Vov. la Revue du 1° août
seule du milieu, le nègre ne deviendra jamais un blanc, le blanc ne se transformera jamais en nègre. — Sur ce point, nous sommes entièrement d’accord avec les polygénistes, mais ils tirent de ce fait la conclusion que ces deux hommes sont d'espèce différente, et c’est là ce que nous n’admettons pas.
Pour décider qui des deux a raison, revenons-en aux enseignements tirés des races domestiques.
Lorsque les éleveurs anglais ont cherché à modi-
lier la race de Leicester et la race de la Tees, bien que les procédés employés aient été identiques, souvent mis en œuvre par les mêmes personnes, et toujours dirigés dans le même sens, ont-ils obtenu des résultats semblables? Non. Le leicester s’est transformé en dishley, le teeswater en durham, et jamais un éleveur ne confondra ces deux races. — Déjà nous avons fait remarquer la conséquence qui résulte de ce fait et d’autres faits analogues : — une race nouvelle n’est jamais un produit simple; pour employer le langage des mathématiciens, elle est toujours une résultante dont les deux composantes sont la race primitive d’une part, la nature du milieu de l’autre. Que l’un des éléments change, et le résultat changera aussi, comme change la résultante dont l’une des composantes est changée.
Par conséquent l’homme de race aryane et l’homme de race sémitique ou éthiopique, modifiés tous trois par le climat de l’Inde, ne pourront donner, quelque laps de temps qui s'écoule, un seul et même homme, une seule et même race. — Voilà pourquoi, après mille ans, le juif de Cochin est encore distinct du véritable Hindou; pourquoi, tout en prenant peut-
être quelques caractères communs, le nègre et l’Anglo-Saxon se distingueront toujours l’un de l’autre sur la terre d’Amérique.— Voilà pourquoi encore le nègre transporté en Europe ne deviendra jamais un vrai Caucausien, quand même son teint blanchirait, et pourquoi l’Européen acclimaté au Sénégal ne sera jamais un vrai nègre, quand même son teint noircirait.
Les races dérivées de troncs différents sous des influences identiques peuvent bien se rapprocher en prenant quelques caractères communs, que leur imprime le milieu ; mais elles présentent toujours quelques différences appréciables tenant à leur nature première, et qui sont pour chacune d’elles une sorte de certificat d’origine.— Voilà ce que l’on constate chez les animaux, ce que nous avons vu se présenter chez les chiens libres d'Amérique, et ce dont rendent compte d’une manière très-simple les principes exposés dans nos études précédentes. Il est tout simple que les races humaines présentent des faits tout pareils. Bien loin d’être en contradiction avec les doctrines monogénistes, ces faits, et jusqu'aux hypothèses de même nature qu'on cherche à leur opposer, mettent encore plus en relief l’accord complet de ces doctrines . avec les résultats de l'expérience et de l’observation. Au reste les actions modificatrices profondes, sérieuses, exercées par le milieu, deviennent aujourd'hui tellement impossibles à méconnaître, qu’un certain nombre de polygénistes renoncent à les nier; mais alors ils ne veulent voir en elles que des signes de dégénérescence et de mort; ils refusent au milieu tout autre pouvoir que celui de tuer. — Knox surtout
a nettement soutenu cette thèse. Plus franc ou plus logique que la plupart des polygénistes, cet auteur, ici comme toujours, a nettement accepté les conséquences de ses doctrines générales. Pour lui comme pour toute l’école de Morton, chaque espèce d’hommes est un produit local. Il en conclut qu’elle ne peut vivre en dehors de la terre et du climat qui l’ont vue naître. — Toutefois il ne peut nier ni les changements subis par le Yankée, si peu semblable aujourd’hui à ses ancêtres anglo-saxons, ni les modifications presque aussi marquées de la race celtique depuis sa transplantation au Canada‘; mais, loin de reconnaître dans les caractères qui apparaissent chez ces petits-fils de l’Europe les signes de la formation de races nouvelles, il n’y voit que des preuves de décadence physique et morale, des indices d’une destruction prochaine.
En réponse à ces étranges appréciations, bornonsnous à citer quelques faits et quelques chiffres.
