‹ Unité de l'espèce humaineChapitre 55 sur 66 · An Essay on Classification · texte numérisé non relu

An Essay on Classification

Imitant en cela presque tous les polygénistes, Agassiz s'appuie d’une part sur les incertitudes qui règnent encore dans la science relativement à la détermination de certaines espèces de singes, d’autre part sur les différences qui séparent les races humaines. — Nous avons répondu à ces objections mille fois opposées aux monogénistes, et nous n’y reviendrons pas.

De plus, il semble vouloir chercher une preuve en faveur de la communauté d’origine du Malais et de l’orang-outang, du Négritto et de certains gibbons, dans l'identité de couleur que présenteraient, selon lui, la peau de ces races humaines et le pelage de ces quadrumanes. — Il insiste peu du reste sur cet argument, et nous ferons comme lui. Le lecteur peut aisément se faire une opinion personnelle à ce sujet en lisant ce que les voyageurs nous apprennent sur les Malais, les Négrittos, et les autres peuples qui vivent dans la zone des quadrumanes, et en allant ensuite parcourir les galeries du Muséum. Il trouvera là des orangs, des gibbons et bien d’autres singes; il décidera par lui-même s’il est possible d'établir le moindre rapport entre le teint des uns et la couleur des autres. — Au reste, un naturaliste dont le témoignage est bien peu suspect, un polygéniste bien décidé, Desmoulins, a réfuté d'avance la théorie qui semble vouloir se produire ici, et nous nous bornerons à renvoyer au chapitre de son livre intitulé : Rapports zoologiques des hommes et des singes les personnes qui pourraient être tentées de se laisser séduire par ces rapprochements inattendus. |

Mais voici un argument plus étrange encore peut-

être, et sur lequel il est difficile de glisser aussi légèrement, parce qu'il tend à mettre en suspicion toute une science qui, quoique nouvelle, a donné déjà et donne chaque jour des résultats aussi importants que curieux pour l’histoire de l'humanité.

Agassiz nie la valeur ou mieux la réalité de la linguistique comparée. — En cela, il est logique. En effet la manière dont les philologues modernes comprennent la filiation des langages, les rapports que chaque jour ils découvrent entre les dialectes d’une même langue, entre les langues parlées par les peuples les plus éloignés, les conséquences que, d’un d’un commun accord, ils tirent de ces résultats relativement à la parenté des races, sont en contradiction flagrante avec la théorie d’Agassiz, avec toutes les doctrines de l’école américaine. — Dans cette théorie, dans ces doctrines, l’homme est créé par nations; chaque nation naît avec son langage, comme l’animal avec son cri particulier. Aussi Agassiz n'hésite point à assimiler ces deux choses.

Ici nous sentons qu'il faut traduire pour ne pas être accusé de travestir les idées de l’auteur.

Dans son premier mémoire, il avait dit déjà : « La preuve tirée de l’affinité des langues de diverses nations en faveur d’une communauté d’origine est sans valeur, car nous savons que, parmi les animaux doués de la voix, chaque espèce à ses intonations particulières, et que les différentes espèces d’une même famille produisent des sons aussi étroitement rapprochés, formant des combinaisons aussi naturelles que peuvent le faire les langues appelées indo-germaniques, lorsqu'on les compare entre elles. Le chant des

difiérentes espèces de grives qui habitent les diverses parties du monde présente la plus grande affinité. Personne ne tirera de ce fait la conséquence que toutes ces espèces d'oiseaux ont une origine commune. Et cependant, lorsqu'il s’agit de l’homme et de ses races, les philologues considèrent les affinités de langage comme présentant la preuve directe d’une pareille communauté! »

