Revue suisse de Neuchâtel
que les plantes sont comme parqués dans des régions déterminées, » tandis que l’homme habite tous les climats. On a désigné sous les noms de flores, de faunes , l'ensemble des végétaux ou des animaux qui habitent une de ces régions. Or dès cette époque Agassiz avait cru pouvoir constater une certaine coïncidence entre les limites des faunes et l’espace occupé par certains groupes humains; déjà il attribuaïit à une cause primordiale identique la répartition de l’animalité en espèces, de l'humanité en races, sur un territoire donné, et reliait ainsi intimement la diversité des populations humaines à celle des faunes. « Mais, ajoutait-il, cette diversité, qui a la même origine , a-t-elle la même signification chez l’homme que chez les animaux? Évidemment non. Tandis que les animaux sont d'espèces distinctes dans les différentes provinces zoologiques auxquelles ils appartiennent, l’homme, malgré la diversité de ses races, constitue une seule et même espèce sur toute la surface du globe. À cet égard comme à tant d’autres, l’homme apparaît comme un être exceptionnel dans cette création, dont il est à la fois le but et le terme. »
Ici l’auteur affirme plus clairement que par le passé les deux notions opposées qu’il s'efforce de : réunir. Par cela même, la contradiction se prononce davantage, et déjà, pour concilier sa conception avec les faits , il est obligé d’admettre que l’homme est un être exceptionnel dans une question toute d’histoire naturelle et de physiologie.
Ce travail, fait en Europe, renferme en germe la doctrine entière qu'Agassiz a développée depuis en Amérique, d’abord dans des séances d'académie et
des congrès où elle produisit une sensation profonde et fut vivement contestée à divers points de vue’, ensuite dans un mémoire spécial que nous allons examiner. On peut la résumer en quelques mots. — Agassiz admet que toutes les espèces animales n’ont pas pris naissance sur le même point du globe , que la création animale a eu lieu sur des points différents, et que les espèces rayonnant autour de ces centres ont donné à la faune actuelle tous ses traits caractéristiques. — Jusque-là, il ne fait qu’adopter avec tous les zoologistes modernes la doctrine essentiellement française des centres de création ?. — Ge qui lui appartient en propre, c’est d’avoir fait à l’homme l'application d’une idée réservée jusque-là pour les animaux.
En effet, Agassiz déclare toujours qu'il n'existe qu'une seule espèce d'hommes, mais il affirme que les races, avec tous leurs caractères, sont primordiales ; qu’elles ont été créées à part, chacune dans sa propre patrie; que cette patrie coincide toujours avec une circonscription zoologique. Il rattache ainsi chaque groupe d'hommes à une faune, on pourrait presque dire chaque race humaine à une espèce animale. — En effet, entraîné par la logique, Agassiz, en est venu à adopter quelques-unes des opinions les plus manifestement exagérées de Knox. Avec cet au-
1. The Unity of the human races proved to be the doctrine of scripture, reason and science, par Thomas Smith.
2. Cette doctrine, indiquée sans beaucoup de détails par Desmoulins, a été développée et généralisée surtout par M. Milne Edwards, qui en a fait, entre autres à l’histoire des crustacés, une application des plus remarquables.
teur, il admet que l’homme a été créé par nations, et dans les relations qu'il cherche à établir entre lui et les singes surtout, il semble porté à conclure qu’on rencontre toujours ensemble une espèce de singe et une de ces nations comme des manifestations diverses d’une même force locale.
Ramenée à ces termes simples, lathéorie du professeur de Charlestown n'aurait rien, nous le répétons, qui fût en désaccord avec les idées que nous avons exposées relativement à la race et à l’espèce. Si, sous tous les autres rapports, elle s'accordait avec les données fournies par l’observation et l’expérience , nous nous bornerions à voir en elle une hypothèse ingénieuse, fort difficile à démontrer sans doute, mais non moins difficile à démentir ; elle rentrerait pour nous dans la catégorie de ces possibilités au sujet desquelles on ne saurait vraiment se prononcer. —- Mais d’une part cet accord n’existe pas, et les opinions d’Agassiz sont en opposition formelle précisément avec les lois de cette partie de la science sur laquelle il croit s'appuyer , avec les lois de la géographie zoologique; d'autre part, la manière dont il présente l’ensemble de ses opinions, les arguments qu’il emploie pour en démontrer l’exactitude, font de cette doctrine un véritable polygénisme, à peine déguisé par la contradiction que déjà nous avons vu poindre, et qui devient ici frappante.
