossible de ne pas se demander

SJ CHAPITRE XIX,

ce que deviendra l’espèce humaine quand ses races les plus extrêmes auront confondu leur sang, quand des continents entiers appartiendront aux descendants croisés des populations actuelles. Alors l'esprit se tourne avec anxiété vers les contrées où la fusion, commencée il y a trois siècles, est le plus avancée, et au premier abord le spectacle est attristant. De là ces sombres prévisions, ces doctrines désolantes qui ont trouvé dans M. de Gobineau un ardent interprète , que l’école américaine semble très-disposée à adopter, et que nous avons toujours combattues !. |

Pour qui ne voit que le présent, cette impression S’explique. Mais que les écrivains dont nous parlons ne mesurent pas la vie des peuples et des races à la vie des individus, qu'ils songent à ce que fut notre Europe, à ce qui s’est passé à Pitcairn , et ils se rassureront. Ce qui se voyait en France même, aux temps de la trêve de Dieu et de la quarantaine du roi, ne valait certes pas mieux que ce qui existe de nos jours en Amérique, et nous sommes loin de ces temps-là. Pitcairn aussi a eu son moyen âge de trois ou quatre ans ; la durée en a été en rapport avec le nombre des éléments qu’il fallait fondre ou éliminer. En Europe, ce travail a exigé des siècles : il en faudra peut-être autant à l’Amérique. Mais Pit- Cairn à eu sa renaissance sociale, comme nous avons eu la nôtre, comme le nouveau monde aura la sienne, et certainement les races de l’avenir nous seront

1. Histoire naturelle de l’homme. — Du croisement des races humaines. — Revue des Deux-Mondes, 1° mars 1857.

supérieures à certains égards, comme nous le sommes sous d’autres rapports aux races assyrienne, grecque et romaine.

Revenons à la question principale, et résumons en quelques mots l’ensemble des considérations réunies dans nos trois derniers chapitres.

Nous venons de passer en revue quelques-unes des objections faites au monogénisme par les partisans de la doctrine contraire, nous pousserons plus loin cet examen; mais dès à présent on voit sur quoi reposent la plupart de ces objections. — Le possible y joue un grand rôle, et c’est un triste terrain pour le vrai savant. Bien loin de s’en tenir aux temps, aux lieux que peuvent embrasser l’expérience et l’observation, aux phénomènes relevant de la physiologie actuelle , le polygéniste remonte volontiers aux origines, et quiconque refuse de le suivre sur ce terrain peu sûr, quiconque se refuse à admettre des Aypothèses présentées comme autant de réalilés, est immédiatement traité d'homme qu’enchaînent les préjugés d’un autre âge, ou tout au moins d'esprit étranger à toute philosophie. |

L'école de Morton, tout en agissant trop souvent de la même manière , a fait du moins des tentatives sérieuses pour donner à ses croyances une base plus solide; mais, en Europe aussi bien qu’en Amérique, elle a mérité de bien autres reproches. — La discussion tout entière roulait sur deux ordres de faits bien distincts , essentiellement du ressort des sciences naturelles, que tous les naturalistes avaient distingués et désignés par des mots différents, qui les avaient tous conduits à distinguer l'espèce de la race. Qu’a

3k6 CHAPITRE XIX.

fait l’école américaine ? Elle a tantôt supprimé l’un de ces mots, tantôt employé indifféremment les deux termes. Aux yeux des hommes peu familiers avec les sciences naturelles, elle a ainsi confondu les choses et brouillé les idées; mais, lorsqu’oubliant tous les travaux de ses prédécesseurs, elle a voulu, même à travers les nuages qu’elle avait fait naître, porter un peu loin l'étude des phénomènes, il lui est arrivé ce qui est arrivé aux écoles européennes les plus opposées en théorie. Dominées par les faits, celles-ci s'étaient rencontrées dans la pratique ; dominée aussi par les faits, l’école américaine s’est rencontrée avec elles toutes Sur ce même terrain. Au milieu de ses espèces d'espèces, elle en est arrivée à faire une catégorie distincte pour ce que tous les naturalistes d'Europe avaient appelé la race; comme ces mêmes naturalistes, elle a caractérisé ses espèces les plus voisines (c’est-à-dire les races) surtout par la fécondité des croisements et la multiplication indéfinie des métis. — En vérité, était-cela peine d’oublier les travaux de tant d’illustres prédécesseurs ? Malheureusement la confusion dans les termes qu’elle employait a fait illusion à l’école américaine. Ne voyant partout que des espèces, elle a confondu les phénomènes du métissage et de l’hybridation, chez les animaux et chez l’homme; elle a oublié les premiers pour ne trouver partout que les seconds, et a fait tous ses efforts pour les plier à ses doctrines. — De là deux exagérations en sens contraire. — Tant qu’il s’agit des animaux, les disciples de Morton en France comme en Amérique s’efforcent de représenter la fécondité soit des espèces entre elles, soit des

hybrides entre eux, comme beaucoup plus étendue, beaucoup plusgénérale, beaucoup plus durable qu’elle ne l’est réellement. Quand ils s'occupent des groupes humains, tous leurs efforts tendent à amoindrir les résultats du croisement. — Nous avons examiné chacun des exemples sur lesquels on a le plus insisté, et nous en avons montré la signification précise.

