Arbousset et Daumas
2. L'étymologie de ce nom a donné lieu à des discussions qui ne paraissent pas avoir produit un résultat bien certain.
L'importance des Griquas s'accrut assez rapidement par Tadjonction de nombreux Bastards , qui se rallièrent au premier noyau, et par celle d'un nombre encore plus considérable de Koranas, de Namaquois et même de Boschismen , qui avaient embrassé le christianisme ou venaient chercher un appui dans le voisinage des missionnaires. Le gouvernement du Cap commença à s'inquiéter des progrès de cette colonie naissante. En 1819, un agent officiel, M. John Melvil, fut envoyé à Griqua-Town. A la suite de quelques troubles, le pouvoir fut remis par élection entre les mains d'un nommé André Waterboer, homme vraiment remarquable, qui, destiné d'abord à remplir les modestes fonctions d'instituteur, sut pendant trente ans gouverner ses sujets volontaires avec autant de fermeté que de prudence et se maintenir dans les meilleures termes avec les autorités ombrageuses du Cap. — Mais Waterboer dépossédait la famille Kok , qui avait ses partisans ; il avait dans ses veines du sang de Boschisman*; il maintenait avec une inflexible rigueur les lois établies sous son inspiration contre le brigandage, contre l'introduction des liqueurs fortes; il blessait à la fois des intérêts, des préjugés, des passions. Aussi fut-il abandonné par une partie de son peuple , qui , sous les ordres d'Adam Kok, alla fonder ailleurs Philippolis , et cette dernière ville , placée dans de meil-
1. Les Boschismen sont méprisés et détestés de toutes les autres tribus hottentotes ou cafres. L'élection de Waterboer, qui se rattachait à ce rameau des races locales, bien loin d'être, comme on Ta cru, la preuve du triomphe de la nationalité, fut une véritable victoire remportée sur un préjugé que constatent tous les voyageurs.
ACES HUMAINES MÉTISSES. 337
leures conditions, a fini par prendre le dessus sur Griqua-Town.
. Ainsi les Griquas résultent du mélange de métis à divers degrés , avec une prédominance incontestable du sang indigène ; mais ils ne représentent point à eux seuls le produit des croisements accomplis au Cap. — Ils sont une peuplade organisée et qui a pris un nom ; ils ne sont pas une race. — Cela est si vrai , qu'ils sont restés distincts des Bastards proprement dits. Ceux-ci ont également leurs villages, entre autres la Nouvelle-Platberg, fondée par les missionnaires wesleyens. De race moins mélangée , ils ont les cheveux moins crépus, la couleur plus claire, les traits moins prononcés ; leurs familles n'en sont pas moins nombreuses.
Griquas et Bastards tiennent d'ailleurs à des degrés divers des deux races mères. Tous les voyageurs s'accordent sur ce point et n'ont fait que confirmer, en termes plus ou moins brefs , les détails très-précis donnés par Levaillant K Pas plus au physique qu'au moral, les premiers, en dépit de la prédominance du sang africain , ne sont redevenus, comme on l'a affirmé , une race africaine presque pure. — Aujourd'hui les Griquas forment une population de dix ou douze mille âmes, ayant un gouvernement régulier à peu près indépendant ; ils ont abandonné pour la culture la vie errrante et pastorale de leurs ancêtres
1. Ici , comme presque partout ailleurs, les témoignages les plus récents montrent combien sont mal fondés les reproches adressés à un voyageui* que l'injustice de ses contemporains a presque fait passer pour un simple romancier. Au reste, Walkenaer lui a rendu pleinement justice dans l'introduction qu'il a placée en tête de l'analyse de ses voyages. {Histoire générale des voyages.)
noirs; ils élèvent à l'européenne des troupeaux de mille à quinze cents mérinos; ils construisent des maisons, et leur chef, Adam Kok, possède un moulin dont la construction lui a coûté 10 000 francs. Tous comprennent l'importance de l'instruction; à Philippolis, le maître d'école est salarié par la ville, et tous les enfants savent lire et écrire*. Ainsi tout annonce que, si la politique anglaise n'y met obstacle*, on verra se former dans le vaste bassin de l'Orange un peuple considérable ayant ses caractères propres , et qui aura pris naissance, sous les yeux des générations actuelles, par le croisement du blanc avec les races indigènes du Cap.