Dans sa lettre à Nott et à Gliddon, Agassiz est plus explicite encore. « Ceux qui soutiennent l'unité primitive de l’espèce humaine, dit-il, attachent une grande importance à l’affinité des langues comme prouvant la nécessité d’une parenté directe entre tous les hommes; mais on peut en prouver autant de n'importe quelle famille animale, même de celles qui contiennent un nombre considérable d'espèces et de genres distincts. Qu’on suive sur une carte la distribution géographique des ours, des chats, des ruminants à cornes creuses, des gallinacés, des canards ou de toute autre famille! : on prouvera avec tout autant d’évidence que peuvent le faire pour les langues humaines n'importe quelles recherches philologiques, que le grondement des ours du Kamtchatka est allié à celui des ours du Thibet, des Indes orientales, des îles de la Sonde, du Népaul, de Syrie, d'Europe, de Sibérie, des États-Unis, des Montagnes- ‘Rocheuses et des Andes. Cependant tous ces ours sont considérés comme des espèces distinctes, n'ayant en aucune façon hérité de la voix les unes des autres.

1. Tous ces noms sont pris ici dans l'acception générale qu'ils ont en zoologie. Chacun des groupes indiqués par Agassiz renferme un grand nombre de genres et d'espèces. |

Les différentes races humaines ne l'ont pas fait davantage. On peut en dire autant du rugissement et du miaulement des chats d'Europe, d'Asie, d'Afrique ou d'Amérique‘, et du mugissement des bœufs, dont les espèces sont si largement dispersées sur presque tout le globe. Tout ce qui précède est encore vrai du caquetage des gallinacés”, du cancanage des canards, aussi bien que du chant des grives, qui toutes lancent leurs notes harmonieuses et gaies chacune dans sôn dialecte, lequel n’est ni le dérivé ni l’héritier d’un autre, bien que toutes chantent en grivien®. Que les philologues étudient ces faits, qu’ils apprennent. en même temps combien sont indépendants les uns dés autres les animaux qui emploient des systèmes d’intonations aussi étroitement alliés, et s’ils ne sont pas absolument aveugles à la signification des analogies dans la nature, ils en arriveront eux-mêmes à douter de la possibilité d’avoir confiance dans les arguments philologiques employés à prouver la dérivation génétique. »

Les linguistes accepteront-ils l'arrêt porté par Agassiz au nom de la doctrine qui déclare les hommes créés par nations? C'est à eux de répondre, et la réponse est facile à prévoir. — Il va s’en dire que pour notre part nous protesions contre une assimilation semblable. Si, comme nous l’avons fait au début

1. Le groupe des chats, dont parle Agassiz, comprend les lions, les tigres, les jaguars, etc.

2. Cet ordre, de la classe des oiseaux, renferme les coqs, les faisans , etc.

3. Agassiz à souligné lui-même l’expression que j'ai cherché à traduire littéralement. Il avait, le premier, fait le néologisme que je suis forcé d’imiter.

de ce travail, on doit reconnaître que les animaux se servent de leur cri pour traduire des impressions et des sentiments, on ne doit pas oublier pour cela combien sont rudimentaires les procédés mis par la nature à leur disposition. Ces cris, avons-nous déjà dit, peuvent tout au plus se comparer aux interjections que la joie ou la terreur, le plaisir ou le désespoir, l'amour ou la rage arrachent à tous les hommes, et qui se ressemblent à bien peu près chez tous les peuples; aux signaux résultant d’une simple émission de sons, et que comprennent les intéressés. Ils n’ont aucun rapport avec la voix articulée, avec la parole, qui depuis Aristote est regardée à juste titre comme un des attributs de l’homme, À celle-ci et à l’intelligence supérieure nécessaire pour manier un ‘ pareil instrument se rattachent toutes les langues humaines, les plus parfaites comme les plus simples, car toutes ont un vocabulaire et une grammaire. L’argumentation entière d’Agassiz tombe devant ce seul fait.

Nous n'insisterons pas plus longtemps sur cet ordre d’idées. Il suffit d’avoir montré jusqu'où une doctrine qui prend pour point de départ la multiplicité des origines humaines a pu conduire un homme doué d’autant d'esprit et de jugement qu’il IC de science sérieuse.

La zoologie, la physiologie avaient démontré l'unité de l’espèce humaine; la géographie zoologique à son tour, loin de venir en aide au polygénisme, vient de nous apprendre que l’espèce humaine n’a pu prendre naissance dans tous les centres de création, qu’elle appartient essentiellement à l’un d'eux.

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