Personne ne s’y est trompé en Amérique, et les disciples de Morton moins que personne. Aussi Nott et Gliddon ont-ils accueilli à bras ouverts l'éminent auxiliaire qui leur arrivait. Le mémoire d’Agassiz figure à la place d'honneur , en tête du grand ouvrage
que nous avons eu si souvent à citer et à combattre. — À elle seule, cette circonstance explique comment, en dépit de ses déclarations répétées, l’auteur se trouve en guerre avec les monogénistes, comment il se fait que nous ayons à lutter, à notre grand regret, contre un confrère que ses travaux placent au premier rang des naturalistes modernes, et qui nous a laissé comme homme les plus sympathiques souvenirs. ù
Tout d’abord constatons, dans le travail dont il s’agit, une faute facile à prévoir, l’absence de notions précises sur l'espèce, la race et la variété. — L'auteur pose bien la question, et cela de la manière la plus nette, maïs il ne répond que d’une manière incomplète, vague et bien peu en harmonie avec Îa science actuelle.
Agassiz écarte formellement de la définition de l’espèce toute idée de reproduction. Aïnsi il dédaigne ou repousse l’idée de filiation des êtres, dont tous les grands esprits, depuis Linné et Buffon , ont si bien compris l’importance. — Il ne distingue pas les métis des hybrides , et, en parlant de ces derniers, il dit en propres termes : « Il n'importe en rien à la question que les hybrides soient ou non indéfiniment féconds entre eux. » Cependant depuis Buffon jusqu’à Müller et à M. Chevreul tous les zoologistes, tous les
1. Types of Mankind. Le travail d’Agassiz est intitulé : Sketch of the natural provinces of the animal world and their relation to the different types of man. Il est accompagné d’une carte figurant les provinces dont il s’agit, et d’un tableau iconographique représentant la race humaine et les principales espèces animales ou végétales qui caractérisent d’après l’auteur chacun de ses huit royaumes zoologiques.
physiologistes, tous les penseurs qui ont touché à ces questions ont admis comme un des points les plus fondamentaux, la nécessité de savoir si cette fécondité était ou n’était pas illimitée. En proclamant des idées si contraires à celles qu'ont professées tous les princes de la science, tout au moins devrait-on donner au lecteur quelque raison propre à motiver cette nouvelle manière de voir. — Agassiz ne dit pas un seul mot à ce sujet.
Les notions de temps, de filiation, de degrés de fécondité étant ainsi rayées de l’idée d'espèce, Agassiz renonce à son ancienne définition et adopte celle de Morton, qu’il développe seulement dans les termes suivants : « Les espèces sont donc des formes distinctes de la vie organique, dont l’origine se perd dans le premier établissement de l’ordre de choses actuel, et les variétés sont des modifications des espèces pou- vantretourner à la forme typique sous des influences temporaires. » — On le voit, la forme seule, la forme actuelle, voilà tout ce qui, aux yeux d’Agassiz, constitue l’espèce. Dans toute cette partie de son travail, l'auteur parle comme les polygénistes les plus décidés et encourt exactement les mêmes reproches.
Voici maintenant qui est peut-être plus grave encore.