On voit que tout en envisageant les faits qui se passent dans le midi de l'Afrique d'une manière plus complète que ne l'avait fait Prichard, nous n'en arrivons pas moins aux mêmes conclusions. — Les polygénistes nous opposeront sans doute leur objection habituelle. La population métisse, diront-ils, au Cap comme partout ailleurs, s'est recrutée et se recrute encore par les croisements directs; par conséquent cet exemple ne prouve rien. — Nous pourrions laisser le lecteur se prononcer sans autres preuves. Ce que nous avons vu suffirait sans doute pour qu'il jugeât comme nous de la valeur de cet argument ; mais il
1. J'emprunte ces détails à une lettre que M. Cazalis, qui a passé vingt-trois ans au milieu des populations indigènes de {'Afrique méridionale, a bien voulu m'adresser en 1857.
2. Cette politique s*est déjà traduite par une ordonnance qui défend de vendre aux Griquas et aux Béchuanas, leurs voisins et alliés, la poudre et les armes à feu nécessaires pour se défendre contre les peuplades environnantes. Livingstone, ayant à parcourir cette contrée pour pénétrer au cœur de cette Afrique mé-
est bon d'enlever aux polygénistes même ce dernier retranchement. Citons donc encore un exemple contre lequel on ne saurait rien invoquer de pareil.
La plupart des polygénistes, et toute Técole de Morton surtout, regardent les Polynésiens comme fiippartenant à une espèce parfaitement distincte du blanc Européen*. — Or ces deux prétendues espèces sont parfaitement fécondes entre elles, et leur postérité se multiplie rapidement sans avoir besoin de se retremper aux sources primitives. Voici un fait qui le prouve.
En 1787, le lieutenant Bligh , commandant du navire la Bounty^ fut chargé d'aller à Tahiti chercher des pieds d'arbre à pain destinés à être transportés aux colonies anglaises. Cet officier était, paraît-il, d'un caractère peu sociable. Il se fit détester de tout son équipage, et en 1789, lorsqu'il revenait de sa mission, une révolte éclata. Bligh et tous ceux qui lui restèrent fidèles furent mis dans une chaloupe et abandonnés en pleine mer. Les rebelles retournèrent à Tahiti pour se choisir des compagnes et embaucher quelques indigènes. Après avoir vainement essayé de s'établir dans l'île de Tobouaï, ils se partagèrent encore. Une portion revint à Tahiti; le reste comprenant neuf blancs , six Polynésiens et autant de femmes que d'hommes, fit voile pour Pitcairn, petite île dé-
ridionale, qu'il devait traverser le premier, ne put obtenir d'emporter que dix livres de poudre^ tant on craignait de fournir involontairement des munitions aux Béchuanas.
1. Les Polynésiens sont à mes yeux une race métisse résultant du mélange des races noire et jaune , avec addition d'un élément blanc qui ressort d'une manière quelquefois très-accentuée. On comprend que je ne puis exposer ici l'ensemble des faits qui m'ont conduit à cette manière de voir.
serte d'un accès difficile, écartée de la route suivie par la plupart des navires qui parcourent la mer du Sud , et où les révoltés espéraient être à l'abri des poursuites du gouvernement anglais.
ta petite colonie s'installa à Pitcairn au mois de janvier 1790; mais elle ne vécut pas longtemps en paix. Le despotisme des blancs finit par révolter les Polynésiens, qui, aidés dune partie de leurs compatriotes du sexe féminin , massacrèrent cinq de leurs tyrans. Puis , ils en vinrent aux mains entre eux , et enfin les femmes des blancs qui avaient péri vengèrent leurs maris en assassinant à leur tour ce qui survivait des Polynésiens.