Ce sont ces hommes dégénérés, petits de corps et d'idées, qui fournissent au Canada ces coureurs des bois, ces voyageurs, qui, tour à tour marins sur les fleuves et les lacs, chasseurs et bûcherons dans les forêts et les déserts, sans cesse en lutte avec la nature ou les hommes, servent presque uniquement d'intermédiaires entre les indigènes et les comptoirs anglais; ce sont eux qui entretiennent à Québec, à
1. « Un long séjour en Amérique a fait perdre au créole canadien les vives couleurs de sa carnation. Son teirt a pris une nuance d’un gris foncé ; ses cheveux noirs tombent à plat sur ses tempes comme ceux de l’Indien. Nous ne reconnaissons plus en lui le type européen, encore moins le type gaulois. » — Th. Pavie, Revue des Deux-Mondes du 15 décembre 1850.
Montréal, le goût de la littérature et des arts, et luttent au nom de l'intelligence élevée contre les tendances à peu près exclusivement utilitaires des colons anglais. —- Enfin, bien que ne se recrutant plus dans la mère patrie depuis la cession du Canada à l'Angleterre, ces mêmes hommes, ces Celtes transplantés ont longtemps constitué la très-grande majorité de la population; ils en forment encore plus du tiers, et se multiplient avec une rapidité bien remarquable. En 1763, à l’époque du fatal traité de Paris, on comptait au Canada soixante-dix mille âmes ; en 1814, la population totale était de trois cent trente-cinq mille âmes, dont deux cent soixantequinze mille Français. Le recensement de 1851 accuse un million huit cent quarante-deux mille deux cent soixante-cinq Canadiens, dont six cent quatre-vingtquinze mille neuf cent quarante-cinq Français. Cette race avait donc à bien peu près quadruplé dans l’espace de cinquante et un ans, malgré les luttes qui suivirent la conquête, et presque décuplé en quatrevingt-huit années. — Certes les assertions de Knox ne pouvaient recevoir un démenti plus formelf. Sans aborder ici dans son ensemble la question
1. Le peuplement de l’Acadie présente un fait peut-être plus frappant encore. La très-grande majorité des Acadiens, plus des trois quarts selon M. Rameau, descendent de 47 familles françaises comprenant 400 individus, d'après un recensement fait en 1671. En 1755, ce chiffre s'était élevé à 18 000. On sait qu’à cette époque la population fut dispersée violemment par les Anglais. 6000 Acadiens furent exportés; 1500 se retirèrent au Canada ; 2500 disparurent on ne sait où. Il ne devait donc en rester qu'environ 8000. On en compte aujourd'hui 95 000. Ces
chiffres ont été recueillis et communiqués à la Société d’anthro-.
pologie par M. Boudin dans un travail ercore inédit.
fort complexe de l’acclimatation, il est pourtant impossible de ne pas en dire quelques mots en présence des arguments que les polygénistes ont cru pouvoir tirer de la difficulté qu'ont à prospérer dans certaines contrées les races étrangères au sol. — Il est très-vrai que le blanc d'Europe, transporté sous la ligne ou dans les régions intertropicales, languit et périt souvent sans laisser de postérité, ou que celle-ci s'éteint au bout d’un petit nombre de générations. Il est très-vrai que le nègre d'Afrique émigré en Europe y meurt très-souvent de phthisie. Il est encore vrai que, dans notre colonie de l’Algérie, la mortalité des adultes, celle des enfants surtout, est de beaucoup supérieure à celle qu’on observe dans la mère patrie. — Mais à quel point de vue ces faits peuvent-ils être invoqués en faveur du polygénisme? La race, nous l'avons vu, est avant tout, un produit du milieu. Formée sous l’empire de certaines conditions d’existence et rencontrant brusquement des conditions d’existence nouvelles, est-il surprenant qu’elle souffre et succombe parfois dans la lutte qui s'établit entre l’organisme et le monde extérieur? Bien au contraire; ce serait l’acclimatation immédiate dans de pareilles conditions qui serait inexplicable, d’après les idées que nous défendons.
Quoi qu’en aient dit Knox et les polygénistes qui, sous des formes plus ou moins adoucies, ont adopté ces idées, l’Européen prospère et se propage dans tout pays où ne se rencontrent pas des conditions en trop grand désaccord avec le sang qu'il a reçu de ses ancêtres. — La distance et la différence des races indigènes n'’influe en rien sur ce résultat.