Agassiz a bien posé la question : qu'est-ce que la race? — mais il n’y répond pas. — Comme tous les polygénistes dont nous avons parlé déjà, il ne définit pas ce mot sur lequel roule toute la discussion, et pourtant il se déclare prêt à prouver que « les difiérences existant entre les races humaines sont de même nature que celles qui séparent les familles, genres et
espèces de singes ou autres animaux. » Il développe cette pensée et ajoute : « Le chimpanzé et le gorille ne diffèrent pas plus l’un de l’autre que le Mandingue du nègre de Guinée; l’un et l’autre ne diffèrent pas plus de l’orang que le Malais ou le blanc ne diffèrent du nègre. »
Dans la bouche d’un naturaliste, et quand ce naturaliste a réduit la notion de l’espèce à une question de formes, ce langage n'est-il pas aussi explicite que possible ? N’est-il pas évident que ces races humaines ne sont autre chose que des espèces, et qu’il ne reste plus qu’à partager l'humanité en familles, en genres, comme on l’a fait pour ces singes, qui ne différent les uns des autres ni davantage, ni sous d’autres rapports que les hommes ? — Eh bien! non. — Agassiz déclare encore une fois qu’en dépit de toutes ces différences les hommes n’en sont pas moins de même espèce ; mais cette profession de foi, en contradiction absolue avec tout ce qui précède, ne peut évidemment enlever au travail de l’auteur sa signification essentiellement polygéniste.
Envisagé à ce point de vue, le mémoire dont il s’agit n'échappe à aucun des reproches que nous avons adressés aux autres travaux accomplis dans cette direction, et nous n’insisterons pas sur ce côté de la question.
Mais du moins, en se plaçant sur le terrain choisi par Agassiz, sur le terrain de la géographie zoologique , en acceptant pour un moment toutes ses idées , quelque contradictoires qu’elles soient, est-il possible de faire concorder sa théorie avec les résultats acquis à la science en dehors de toute préoccu-
pation anthropologique? Pas le moins du monde. C’est là ce que nous essayerons de prouver en abordant la question géographique.
Agassiz, avons-nous vu, à fondé sa théorie sur une application à l’homme de la doctrine des centres de création. — Nous adoptons cette doctrine comme lui-même. En effet, quiconque se placera en dehors de toute considération étrangère à la science, quiconque s’en tiendra à ce qu’enseignent l'observation et l’expérience, reconnaîtra que les animaux et les plantes n’ont pu prendre naissance en un même point du globe. L'observation nous apprend que chaque grande région a ses espèces, ses genres, ses types particuliers, et l'expérience prouve chaque jour que certaines espèces peuvent être transportées d’une région dans l’autre, y vivre et y prospérer. Les conditions d'existence de leur nouvelle patrie leur conviennent donc, et si l’homme ne les y a pas rencontrées, c'est que jamais elles n’y avaient existé. — Pour expliquer la distribution actuelle des animaux en supposant un centre de création unique, il faut choisir entre deux hypothèses également insoutenables scientifiquement. Ou bien il faut admettre la transformation des espèces primitives et la formation d'espèces nouvelles sous l’empire des conditions actuelles, et Darwin lui-même ne va pas à beaucoup près jusque-là; ou bien il faut admettre l’extinction totale d’une multitude d'espèces qui auraient disparu entre le point de départ et le point d'arrivée, et la paléontologie contredit formellement cette idée. — Enfin la physiologie et l’expérience nous enseignent que les espèces polaires ne peuvent avoir vécu même
momentanément à côté des espèces équatoriales; à plus forte raison que toutes les espèces n’ont pu durer à côté les unes des autres pendant le temps nécessaire pour amener la séparation et le cantonnement de chacune d’elles.