En 1 793 , il ne restait à Pitcairn que quatre Européens, dix femmes polynésiennes et quelques enfants. On vécut alors dans un état de polygamie absolue. Enfin un des blancs ayant encore péri par sa faute , un autre ayant été tué par ses deux compatriotes, qu'il menaçait sans cesse , Younget Adams étaient les seuls survivants en 1799. —Ils comprirent alors les terribles leçons du passé, vécurent en paix, et s'efforcèrent de régénérer cette société née sous de si sanglants auspices. Young mourut bientôt de maladie, et Adams poursuivit avec persistance la tâche qu'il s'était imposée. Il réussit de manière à exciter la surprise et l'admiration du capitaine Beechey, qui visita Pitcairn en 1825.
Nous n'avons pas à nous occuper spécialement des qualités morales de cette population; remarquons toutefois que le navigateur anglais en fut très-vivement frappé , et que ce fait répond à l'assertion des auteurs qui , sans tenir compte des circonstances au
milieu desquelles prennent naissance les races mixtes, regardent le croisement comme étant par lui-même une cause de démoralisation. Beechey représente en outre les Pitcairniens comme remarquables par leurs belles proportions, par une force musculaire et une agilité extraordinaires , par une santé qui ne s'altérait guère qu'à la suite des communications avec les équipages , par une intelligence vive, prompte, et un désir ardent d'instruction. — Cette race croisée n'avait donc pas dégénéré.
Quant à sa fécondité, on en jugera par les chiffres suivants. En 1790, les colons, avons-nous vu, étaient au nombre de trente ; ils étaient soixante-six lors de la visite du capitaine Beechey en 1825, et cent quatrevingt-neuf, savoir quatre-vingt-seize hommes et quatre-vingt-treize femmes, en 1856*. On ne trouve mentionnée d'autre adjonction que celle d'un seul individu homme, et en tout cas la proportion des deux sexes démontre sufQsamment que d'autres adjonctions n'ont pu être nombreuses. — Ainsi, dans une première période de trente-cinq ans , la population de Pitcairn avait plus que doublée malgré l'in-
1. A celte époque, l'île ne pouvant plus suffire à Tentretien de celte population , un navire vint prendre tous ces descendants des révoltés de la Bounty pour les transporter d'abord à Tahiti , et plus tard à l'île Norfolk. Le chiffre que je cite a été donné par les journaux anglais et reproduit par quelques journaux français. M. de Blosseville ne compte que 170 individus demandant à venir remplacer dans Tlle Norfolk les convicts qu'on y avait isolés à diverses reprises. On comprend sans peine que quelques Pictairniens se soient en effet laissé tenter par la civilisation de Tahiti , d'autant plus que, d'après les détails donnés pnr M. de Blosseville, l'argent s'était déjà introduit à Pitcairn , et que l'ancienne égalité qui régnait encore en 1825 avait disparu.
fluence désastreuse exercée par la débauche sans frein à laquelle se livrèrent d'abord les révoltés de la Bùunty, malgré les meurtres et les accidents qui , dans l'espace de trois années, avaient réduit à quatorze le nombre des adultes. Dans une seconde période de trente et un ans , la population a presque triplé!
Comment parler encore d'hybridation en présence de ces résultats?— Que pourraient faire Morton et Nott eux-mêmes , si ce n'est placer dans leur catégorie des espèces étroitement voisines {closely proximaté) le vrai blanc et le Polynésien? — Mais aussi quel naturaliste, quel physiologiste hésitera à trouver dans les faits que nous venons d'exposer tous les caractères d'un simple métissage y et par conséquent la preuve que le Saxon et le Tahitien ne sont que les représentants de deux races d'une même espèce?
