‹ Unité de l'espèce humaineChapitre 57 sur 66 · MIGRATIONS · texte numérisé non relu

MIGRATIONS

trouve la trace, ou qui se passent encore, il est étrange qu'on puisse lui attribuer aujourd’hui la moindre valeur. Cependant, comme elle a été reproduite avec insistance à diverses reprises et parfois par des hommes d’un mérite incontestable, comme elle est de nature à frapper les personnes étrangères à cet ordre de recherches, nous y répondrons avec quelque détail.

Nous insisterons peu sur la Polynésie. Il suffit de parcourir les récits des voyageurs, des plus anciens aux plus récents, pour être convaincu que cette vaste étendue de mers, partout semée d’îles et d’archipels, est habitée par la même race. — Toutes ces populations ont des caractères physiques à très-peu près les mêmes, toutes ne parlent que des dialectes d’une seule langue. On sait avec quelle hardiesse elles se lancent sur l'Océan dans des embarcations dont plusieurs sont parfaitement propres à exécuter des voyages lointains. On sait que, grâce à ces moyens de transport, des guerres sanglantes ont souvent lieu, non pas seulement d’île à île, mais d’archipel à archipel, et que ces mers, comme les continents, ont vu des invasions suivies d’émigrations en masse. Personne n’ignore que les habitants de ces îles, en apparence isolées les unes des autres, avaient des notions précises sur la géographie de la Polynésie entière, et qu’un Tahitien, Tupaïa, ancien ministre d’Obéréa, put remettre à Cook une carte d'ensemble remarquable par son exactitude.

À côté de ces faits généraux viennent se placer les faits particuliers recueillis par presque tous les grands navigateurs, et qui montrent comment les

orages imprévus, les tempêtes venant rompre l’uniformité des vents sur lesquels comptaient des hommes de mer, ont amené d’une terre à l’autre, et parfois à d'immenses distances, un certain nombre d’individus. Maï, ce Tahitien qui suivit Cook jusqu’en Europe, retrouva à la Nouvelle-Zélande trois de ses compatriotes qu'un accident de cette nature y avait amenés douze années auparavant. Beechey a constaté un fait entièrement analogue. La possibilité du peuplement de la Polynésie par migrations est donc pleinement démontrée. Ce fait est d’ailleurs admis comme incontestable, en Amérique même, par les hommes qui se tiennent en-dehors des exagérations polygénistes. M. Hale, le compagnon du capitaine Wilkes, a pu préciser l’époque approximative de plusieurs de ces migrations, et il en a dressé une carte dont l’ensemble au moins présente des garanties réelles de vérité.

L'histoire ethnologique de l’Amérique est bien plus compliquée que celle de l’Océanie. Cette vaste terre n’est plus habitée par une seule race d'hommes; elle en renferme au contraire un très-grand nombre. Or, la plupart présentent à un haut degré les caractères des races mixtes résultant des croisements des principaux types qu’on observe dans l’ancien continent. En outre, les caractères qu’on a regardés comme le plus essentiellement propres aux ‘indigènes d’Amérique ne sont jamais communs à tous; enfin ces mêmes caractères se retrouvent chez certaines populations de l’ancien monde.—Le teint rouge ou cuivré, par exemple, est une exception parmi les tribus de l'Amérique méridionale. Humboldt en avait déjà fait

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la remarque; mais Alcide d’Orbigny surtout à fort bien montré que sur ce vaste territoire le teint des indigènes est généralement ou jaune ou brun olivâtre, et que le mélange de ces deux couleurs rend compte des différences signalées par les voyageurs. — En revanche, le teint plus ou moins cuivré se retrouve sur la côte orientale d’Asie, dans la presqu'île de Corée; dans l’Asie méridionale, chez diverses populations malaises ; en Afrique, chez les Abyssins, les Peules, et plusieurs tribus mélangées qui s’étendent à travers le Soudan, de l’Abyssinie jusqu’au Sénégal et à la Guinée supérieure.

L'étude des caractères physiques conduit donc à admettre que l'Amérique a été peuplée par des émigrants partis de l’ancien monde et appartenant de près ou de loin aux trois races principales que présente celui-ci, la blanche, la jaune et la noire. — Ces émigrations sont-elles aussi impossibles que le disent . les polygénistes?

Pour se convaincre du contraire, il suffit de jeter les yeux sur la carte. Dès le siècle dernier, Buffon avait parfaitement compris combien le passage devait être facile d'Asie en Amérique par le détroit de Behring. La connaissance de plus en plus complète de ces mers et des races qui en peuplent les rivages, ont confirmé jusqu'à l’évidence cette opinion, qui put alors paraître hardie. Pickering, l’un des membres de la commission scientifique qui fit partie du voyage d'exploration entrepris aux frais des États- Unis par le capitaine Wilkes, se demande où commencent et où finissent l’Asie et l'Amérique; et en effet le navigateur qui, longeant les îles Aléoutiennes,

se rend du Kamtchatka à la presqu'île d’Aliaska, doit être bien embarrassé pour déterminer la limite des deux continents. Le peuplement de l'Amérique par le nord-ouest fut donc très-aisé. Au nord-est, par l'Islande et le Groënland, les immigrations d'Europe en Amérique n'étaient guère plus difficiles.

Mais ce n’est pas sur ces deux points seulement que le peuplement du Nouveau-Monde a dû s’effectuer. — On connaît aujourd’hui, bien mieux qu’il y a quelques années, la marche et la complication des mouvements de l’atmosphère et des mers. Là où nos prédécesseurs n'avaient vu que le grand courant équatorial, allant uniformément de l’est à l’ouest, nous savons qu'il existe des contre-courants dirigés en sens contraire ; nos marins ont découvert de nouveaux fleuves coulant au sein des mers, et en particulier ils ont retrouvé dans l’Océan-Pacifique un second gulf stream qui, passant au sud du Japon, se dirige vers l’Amérique, comme le premier va de Terre-Neuve aux côtes de l’ancien monde. — Le courant de Tessan ! a conduit sur les côtes de la Californie des jonques abandonnées ?, comme le gulf stream avait jeté sur la plage des Acores ces fruits, ces poutres travaillées, ces canots chavirés qui, dit-on, portèrent dans le cœur de Colomb la conviction qu’il existait un autre monde. Ce courant, s’il a été connu

1. On a donné à juste titre à ce courant le nom de M. de Tessan, notre confrère à l'Institut, qui en a constaté l'existence dans le voyage pendant lequel il accompagnait, en qualité d’hydrographe, le capitaine du Petit-Thouars commandant de la Vénus. Au reste les Japonais connaissaient déjà ce courant, nommé par eux Kouro- Sivo (fleuve noir).

2. Hamilton Smith, Morton et Pickering en citent des exemples.

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