Tout donc concourt à démontrer que les animaux ont apparu à l’origine des temps actuels sur des points différents, dans des centres de création multiples; et quiconque reconnaîtra l’autorité de la science en pareilles matières, devra admettre que les choses se sont passées ainsi. Ç
Mais en acceptant cette doctrine, on ne peut la séparer des résultats recueillis en dehors de toute controverse par les naturalistes qui, sans songer à l’homme, ont posé les principes de la géographie zoologique par des travaux portant sur plusieurs des grandes divisions du règne animal. — Ces naturalistes et ces travaux sont nombreux. Au premier rang, nous rencontrons encore Buffon avec ses belles recherches sur les mammifères, étendues et confirmées par celles de Geoffroy Saint-Hilaire, Desmarets, Isidore Geoffroy, etc. Viennent ensuite MM. Duméril et Bibron, le maître et l’élève, qui ont étudié les reptiles au même point de vue; Fabricius et Latreille, ces deux princes de l’entomologie, Maclay, Spence, Kirby, Lacordaire, qui ont également pris les insectes pour objet de leurs investigations ; M. Edwards, dont le travail sur la distribution géographique des crustacés est un véritable modèle, et une foule d’autres savants dont les études ont porté sur des groupes moins étendus.— De cet ensemble de recherches ressortent un certain nombre de faits généraux ou de
lois auxquels doit évidemment satisfaire, si elle est vraie, la conception d’Agassiz.— Or, bien loin qu’il en soit ainsi, il est facile de constater un désaccord complet entre ces Lois et la théorie proposée.
Et d’abord, Agassiz a compris les centres de création eux-mêmes comme quelque chose de beaucoup trop absolu. Pour lui, l’influence de ces centres est générale ; elle s’étend à tous les produits d’une région, et établit entre eux des rapports étroits, qu'ils appartiennent à la terre ferme, aux fleuves ou aux rivages. Dans ses idées, hommes, plantes, oiseaux, mammifères, insectes, poissons et crustacés marins ou fluviatiles, etc., sont tous frères, en ce sens qu’ils sont les enfants d’un même sol. Il semble que l’auteur voie dans les formes humaines, animales ou végétales, le produit d’une force locale unique imprimant sur tous les êtres une sorte de cachet qui atteste leur communauté d’origine.
Cette donnée est inexacte. — Si elle soibe se vérifier sur quelques points du globe et lorsqu'on rapproche seulement un très-petit nombre de groupes, elle se trouve en défaut aussitôt qu’on tient compte de tous. La Nouvelle-Hollande, par exemple, dont les mammifères se séparent si nettement de ce qui se voit partout ailleurs, et qui à ce point de vue forme avec quelques petites îles voisines une région si spéciale, perd ce caractère dès que l’on compare ses insectes avec ceux de la Nouvelle-Zélande et de la Nouvelle-Calédonie. Au point de vue de la mammalogie, elle forme un centre parfaitement distinct et isolé; au point de vue de l’entomologie, elle a été réunie par M. Lacordaire à la grande île, à l'archipel
que nous venons de nommer ‘. — Les faits deviennent plus frappants encore dès que l’on compare les animaux qui vivent dans l'air avec ceux qui vivent dans l’eau, ou même ces derniers seulement entre eux lorsque deux mers différentes sont séparées par une petite étendue de terre. À l’isthme de Suez, les faunes aériennes sont à peu près identiques sur les côtes de la mer Rouge et de la Méditerranée; les faunes marines sont au contraire extrêmement dissemblables sur les rivages opposés. — M. Edwards entre autres n’a pas trouvé un seul crustacé qui fût commun à l’un et à l’autre.
Ainsi , jugée par les faits empruntés aux animaux seuls , l’idée fondamentale de la doctrine d’Agassiz est contredite par les résultats de l’observation. — Voyons ce qu’elle devient dans ses applications à l’histoire de l’homme.
Parmi les faits généraux le plus universellement admis en géographie zoologique, faits qu'Agassiz luimême rappelle dans son travail, se trouvent les deux suivants : — tous les grands centres de création sont caractérisés par certains {ypes, comprenant un nombre d’espèces, de genres plus ou moins considérable, types qui leur sont propres ou sont à peine représentés ailleurs. Ainsi la Nouvelle-Hollande est essentiellement la patrie des marsupiaux, l’'Amériquecelle des édentés'. — Entre deux centres de création vraiment distincts, il n’y a que peu ou point de genres
1. Ce résultat est d'autant plus significatif que M. Lacordaire multiplie beaucoup plus qu’Agassiz les régions zoologiques. 2. Les marsupiaux sont des mammifères dont les petits viennent
au monde dans un état encore imparfait et sont reçus d'abord :
communs , encore moins d'espèces communes, et ces différences caractéristiques s’accusent de plus en plus à mesure que l’on considère des groupes plus élevés. Par exemple, en prenant l’ancien et le nouveau continent tout entiers, on a évidemment les deux régions zoologiques les plus étendues qu’il soit possible de comparer. Or ces deux régions ne possèdent en commun que cinq ou six genres de chauves-souris et qu’une seule espèce du même groupe ; pas un seul genre , à plus forte raison pas une seule espèce de singes ne se rencontre à la fois dans l’une et dans l’autre. La Nouvelle-Hollande forme avec ces deux régions un Contraste encore plus tranché.
