‹ Unité de l'espèce humaineChapitre 52 sur 66 · L'ouvrage de La Peyrère est de · texte numérisé non relu

L'ouvrage de La Peyrère est de

discussion. — L'observation, l'expérience, ne nous apprendront rien sur le fait de l’existence d’une ou de plusieurs paires primitives. Scientifiquement parlant, l’une et l’autre alternative est donc également possible. — Enfin en supposant que plusieurs paires aient paru à la fois, elles ont pu être ou rigoureusement semblables, ou présenter seulement les différences que nous observons entre races. Dans cette dernière hypothèse, les caractères distinctifs de la race et de l’espèce, tels qu’ils ressortent de ce travail, ne s’en retrouveraient pas moins dans ces groupes originels.

La question reste évidemment la même, soit que l’on suppose ces groupes réunis sur un seul point du globe, soit qu’on admette qu’ils ont pris naissance dans des régions plus ou moins éloignées, plus ou moins multipliées. La physiologie, également satisfaite dans toutes ces hypothèses, ne peut décider entre elles. Les considérations qui nous ont guidé jusqu'ici font donc entièrement défaut, et pour infirmer ou confirmer l’hypothèse de la Peyrère , il est nécessaire d’avoir recours à un tout autre ordre d'idées. C'est ce qu’a fait Agassiz. Reprenant les idées de son prédécesseur, ou plutôt sans doute arrivant aux mêmes croyances par une voie toute différente, c’est sur la géographie zoologique qu’il a fondé toute sa doctrine. | |

Cette doctrine a fait au célèbre naturaliste une position singulière. Agassiz proclame hautement qu’à ses yeux il n'existe qu’une seule espèce d'hommes; il devrait donc, semble-t-il, être le bienvenu chez les partisans de l’unité et fort mal vu de ceux qui croient

à la multiplicité des espèces. — Eh bien! c’est le contraire qui arrive. Il est prôné avec enthousiasme par les polygénistes, attaqué avec une vivacité extrême par les monogénistes. Ces derniers traitent assez hautement Agassiz de transfuge, et donnent à entendre fort clairement que, pour se faire dans les États-Unis du sud la haute position qu’il y occupe depuis plusieurs années, il n’a pas hésité à modifier les opinions qu’il professait en Europe ; que tout au moins il a cherché par une sorte de faux-fuyant à ménager des passions d'autant plus exigeantes qu’elles ont pour base des intérêts très-positifs.

Nous n’hésitons pas, quant à nous, à déclarer que ces imputations sont dénuées de fondement. La vie entière d’Agassiz proteste contre les motifs qu’on lui prête. En Europe, on l’a vu faire à la science des sacrifices matériels que ses amis avaient le droit de trouver exagérés ; tout récemment, il a refusé la haute position que le gouvernement français n’eût certaiment pas manqué de lui faire, s’il avait consenti à venir habiter le Muséum. Nous sommes donc pleinement convaincu que des calculs d'intérêt n’ont influé en rien sur les opinions professées par un confrère aussi honorable qu'il est justement célèbre. — Et d’ailleurs, à se placer à ce point de vue, qu’eût perdu Agassiz à se faire le soutien du plus pur monogénisme, si telles avaient été ses convictions? Une place de professeur dans les États à esclaves? Mais il en aurait bien vite retrouvé une autre dans quelqu'une des universités des États libres, et certes ceux-ci eussent été heureux d'accueillir et de dédommager le savant qui, par sa parole et ses écrits, a répandu

dans tous les États-Unis le goût, la passion, pourraiton dire, des sciences naturelles.

I] faut bien reconnaître cependant que, pour être accueillie avec transport par les polygénistes et repoussée parfois avec violence par les monogénistes, une doctrine quireconnaît l’unité de l’espèce humaine doit renfermer au moins des obscurités et des contradictions. On y trouve en effet l’un et l’autre, et pour s'expliquer de semblables défauts dans uneconception venant d’un homme d’une aussi grande valeur, il est nécessaire de remonter à ses travaux antérieurs. — Là seulement on reconnaît qu'Agassiz ne s’est jamais rendu un compte exact de ce que sont l’espèce, la race, la variété. Ce naturaliste a commencé par où avait fini Cuvier, par la paléontologie; et dans celle de ses œuvres qui ont pour but l’étude des animaux vivants, on retrouve presque toujours quelque chose des premières impressions qui lui ont laissées les animaux morts. Là est sans aucun doute la cause première de tout ce qu’on peut reprocher aux écrits anthropologiques d’Agassiz. Quelques mots serviront de preuve

« à cette observation générale.

En 1840, dans ses Principes de Zoologie, Agassiz semble définir l’espèce comme étant « le dernier terme de classification auquel s'arrêtent les naturalistes. » — Certainement pas un botaniste, pas un zoologiste ayant pratiqué l'espèce vivante n’acceptera

cette notion générale. L’auteur prend ici l’effet pour la cause. L'espèce existait avant que les naturalistes se fussent arrêtés à elle. Le classificateur s'arrête quand il la rencontre; il ne la fait pas. Des termes employés par Agassiz il résulterait au contraire que

l’espèce n’est qu'une conséquence de la classification, un groupe de convention fondé uniquement sur de légères différences morphologiques. Nous retrouvons donc ici toutes les idées que nous avait présentées le Discours de M. d'Omalius d’Halloy, qui, lui aussi, a conclu en paléontologiste !, et nous n’avons pas à revenir sur ce que nous avons dit à ce sujet. Dans ce même ouvrage, Agassiz regarde l’homme comme appartenant à la même espèce ; mais il admet en même temps des races distinguées les unes des autres par de légères différences primitives, se prononçant de plus en plus sous l'influence de la diversité de nourriture, de climat, de coutumes, etc. — Pour un esprit enclin à ne voir dans l’espèce qu’un groupe à peu près artificiel, reposant sur la forme seule, que pouvaient être ces races, séparées par des différences originelles, sinon des espèces d'espèces? Déjà on pourrait dire qu’Agassiz oscille entre la doctrine de l’unité et celle de la multiplicité, et cherche à fondre deux idées qui s’excluent réciproquement.

Cette tendance devient plus évidente dans une Novice sur la Géographie des Animaux, publiée en 1845 ?. « Tous les êtres organisés, dit Agassiz, ont une patrie. L'homme seul est répandu sur la surface entière de la terre. » Cela est vrai; « les animaux aussi bien

1. Dans d’autres passages de son livre, Agassiz relègue en quelque sorte l’idée d’espèce dans le domaine de la métaphysique, et rattache la constance des caractères transmis par la génération au principe immatériel dont tout animal est doué. Nous croyons inutile d’insister sur les objections graves que soulève cette manière d'apprécier l'espèce au point de vue de l’application scientifique.

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