. Jci on peut citer des exemples frappants. — Le Cap, la Nouvelle-Hollande, nourrissent les deux races qu’on a toujours été enclin à regarder comme étant les plus éloignées de l’homme européen, celles qu’on a voulu assimiler aux singes. Ces deux régions sont en outre bien loin de nous, et l’une d’elles est à nos antipodes. Eh bien! ce sont précisément deux des points du globe qui semblent le mieux se prêter à la colonisation par les races blanches. Au Cap en particulier, le Français chassé par l’édit de Nantes, le Hollandais, l’Anglais attirés par l'espoir d’un bien-être qu’ils ne pouvaient trouver chez eux, ont également multiplié, et les tableaux recueillis par M. Boudin montrent que l’armée anglaise y fait annuellement des pertes un peu moins nombreuses qu’en Angleterre même et dans les corps les plus privilégiés.
Empruntons encore quelques faits aux recherches si curieuses de l’auteur que nous venons de citer.
Le blanc, a-t-on dit, ne peut vivre dans les pays chauds. M. Boudin montre que, dans l'hémisphère sud, même au milieu des conditions en apparence les plus défavorables, une chaleur très-intense ne produit plus les mêmes effets que dans l'hémisphère nord. Par exemple, dans les îles de la mer du Sud comme dans l'Amérique et l'Afrique méridionales, le blanc semble pouvoir vivre impunément sous le soleil des tropiques et à côté de marais dont les
1. Dans une période de sept années, les décès sur un personnel de 1000 hommes ont été de 14,5 pour la cavalerie household, de 15,3 pour les dragons de la garde, de 15,5 pour l'infanterie de la garde et de la ligne. Dans une période de dix-huit ans, la mor-
talité au Cap n’a été que de 14,1 sur un effectif de 1000 hommes.
— Traité de géographie et de statistique médicales.
exhalaisons seraient infailliblement mortelles pour lui dans l'hémisphère nord‘. — Le nègre, disait-on encore, se propage et prospère partout où il trouve la température élevée de son pays. M. Boudin prouve par des chiffres que, dans les îles du golfe du Mexique, la race nègre est en décroissance sensible; il répète la prophétie du colonel Tulloch : « Avant un siècle, la race nègre aura presque cessé d’exister dans les colonies anglaises des Indes occidentales. »
Mais le même auteur fait voir en même temps qu’à la Barbade et à Montserrat cette race s’accroît d’une manière sensible. Il montre à la Martinique, chez les nègres, les métis et les blancs considérés en masse, un excédant annuel des naissances sur les décès qui s'élève presqu'au chiffre de deux mille, tandis qu’à la Guadeloupe le nombre des décès surpasse sensiblement celui des naissances. — Aïnsi les recherches de M. Boudin, entreprises à un point de vue exclusivement médical et appuyées sur les documents officiels les plus authentiques, réfutent quelques-unes des assertions les plus positives des polygénistes, et confirment tout ce que nous avons dit de ces actions de milieu locales qui introduisent dans les questions relatives aux races un élément si souvent
oublié.
1. M. Boudin a particulièrement insisté sur ce résultat si inattendu dans les communications qu’il a faites à la Société d’anthropologie. Il attribue cette innocuité de l'hémisphère sud principalement à l’absence presque complète des fièvres paludéennes. Cette absence elle-même est un fait bien étrange, puisque dans certaines localités, à la Nouvelle Calédonie par exemple, en pleine région intertropicale, toutes les conditions qui les produisent chez nous semblent être réunies.
Un certain nombre d'écrivains polygénistes ont représenté le nègre comme étant complétement insensible à l’action de certaines effluves mortelles pour le blanc; ils ont cherché dans cette immunité présentée comme absolue un caractère spécifique propre à le distinguer du blanc. Ici encore on a étrangement exagéré la portée et la signification de quelques faits vrais. — Les études faites sur place pendant de longues années par le docteur Winterbottom montrent que les indigènes de Sierra-Leone sont atteints de fièvres intermittentes et rémittentes « qui présentent chez eux exactement les mêmes caractères que chez les blancs acclimatés'. » — Les chiffres recueillis par M. Boudin démontrent jusqu’à l'évidence que, bien qu'étant de tous les hommes ceux qui résistent le mieux aux fièvres de marais, les nègres n’en subissent pas moins l'atteinte et en meurent comme les blancs. Entre ces deux extrêmes d’ailleurs, on trouve encore des intermédiaires?.