Dans toutes les sciences , les observations en petit, les expériences de laboratoire j servent à se rendre compte des phénomènes que la nature présente sur une plus grande échelle. — C'est en étudiant l'électricité dans un cabinet que Franklin comprit ce qu'était la foudre ; c'est par des résultats obtenus dans des tubes et des creusets que MM. de Sénarmont, Ebelmen, Daubrée, Deville, Durocher, ont expliqué la formation des minéraux qu'exploite l'industrie. — On peut dire que ce qui s'est passé à Pitcairn constitue une expérience de même genre. Grâce à l'isolement et au petit nombre des éléments mis en jeu, on y trouve , dégagés de toute complication étrangère , les phénomènes fondamentaux du croisement entre races humaines, et il est bon de les signaler.
Dans cette île ont été réunis, sous de bien tristes auspices, les représentants de deux groupes humains. Des matelots fuyant leurs compatriotes pour échapper aux lois de leur pays emmenaient avec eux des hommes qu'ils comptaient bien tenir en esclavage , des femmes à qui on ne peut donner le nom d'épouses. — Mais une communauté, quelque restreinte qu'on la suppose , ne se fonde pas sur de pareilles bases. Les appétits désordonnés des blancs, un moment satisfaits , amènent promptement la révolte, le meurtre, presque l'anéantissement de la société naissante. Peu à peu , par lassitude d'abord , par raison ensuite , la paix renaît, l'ordre se rétablit, et la population augmente. Enfin, sous l'ascendant d'un de ces matelots, que les ans et l'expérience ont transformé , la petite société s'assied et s'organise de manière à frapper d'étonnement l'homme le plus civilisé. En fin de compte , la race métisse constituant à elle sevle cette société est incontestablement supérieure au moins à* la très-grande majorité des éléments qui lui ont donné naissance.
Ce résultat est fait pour rassurer quiconque s'inquiète quelque peu de l'avenir de l'humanité. — Les races métisses avaient fort peu attiré l'attention des anthropologistes du dernier siècle. Bufl'on , Blumenbach , n'en parlent guère qu'en passant, et seulement au point de vue physiologique. Prichard lui-même , qui écrivait au commencement de ce siècle , ne pouvait guère être amené à s'en préoccuper autrement. — Mais en présence du mouvement de mélange chaque jour plus accéléré qui résulte des applications de la vapeur, il est impossible de ne pas se demander
ce que deviendra l'espèce humaine quand ses races les plus extrêmes auront confondu leur sang, quand des continents entiers appartiendront aux descendants croisés des populations actuelles. Alors l'esprit se tourne avec anxiété vers les contrées où la fusion, commencée il y a trois siècles , est le plus avancée , et au premier abord le spectacle est attristant. De là ces sombres prévisions , ces doctrines désolantes qui ont trouvé dans M. de Gobineau un ardent interprète, que l'école américaine semble très -disposée à adopter, et que nous avons toujours combattues'.
Pour qui ne voit que le présent, cette impression s'explique. Mais que les écrivains dont nous parlons ne mesurent pas la vie des peuples et des races à la vie des individus, qu'ils songent à ce que fut notre Europe , à ce qui s'est passé à Pitcaim , et ils se rassureront. Ce qui se voyait en France même , aux temps de la trêve de Dieu et de la quarantaine du roi y ne valait certes pas mieux que ce qui existe de nos jours en Amérique, et nous sommes loin de ces temps-là. Pitcaim aussi a eu son moyen âge de trois ou quatre ans ; la durée en a été en rapport avec le nombre des éléments qu'il fallait fondre ou éliminer. En Europe , ce travail a exigé des siècles : il en faudra peut-être autant à l'Amérique. Mais Pitcaim a eu sa renaissance sociale , comme nous avons eu la nôtre, comme le nouveau monde aura la sienne, et certainement les races de l'avenir nous seront
1. Histoire naturelle de rhomme. — Du croisement des races humainet. — Bévue des Deux-Mondes, 1" mars 1857.
supérieures à certains égards, comme nous le sommes sous d'autres rapports aux races assyrienne, grecque et romaine.
Revenons à la question principale , et résumons en quelques mots l'ensemble des considérations réunies dans nos trois derniers chapitres.