On n’en trouve pas moins des hommes en Amérique et en Australie, comme en Asie, en Afrique et en Europe. — Or ces hommes, d’après les polygénistes, forment un genre composé de plusieurs espèces. Si cette opinion était fondée, il s’ensuivrait que lé genre, ou mieux le type le plus profondément caractérisé , se serait produit dans tous les centres de création , au lieu d’en caractériser un seul comme le font les édentés et les marsupiaux. — D’après Agassiz, l'homme ne forme qu’une espèce, mais ses races mullipliées ont pris naissance sur tous les points du globe. Si Agassiz était dans le vrai, cette espèce, la plus exceptionnelle de toutes celles que présente la nature organisée, aurait apparu dans les régions zoologiques les plus tranchées : dans l’ancien et le
dans une poche extérieure placée sous le ventre, où la mère les tient à l’abri jusqu’à ce qu'ils aient achevé de se développer. Les édentés doivent leur nom à l'absence de dents incisives. Ces deux groupes, le premier surtout , sont on ne peut plus caractéristiques.
nouveau continent, qui n’ont pas un seul singe commun, comme dans l’Australie, qui ne possède pas même de singes |
Il est impossible d'imaginer un désaccord plus complet avec les lois que nous venons de rappeler, lois qu'on peut regarder comme les plus absolues, les plus générales de la géographie zoologique. Le polygénisme mitigé d'Agassiz et de ses disciples est. donc en contradiction avec la géographie zoologique, comme le polygénisme pur de Desmoulins, de Morton, etc., l’est avec la zoologie proprement dite, avec la physiologie. |
Évidemment les idées que nous combattons ont été conçues sous l'impression produite par Certaines coïincidences qui ne pouvaient guère manquer de se manifester. Les grands centres de création ont en général des milieux non moins caractéristiques que leurs faunes ou leurs flores. Il n’est pas surprenant qu'ils aient imprimé à la race humaine formée sous l'influence de ce milieu quelque chose de spécial. En ce sens, ce quelque chose est le produit d’une force locale. Mais, comme on vient de le voir, il ne préjuge rien quant à l’origine. — La ee Rares que présente dans certains cas la circonscription des faunes et des flores avec celle des races humaines s'explique donc tout naturellement par ces actions de milieu que l’on trouve partout en anthropologie, et qui répugnent si fort aux polygénistes.
Les coïncidences qui ont séduit Agassiz et lui servent d’argument à peu près unique sont bien loin d’ailleurs d’être aussi générales et aussi complètes que l’a cru ce savant. Pour s’en convaincre, il suffit
d'examiner en zoologiste la carte et le tableau iconographiques qui accompagnent son mémoire.
Agassiz reconnaît huit centres principaux de création qu’il appelle les royaumes zoologiques. Ce sont les royaumes arctique, mongol, européen, américain, nègre, hottentot, mâlais, australien. Cette distribution est certainement arbitraire à certains égards; nous l’acceptons néanmoins telle que l’auteur l’a donnée, nous plaçant ainsi exactement sur le terrain qu'il s’est fait. — Or le royaume américain comprend le nouveau continent tout entier, et l’homme à peau rouge des États-Unis est pour l’auteur l’homme type de cette région. Mais l’Amérique, pour tous les zoologistes, pour tous les botanistes , forme au moins deux grands centres de création parfaitement distincts. L'étude des animaux et des plantes conduit donc à une répartition des êtres organisés différente de celle qu’entraîne la théorie que nous combattons.