Les chapitres précédents avaient été plus particulièrement consacrés aux végétaux, aux animaux; dans nos trois derniers, nous nous sommes surtout occupé de l’homme. Le plus souvent nous sommes allé chercher des preuves à l’appui de nos opinions non pas chez les écrivains qui les partagent, mais chez des voyageurs étrangers à toute controverse, chez des polygénistes aussi décidés que les chefs de l’école américaine et chez ces chefs eux-mêmes. — C'est à l’aide de ces témoignages, bien peu suspects, que nous avons montré à quoi se réduisait la prétendue infécondité des unions contractées soit entre individus appartenant à des groupes humains difrérents, soit entre les métis issus de ces unions premières. Loin de trouver dans aucun cas les caractères de la vraie hybridation, nous avons rencontré partout les signes du métissage le plus impossible à nier.

Tout donc nous a ramené à la doctrine de l'unité de l'espèce et de la multiplicité des races.

Ne

seit

Examen des objections faites à la doctrine monogéniste. — Actions de milieu. — Acclimatation.

Nous avons distingué l'espèce de la race et de la varièlé dès les premières pages de ce travail, comme presque tous les zoologistes, presque tous les botanistes, le font aujourd’hui. — Chose assez étrange, il s’est trouvé des polygénistes qui ont reproché aux naturalistes d’agir de la sorte, qui ont paru surpris qu'on définit les mots dont on allait se servir. Ils ont cherché à motiver-ce reproche au moins singulier par une argumentation qui a pu séduire quelques esprits, mais à laquelle il est bien aisé de répondre. Les polygénistes ont prétendu que, contrairement aux principes de la méthode naturelle, les naturalistes faisaient reposer la distinction des espèces sur : un Caractère unique choisi arbitrairement, savoir l'impossibilité ou la difficulté extrême du croisement, et que dès lors il était tout simple que les groupes reconnus par eux comme espèces ne pussent se fu-

sionner, puisqu'ils avaient été établis en vertu d’une règle formulée à l’avance. Ils ont voulu expliquer ainsi l'accord existant entre les doctrines qui s’appuient sur cette distinction et les faits observés. Cette objection ne repose que sur une erreur historique. Ce n'est pas à priori que les naturalistes de toutes les écoles ont distingué les êtres vivants en espèces, races et variétés. L'observation et l'expérience les ont conduits à ce résultat. Ils avaient découvert les choses avant de les désigner par des mots. Nous tous qui profitons des travaux antérieurs, nous pouvons donc, nous devons même, surtout lorsqu'il s’agit d’une discussion roulant en entier sur ces distinctions, dire nettement au début ce que signifient les termes qui vont être employés, et c’est ce que nous avons fait. — Les polygénistes, au contraire, ont eu un double tort; celui d'oublier les choses et celui de prendre les mots les uns pour les autres. De là résulte dans leurs écrits, dans leurs idées, la confusion dont nous avons signalé des exemples, et qui se retrouvent au fond de presque tous leurs arguments. Il est une autre notion générale qui ne fait guère moins défaut aux adversaires du monogénisme : c’est celle des actions de milieu. — D’ordinaire les polygénistes. cherchent à se rapprocher des naturalistes de l’école philosophique! : les noms de Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire ne sont prononcés par eux qu’avec vénération ; mais dès qu’il s’agit du milieu, ils ou-

1. Non pas de tous. Il est digne de remarque que les polygénistes qui exaltent le plus Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire ne prononcent presque jamais le nom de Buffon. On dirait que pour eux Buffon n’est pas un naturaliste philosophe!

blient les théories les plus caractéristiques de cette école, les doctrines le plus hautement professées par ceux qu'ils acclament comme des maïtres. Alors ils passent aux écoles contraires, et vont bien plus loin que les disciples de Cuvier ou de Blainville lui-même. En dépit de leurs théories absolues, ceux-ci reconnaissaient, au moins dans la pratique, la puissance modificatrice des actions extérieures, et voilà comment, au risque de se rencontrer avec les naturalistes philosophes, ils se mettaient d'accord avec les faits et retrouvaient la race à côté de l’espèce. — Les polygénistes, au contraire, nient expressément cette action du monde extérieur ou s'efforcent d'en amoindrir les résultats les plus évidents. Pour eux, le milieu est à peu près sans influence, et en tout cas il ne saurait altérer d’une façon sérieuse la forme primitive, pa: même la couleur.