Quel naturaliste voudrait voir un caractère spécifique distinctif dans une particularité quelconque
1. Prichard, Researches into the physical history of mankind.
2. Voici, d’après M. Boudin, la mortalité sur 1,000 hommes occasionnée par les fièvres dans les soldats de cinq provenances différentes que l'Angleterre entretient à l’île de Ceylan :
NEGTOS: svercssatere eu NE CR SE A Indigènes de l'Inde.s04 16... 07 4,5 Malade hasta OA SPP RTL 6,7 Indigènes de Ceylan........,........ 7,0 ATIQAAIS 2" De aies à canvlolt ee irieim one oc 24,6
On remarquera que les indigènes de Ceylan ne viennent qu'au quatrième raug, et souffrent par conséquent de leur climat natal plus que les populations importées. À lui seul, ce fait suffirait : pour rétuter la doctrine de Knox et de ses adhérents.
commune à plusieurs groupes de plantes ou d’animaux, ne se manifestant jamais chez tous les individus qui entrent dans la composition d’un seul de ces groupes, se montrant dans tous avec les mêmes caractères, et seulement plus rare chez les uns, plus fréquente chez les autres? — Pas un, certainement. Au reste, ce qui achève de prouver combien les immunités plus ou moins prononcées dont jouit la race nègre sont loin d’être des caractères d’espèce, ce qui leur donne au contraire à un haut degré le cachet des caracières de races, c’est qu’elles s’acquièrent et se perdent, c'est qu'elles dépendent du milieu. — Lors de l'expédition des Anglais sur le Niger en 1841, presque tous les blancs furent atteints de fièvres graves, presque tous les noirs au contraire échappèrent à ce fléau de l’Afrique tropicale. Or les onze nègres qui seuls furent malades « avaient tous habité l’Angleterre pendant plusieurs années, circonstance à laquelle ils étaient peut-être redevables d’avoir perdu une partie de leur immunité!. » Déjà Winterbottom avait remarqué que les fièvres sont très-communes parmi les nègres amenés de la Nouvelle- Écosse à Sierra-Leone, et Pritchard, en citant le fait, en avait tiré la même conséquence que M. Boudin. Ainsi la race nègre, transportée hors de l'Afrique, se désacclimate, au moins jusqu’à un certain point, de sa patrie originelle. En revanche, en arrivant dans des milieux différents, en s’acclimatant ailleurs, elle acquiert des immunités nouvelles. — On sait que le
1. Cette réflexion de M. Boudin a d'autant plus de poids que l’auteur à fait et continue encore des recherches spéciales sur les immunités médicales propres aux diverses races humaines.
noir est bien moins exposé que le blanc aux atteintes de la fièvre jaune. Il transmet au mulâtre cette précieuse faculté, et Nott va jusqu’à déclarer qu’un quart de sang nègre est à ses yeux un préservatif aussi certain contre cette épidémie que la vaccine l’est contre la variole’. Eh bien! cette immunité, le nègre ne la possède pas en arrivant d'Afrique. Du moins le docteur Clarke, dans son histoire de l'épidémie qui ravagea la Dominique de 1793 à 1796, assure-t-il que ‘tous les nègres récemment importés furent frappés par le fléau, tandis que ceux qui habitaient l’île depuis longtemps lui échappèrent?.
Après des exemples pareils, est-il encore possible de voir dans les immunités plus ou moins complètes dont nous parlons des caractères d'espèce? est-il encore possible de méconnaître l’influence profonde exercée sur les facultés les plus intimes de l’organisme humain par les actions de milieu?
Si la difficulté, pour un homme, de vivre ou de se propager dans une contrée quelconque était la preuve qu’il est d’une autre espèce que les habitants de cette. contrée, on n’aurait pas besoin d'aller chercher en Afrique, en Asie, en Amérique, des exemples de la multiplicité des espèces humaines. On en trouverait
1. S'il en est réellement ainsi, on peut voir quel avenir cette immunité assure au mulâtre dans les États-Unis du sud et dans toute l'Amérique méridionale. Ici encore la race transportée se trouve supérieure à la race indigène, car les tribus américaines ont souvent été décimées par la fièvre jaune. Humboldt pense que espèce de peste qui ravagea l'empire des Aztèques avant l’invasion des Espagnols, et qui est désignée dans leurs annales sous le nom de matlazahuatl, n’était autre chose qu'une épidémie de cette nature. |