Certainement les zoologistes, les botanistes , qui les premiers ont fait connaître les résultats de leurs recherches, ne songeaient pas à combattre une doctrine qui n'existait pas encore. Ils ne pouvaient même prévoir que ces résultats pussent jamais servir d’arguments dans une discussion relative à l’anthropologie. — Ces arguments indépendants de toute controverse n’en ont évidemment que plus de force.
Il est vrai qu’Agassiz partage ces royaumes en provinces zoologiques et subdivise encore celles-ci, comme le font d’ailleurs tous les naturalistes quand il s’agit des grands centres de création. Dans le courant de son travail, et surtout dans les publications qui ont suivi, il reconnaît avec raison que l’homme américain
présente des modifications nombreuses ; chacune de ces modifications caractérise pour lui une de ces’ races qu’il à rendues aussi semblables que possible à des espèces. — En vertu de sa théorie, si ces races ont été créées sur place, si elles sont le produit de la même force locale qui a donné naissance aux animaux de la même région, elles doivent, pour rester fidèles aux lois de la géographie zoologique, présenter avec celles des autres centres de création des rapports exactements pareils à ceux qui unissent les espèces animales.
Or on constate précisément le contraire, et cela en Amérique même, dans la contrée où la doctrine que nous combattons a pris naissance.
En effet, que nous apprennent encore les zoologistes qui, en dehors de toute autre préoccupation, ont étudié la répartition des animaux? — Tous s’accordent à déclarer que, dans l’ancien et le nouveau continent, non-seulement les contrées boréales, mais encore les régions tempérées présentent, quant aux populations zoologiques, des ressemblances frappantes. L'Amérique du Nord possède un grand nombre de genres, plusieurs espèces même, qui lui sont communs avec l’Europe d’une part, avec l’Asie de l’autre ; dans l'Amérique du Nord, comme dans l’Europe et l’Asie, on rencontre presque toujours les mêmes types, et cela jusque chez les mammifères, c'est-à-dire chez la classe la plus élevée en organisation. — L'Amérique méridionale au contraire, comparée soit à l'Asie, soit à l’Afrique, constitue un centre zoologique des plus distincts. Des types caractéristiques se montrent de tous côtés ; les genres communs
diminüent dans une proportion énorme, et nous ne trouvons que peu ou point d'espèces communes.
Ainsi, considérée comme centre de création animale, l'Amérique du Nord se confond presque avec l’Europe et l’Asie, tandis que l’Amérique du Sud se sépare complétement de l’une et de l’autre, aussi bien que de l'Afrique.
Lorsque l’on considère ces deux moitiés du Nouveau-Monde comme centres de création humaine, c’est le contraire que l’on observe. — Bien que l’homme à peau rouge des États-Unis soit beaucoup moins isolé des autres races que ne l’admettent en général les polygénistes, il n’en reste pas moins le type humain le plus caractérisé du nouveau continent, et voilà pourquoi Agassiz l’a figuré comme représentant les populations de son royaume zoologique américain. Eh bien! il habite précisément cette Amérique du Nord ! où vivent le renard et le castor d'Europe, où se retrouvent presque tous nos principaux genres de carnassiers. — Dans l’Amérique méridionale au contraire se rencontrent des hommes à teint jaune, à pommettes. saillantes sur les côtés, à yeux bridés et obliques, si semblables aux Asiatiques qu'ils reconnaissent eux-mêmes cette ressemblance et à première vue appellent les Chinois leurs oncles’. Sur cette même terre vivent d’autres nations qui, sans être aussi blanches qu’un Anglais ou un Allemand, «ont le teint plus clair qu’on ne l’a en général en
1. Les peaux-rouges ne peuplent pas d’ailleurs à eux seuls l'Amérique du Nord. Là, comme partout, il y a des mélanges de races ; nous reviendrons tout à l’heure sur cette question.