Les polygénistes sont donc encore ici en contradiction avec tous les naturalistes, mais surtout avec les naturalistes philosophes *.

. La négation des actions de milieu, de notions con-

1. Si quelque lecteur voulait mettre en doute l'exactitude de nos paroles, nous nous bornerions à lui conseiller de lire le septième chapitre de la Philosophie zoologique de Lamarck. Ce chapitre est intitulé : De l’influence des circonstances sur les @ections et les habitudes des animaux, et de celle des actions et des habitudes de ces corps vivants, comme causes qui modifient leur organisation et leurs parties. À lui seul, ce titre suffit pour indiquer que Lamarck serait avec nous contre ses singuliers admirateurs. Quant à Geoffroy Saint-Hilaire, il suffit de rappeler ses discussions avec Cuvier à propos de l’action du milieu ambiant pour être convaincu que c’est nous qu’il aurait regardé comme ses disciples bien plutôt que les polygénistes. En efiet, dans cette discussion, Geoffroy s'est incontes tablement montré plus physiologiste que son redoutable adversaire.

fuses et incomplètes sur l'espèce et la race, permettent seules d'expliquer comment on peut adresser au monogénisme quelques-unes des objections qu’on lui oppose avec le plus d’assurance. — Nott et Gliddon ont consacré un long et fort intéressant chapitre à l’histoire physique des juifs observés dans diverses parties du monde. Ils cherchent à démontrer que cette population est restée partout la même.— Certes, pour prouver le contraire, il n’est pas besoin d’autres témoignages que ceux qu'ils rapportent eux-mêmes. Un de leurs correspondants leur déclare que la couleur des yeux et de la peau varie beaucoup des juifs du nord à ceux du midi, et que les juifs septentrionaux diffèrent autant des méridionaux que les familles anglaises restées en Angleterre diffèrent de celles qui ont émigré en Amérique; enfin, il attribue ces modifications à l'action du climat. Évidemment, en parlant des mêmes faits, nous n’aurions pas tenu d'autre langage.

En lisant cette lettre, on se demande comment il est possible que les auteurs américains la citent à l’appui de leurs opinions. On ne peut expliquer ce fait que par une phrase placée en tête de cet écrit, et dans laquelle l’auteur déclare que tous les juifs ont des traits identiques. Quels sont ces traits si caractéristiques? Bien entendu on ne les précise pas. La chose est en effet fort difficile. Camper, dont l’habileté comme dessinateur est si connue, qui toute sa vie s’est occupé de questions de ce genre, déclare avoir vainement cherché à préciser le caractère de la tête juive. Dans mes divers séjours en Alsace, je n’ai pas été plus heureux que Camper, pas plus heu-

reux que Pickering, qui trouva dans la population juive de Bombay une variété inattendue de frais, de teint et de costumes.

Le même correspondant des auteurs américains regarde le teint propre des juifs comme étant celui des autres peuples blancs, et semblable en Europe à celui des Européens. Un autre cherchant à distinguer les juifs noirs des juifs blancs de Cochin, représente ces derniers comme étant de couleur très-foncée, sans être pourtant absolument noirs, dark et non pas black. Is ne sont donc blancs que par comparaison avec leurs frères plus modifiés, car jamais la population juive d'Angleterre ou d’Aflemagne, considérée dans son ensemble, n’a présenté un teint qui motivât la première de ces deux épithètes. De ces témoignages il résulte donc que, par suite de leur séjour dans l’Inde, les juifs blancs de Cochin ont acquis au moins un teint fort basané.

Nous ne pouvons entrer ici dans une discussion minutieuse, et nous renverrons le lecteur à l’ouvrage même de Nott et Gliddon. Il verra facilement qu’en admettant sans discussion tous les faits invoqués par les auteurs américains, il en ressort très-nettement deux conséquences très-distinctes : d’abord que les juifs ne se ressemblent pas, qu’ils ont subi l’action des milieux divers auxquels ils ont été soumis, « comme les Caucasiens transportés pendant plusieurs générations dans des climats différents ‘; » conclusion en désaccord complet avec les doctrines polygénistes ; — ensuite que, malgré un séjour de dix siècles sous le

Page 1