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Observation du prince de Neuwied

Espagne et en Italie’. » C’est là encore que M. Angrand a rencontré ces indigènes semblables à des Canariens.

Ainsi considérée comme centre de création humaine et non plus comme centre de création animale, V Amérique du Nord s’isole à la fois de l'Asie et de l’Europe, tandis que l'Amérique méridionale se confond presque avec l'Asie et se RCE même de l’Europe et de l’Afrique.

Les hommes du nouveau continent ont donc avec les hommes de l’ancien monde des rapports géographiques précisément inverses de ceux qu’on a constatés entre animaux des mêmes régions.

Sur tous les points les plus fondamentaux, les plus essentiels, la théorie que nous combattons se trouve ainsi en désaccord avec les faits. Nous pourrions nous en tenir là, mais il est bon de la suivre dans une au moins de ses applications de détail, pour en mieux constater la faiblesse.

Nous avons vu qu'Agassiz partage le globe terrestre en huit royaumes zoologiques, et que la première de ces grandes divisions est le royaume arctique. Celuiei comprend tous les déserts (barren lands) qui, dans l’ancien et le nouveau continent, sont placés au delà des limites des forêts. Il est borné au midi par une ligne onduleuse comprise à peu près entre le soixantième et le soixante-cinquième degré de latitude. Certes aucune région ne présente un ensemble de

1. D’Azara, cité par Pritchard. Humboldt parle d’ailleurs d’hommes blancs à cheveux blonds qui auraient été vus dans l'Amérique méridionale par les premiers navigateurs.

circonstances plus en harmonie avec les vues d’Agassiz; les conditions d'existence générales sont à peu près identiques dans cette vaste étendue, parce que Le froid entraîne et domine toutes les autres. Pourtant, là pas plus qu'ailleurs on ne trouve réalisées les coïncidences promises par la théorie.

Agassiz caractérise ce royaume par la présence de cinq mammifères et d’un oiseau qui sont par conséquent pour lui les termes géographiques correspondants de l’Esquimau, considéré par l’auteur comme le type de l’homme boréal.

Les Esquimaux et les races qui ont avec eux le plus de ressemblances générales sont en effet relégués à peu près dans les limites indiquées par l’auteur ; mais quiconque tiendra compte comme nous de l’action à la fois si uniforme et si puissante que doit exercer sur l’homme ce climat polaire, comprendra qu’il ne peut en être autrement. Ce climat n’agit pas seulement d’une manière directe par sa température, il impose de plus à toutes les populations des mœurs, des habitudes, un genre de vie, une nourriture presque entièrement semblables. En tout, il identifie pour ainsi dire le milieu. Serait-il surprenant qu’il y eût entre ces populations des ressemblances très-grandes, une similitude presque complète ? Evidemment la doctrine des actions du milieu suffit pour rendre compte de ce fait que nous n’admettons que sous réserve !. — Mais résulte-t-il de là

1. On verra, en-effet, plus loin que cette ressemblance est d’ailleurs fort loin d’être absolue, et qu’on trouve à côté des Esquimaux des hommes qui en diffèrent presque à tous égards.

que les races humaines boréales se rattachent aux animaux qui les entourent de la façon dont l’entend Agassiz, qu’elles se rallient intimement aux faunes? Non.

Parmi les espèces mammalogiques qu'Agassiz a choisies comme étant les plus propres à représenter la faune polaire, deux seulement, l’ours blanc et le morse, appartiennent vraiment, comme type et comme espèce, à ces contrées glaciales. Comme espèce, le phoque du Groënland leur appartient également, mais le genre dont il fait partie est répandue dans toutes les mers d'Europe, et le type se retrouve dans l’univers entier. Le renne et Ja baleine franche sont bien plus malheureusement choisis encore. Celle-ci fait partie d’un genre qui a des représentants directs à peu près dans toutes les mers, et au moyen âge elle fréquentait les côtes de France. Si on ne la trouve aujourd’hui que dans la zone polaire, c’est qu’elle a été chassée de partout ailleurs. [1 en est de même du renne, qui au temps de César habitait les forêts de la Germanie, et qui encore aujourd hui, là où il n’a pas été détruit, descend à plus de vingt degrés au sud des limites que suppose la théorie que nous combattons!. Quant à leider, signalé comme représentant les oiseaux du pôle , il niche tous les ansen Danemark, à 12 ou 15 degrés au sud du cercle polaire.