Nous venons de passer en revue quelques-unes des objections faites au monogénisme par les partisans de la doctrine contraire , nous pousserons plus loin cet examen; mais dès à présent on voit sur quoi reposent la plupart de ces objections. — Le possible y joue un grand rôle, et c'est un triste terrain pour le vrai savant. Bien loin de s'en tenir aux temps, aux lieux que peuvent embrasser l'expérience et l'observation, aux phénomènes relevant de la physiologie actuelle, le polygéniste remonte volontiers aux origines, et quiconque refuse de le suivre sur ce terrain peu sûr, quiconque se refuse à admettre des hypothèses présentées comme autant de réalités, est immédiatement traité d'homme qu'enchaînent les préjugés d'un autre âge, ou tout au moins d'esprit étranger à toute philosophie.
L'école de Morton, tout en agissant trop souvent de la même manière , a fait du moins des tentatives sérieuses pour donner à ses croyances une base plus solide ; mais, en Europe aussi bien qu'en Amérique, elle a mérité de bien autres reproches. — La discussion tout entière roulait sur deux ordres de faits bien distincts , essentiellement du ressort des sciences naturelles, que tous les naturalistes avaient distingués et désignés par des mots différents, qui les avaient tous conduits à distinguer V espèce de la race. Qu'a
fait l'école américaine ? Elle a tantôt supprimé Tun de ces mots, tanlôt employé indifféremment les deux termes. Aux yeux des hommes peu familiers avec les sciences naturelles, elle a ainsi confondu les choses et brouillé les idées; mais, lorsqu'oubliant tous les travaux de ses prédécesseurs, elle a voulu, même à travers les nuages qu'elle avait fait naître, porter un peu loin Tétude des phénomènes, il lui est arrivé ce qui est arrivé aux écoles européennes les plus opposées en théorie. Dominées par les faits, celles-ci s'étaient rencontrées dans la pratique ; dominée aussi par les faits, l'école américaine s'est rencontrée avec elles toutes sur ce même terrain. Au milieu de ses espèces d'espèces, elle en est arrivée à faire une catégorie distincte pour ce que tous les naturalistes d'Europe avaient appelé la race; comme ces mêmes naturalistes, elle a caractérisé ses espèces les plus voisines (c'est-à-dire les races) surtout par la fécondité des croisements et la multiplication indéfinie des métis. — En vérité, était-cela peine d'otiblier les travaux de tant d'illustres prédécesseurs ?
Malheureusement la confusion dans les termes qu'elle employait a fait illusion à l'école américaine. Ne voyant partout que des espèces , elle a confondu les phénomènes du métissage et de Vhybridation, chez les animaux et chez l'homme ; elle a oublié les premiers pour ne trouver partout que les seconds, et a fait tous ses efforts pour les plier à ses doctrines. — De là deux exagérations en sens contraire. — Tant qu'il s'agit des animaux, les disciples de Morton en France comme en Amérique s'efforcent de représenter la fécondité soit des espèces entre elles, soit des
hybrides entre eux, comme beaucoup plus étendue, beaucoup plusgénérale, beaucoup plus durable qu'elle ne Test réellement. Quand ils s'occupent des groupes humains, tous leurs efforts tendent à amoindrir les résultats du croisement. — Nous avons examiné chacun des exemples sur lesquels on a le plus insisté, et nous en avons montré la signification précise.
Les chapitres précédents avaient été plus particulièrement consacrés aux végétaux, aux animaux; dans nos trois derniers, nous nous sommes surtout occupé de Thomme. Le plus souvent nous sommes allé chercher des preuves à l'appui de nos opinions non pas chez les écrivains qui les partagent, mais chez des voyageurs étrangers à toute controverse, fehez des polygénistes aussi décidés que les chefs de l'école américaine et chez ces chefs eux-mêmes. — C'est à l'aide de ces témoignages , bien peu suspects, que nous avons montré à quoi se réduisait la prétendue infécondité des unions contractées soit entre individus appartenant à des groupes humains différents, soit entre les métis issus de ces unions premières. Loin de trouver dans aucun cas les caractères de la vraie hybridation, nous avons rencontré partout les signes du métissage le plus impossible à nier.