Ainsi, sur les six espèces animales figurées dans le

1. Le renne descend, en suivant la ligne des monts Ourals, jusque sur les bords de la Kouma, bien au sud d’Astracan et presque au pied du Caucase. Il ne se passe pas d’hiver que les habitants n’en tuent quelques-uns. (Dictionnaire universel d'histoire naturelle.)

tableau d'Agassiz, et qui sont censées représenter le plus fidèlement la faune du royaume arctique, trois au moins peuvent être regardées comme appartenant presque également à la région que l’auteur appelle le royaume européen. Cependant Agassiz a certainement choisi les exemples les plus propres à étayer sa doctrine, et nul mieux que lui ne pouvait apporter dans ce choix la science nécessaire. Si un naturaliste aussi éminent n’a pas mieux réussi, C’est que la chose était impossible.

En effet, malgré un petit nombre de traits spéciaux, tels qu'’on'en trouve partout dans quelque sens qu’on se dirige, la faune des régions polaires n'est évidemment qu’une extension des faunes propres aux grands centres qui, en Europe, en Asie, en Amérique, sont contigus à ces régions. Telle est la conséquence qui ressort même du petit nombre d'exemples choisis par Agassiz chez les mammifères et les oiseaux. L'étude des insectes conduit exactement aux mêmes résultats. Voici comment M. Lacordaire résume les faits de géographie entomologique qu’il vient d'exposer : « La région polaire est ainsi caractérisée moins par la spécialité de ses produits entomologiques que par leur petit nombre. » (/ntroduction à l’Entomologie.) Et cependant M. Lacordaire, en prenant pour limite de cette région le cercle polaire lui-même, en la restreignant par conséquent beaucoup plus qu’Agassiz, en rendait la caractérisation zoologique plus facile.

On le voit, en dépit de quelques apparences presque toutes purement locales, pas plus au pôle qu’à l’équateur il n’y a de concordance réelle entre la distri-

bution géographique des animaux et celle des races humaines.

Pour soutenir sa théorie, Agassiz ne s’en est pas tenu aux arguments que nous venons d'exposer : il en à employé d’autres qui reposent, comme les précédents, sur quelques coïncidences de détail, mais qui sont bien plus faciles encore à réfuter. Ici même nous éprouvons un certain embarras. — Dans la préface de l’un de ses derniers ouvrages, récemment publié à Londres‘, l’auteur avertit ses lecteurs européens que « son livre a été écrit en Amérique, spécialement pour les Américains, et que la population à laquelle il est particulièrement destiné à des besoins très-différents de ceux du public qui lit en Europe. Je m’attends, ajoute-t-il, à voir mon livre lu par des gens de peine, par des pêcheurs, par des fermiers, aussi bien que par des étudiants ou des savants de profession, et j'ai dû faire mon possible pour être compris de tout le monde. » Nous admettons cette nécessité, mais peut-être, sous l'empire de ces préoccupations, Agassiz s'est-il parfois plus inquiété de frapper fort que de frapper juste; peut-être s'est-il laissé aller à employer des arguments qu'il eût soigneusement évités, s’il s'était adressé à un autre public. Cette espèce d’entraînement expliquerait seule à nos yeux comment un naturaliste d’un aussi incontestable savoir, comment un esprit aussi éclairé a pu chercher à étayer une doctrine quelconque par des raisons comme celles qu’il invoque dans une lettre adressée aux auteurs des Types of Mankind.

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