Tout donc nous a ramené à la doctrine de Vunité de Vespèce et de la multiplicité des races.
Examen des objections faites à la doctrine monogéniste. — Actions de milieu. — Acclimatation.
Nous avons distingué Y espèce de la race et de la variété dès les premières pages de ce travail, comme presque tous les zoologistes , presque tous les botanistes, le font aujourd'hui. — Chose assez étrange, il s'est trouvé des polygénistes qui ont reproché aux naturalistes d'agir de la sorte, qui ont paru surpris qu'on définît les mots dont on allait se servir. Ils ont cherché à motiver ce reproche au moins singulier par une argumentation qui a pu séduire quelques esprits, mais à laquelle il est bien aisé de répondre. Les polygénistes ont prétendu que, contrairement aux principes de la méthode naturelle, les naturalistes faisaient reposer la distinction des espèces sur un caractère unique choisi arbitrairement, savoir l'impossibilité ou la difficulté extrême du croisement, et que dès lors il était tout simple que les groupes reconnus par eux comme espèces ne pussent se fu-
ACTIONS DE MIUEU. . 349
sionner, puisqu'ils avaient été établis en vertu d'une règle formulée à l'avance. Us ont voulu expliquer ainsi l'accord existant entre les doctrines qui s'appuient sur cette distinction et les faits observés.
Cette objection ne repose que sur une erreur historique. Ce n'est pas a priori que les naturalistes de toutes les écoles ont distingué les êtres vivants en espèces, races et variétés. L'observation et l'expérience les ont conduits à ce résultat. Ils avaient découvert les choses avant de les désigner par des mots. Nous tous qui profitons des travaux antérieurs , nous pouvons donc, nous devons même, surtout lorsqu'il s'agit d'une discussion roulant en entier sur ces distinctions, dire nettement au début ce que signifient les termes qui vont être employés , et c'est ce que nous avons fait. — Les polygénistes, au contraire, ont eu un double tort ; celui d'oublier les choses et celui de prendre les mots les uns pour les autres. De là résulte dans leurs écrits, dans leurs idées, la confusion dont nous avons signalé des exemples, et qui se retrouvent au fond de presque tous leurs arguments.
Il est une autre notion générale qui ne fait guère moins défaut aux adversaires du monogénisme : c'est celle des actions de milieu. — D'ordinaire les polygénistes cherchent à se rapprocher des naturalistes de l'école philosophique* : les noms de Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire ne sont prononcés par eux qu'avec vénération ; mais dès qu'il s'agit du milieu , ils ou-
1. Non pas de tous. Il est digne de remarque que les polygénistes qui exaltent le plus Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire ne prononcent presque jamais le nom de Buffonl On dirait que pour eux Buffon n'est pas un naturaliste philosophe!
blient les théories les plus caractéristiques de cette école, les doctrines le plus hautement professées par ceux qu'ils acclament comme des maîtres. Alors ils passent aux écoles contraires , et vont bien plus loin que les disciples de Cuvier ou de Blainville lui-même. En dépit de leurs théories absolues, ceux-ci reconnaissaient, au moins dans la pratique, la puissance modificatrice des actions extérieures, et voilà comment, au risque de se rencontrer avec les naturalistes philosophes, ils se mettaient d'accord avec les faits et retrouvaient la race à côté de Y espèce. — Les polygénistes, au contraire, nient expressément cette action du monde extérieur ou s'efforcent d'en amoindrir les résultats les plus évidents. Pour eux, le milieu est à peu près sans influence, et en tout cas il ne saurait altérer d'une façon sérieuse la forme primitive, pas même la couleur.
Les polygénistes sont donc encore ici en contradiction avec tous les naturaliskSy mais surtout avec les naturalistes philosophes^.
. La négation des actions de milieu, des notions con-
1. si quelque lecteur roulait mettre en doute l'exactitude de nos paroles, nous nous bornerions. à lui conseiller de lire le septième chapitre de la Philosophie zoologique de Lamarck. Ce chapitre est intitulé : De l'influeiue des circonstances sur les octions et les haibitudes des animaux , et de celle des actions et des habitudes de ces corps vivants , comme causes qui modifient leur organisation et leurs parties. A lui seul , ce titre suffit pour indiquer que Lamarck serait avec nous contre ses singuliers admir rateurs. Quant à Geoffroy Saint-Hilaire, il suffit de rappeler ses discussions avec Cuvier à propos de l'action du milieu amhiant pour être convaincu que c'est nous qu'il aurait regardé comme ses disciples bien plutôt que les polygénistes. En effet, dans cette discussion, Geoffroy s'est incontestablement montré plus physiologiste que son redoutable adversaire.
ACTIONS DE MIUEU. 351
fuses et incomplètes sur Tespèce et la race, permettent seules d'expliquer comment on peut adresser au monogénisme quelques-unes des objections qu'on lui oppose avec le plus d'assurance. — Nott et Gliddon ont consacré un long et fort intéressant chapitre à l'histoire physique des juifs observés dans diverses parties du monde. Ils cherchent à démontrer que cette population est restée partout la même. — Certes, pour prouver le contraire, il n'est pas besoin d'autres témoignages que ceux qu'ils rapportent eux-mêmes. Un de leurs correspondants leur déclare que la couleur des yeux et de la peau varie beaucoup des juifs du nord à ceux du midi , et que les juifs septentrionaux diffèrent autant des méridionaux que les familles anglaises restées en Angleterre diffèrent de <5elles qui ont émigré en Amérique; enfln, il attribue ces modifications à Vaction du climat. Évidemment, en parlant des mêmes faits, nous n'aurions pas tenu d'autre langage.
En lisant cette lettre, on se demande comment il est possible que les auteurs américains la citent à l'appui de leurs opinions. On ne peut expliquer ce fait que par une phrase placée en tête de cet écrit, et dans laquelle l'auteur déclare que tous les juifs ont des traits identiques. Quels sont ces traits si caractéristiques? Bien entendu on ne les précise pas. La chose est en effet fort difficile. Camper, dont l'habileté comme dessinateur est si connue, qui toute sa vie s'est occupé de questions de ce genre, diéclare avoir vainement cherché à préciser le caractère de la tête juive. Dans mes divers séjours en Alsace, je n'ai pas été plus heureux que Camper, pas plus heu-
reux que Pickering, qui trouva dans la population juive de Bombay une variété inattendue de traits y de teint et de costumes.
Le même correspondant des auteurs américains regarde le teint propre des juifs comme étant celui des autres peuples blancs, et semblable en Europe k celui des Européens. Un autre cherchant à distinguer les juifs noirs des juifs blancs, de Gochin, représente ces derniers comme étant de couleur très-foncée, sans être pourtant absolument noirs, dark et non pas hlack. Ils ne sont donc blancs que par comparaison avec leurs frères plus modifiés, car jamais la population juive d'Angleterre ou d'Allemagne, considérée dans son ensemble, n'a présenté un teint qui motivât la première de ces deux épithètes. De ces témoignages il résulte donc que, par suite de leur séjour dans rinde , les juifs blancs de Cochin ont acquis au moins un teint fort basané.
Nous ne pouvons entrer ici dans une discussion minutieuse, et nous renverrons le lecteur à l'ouvrage môme de Nott et Gliddon. Il verra facilement qu'en admettant sans discussion tous les faits invoqués par les auteurs américains, il en ressort très-nettement deux conséquences très-distinctes : d'abord que les juifs ne se ressemblent pas, qu'ils ont subi l'action des milieux divers auxquels ils ont été soumis, « comme les Caucasiens transportés pendant plusieurs générations dans des climats différents*; » conclusion en désaccord complet avec les doctrines polygénistes; — ensuite que, malgré un séjour de dix siècles sous le