‹ Universités transatlantiques [microforme]Chapitre 12 sur 31 · XII · texte numérisé non relu

XII

Il y à, le long de la rivière Charles, un gym-

nase populaire entouré d’une grille; les bancs

el les cordages sont en plein air, l'entrée esl gratuite, mais il faut passer par une manière | de tourniquet devant un gardien qui vous fl

observe... Une fois dans l'enceinte, vous vous |

exercez à votre guise et les badauds sont là,

4 : Al | appuyés contre la balustrade, à regarder les uns À qui se font des muscles et les autres qui dépen- | 1h

sent le trop-plein de leurs forces. Autour des 1 appareils, il y a une piste pour les coureurs. (1 (f

ji

Je viens de passer vingt heures à Lenox, localité à la mode, située à quatre heures de Boston; 1l y a là des montagnes assez pittoresques, beaucoup de jolies promenades et les gens riches y ont des villas. Le moindre petit bout de terrain se vend fort cher et encore ce n'est pas tout de S'v installer; 1l faut se faire admettre. Les braves Américains s’y donnent le petit plaisir de faire joujou avec les coutumes aristocratiques; ils s’enquitrent gravement de l'ascendance des nouveaux venus et de leurs parentés, el potinent pour décider s'il convient ou non de les recevoir; ces prétentions détonnent si complètement en Amérique qu'on ne

peut s'empêcher d'en rire. En effet, vous trou-

vez dans les meilleures familles une ignorance

presque absolue relativement

à l'origine: on Connaïil ses Parents,

on Salt à peu près ce qu'étaient ses grands-parents, Je reste est dans la nuée. N'empêche que les gens

de Lenox se prennent au sérieux :

que de voyageurs jugent l'Amérique d'après Lenox où l'Angleterre d’après la Cham bre des pairs!

De là j'ai gagné la

petite ville d'Amherst.

où habite le père de l

Anthropométrie scolaire, le vénérable Dr Hitchcock. L'université d'Amherst fut fondée en 1821 et 47 étudiants se pré-

sentèrent le jour de l'ouverture des Cours ; ils Sont maintenant 360. Le co lion Comprend 10 ]

le droit de combler

démissions font dans le conseil] appartient aux

anciens élèves. Cette immixtion des anciens élèves dans le sé Ouverneme

nseil d’administraaïques et 7 ecclésiastiques :

les vides que la mort ou Îles

nt universitaire n’esl pas une des moindres Particul

arités du Système américain; pour ma

Part, j'y vois de nombreux avantages : les Universités sont de la sorte soli-

dement appuvées et défendues: Ja routine ne

Peut S'y installer, l'émulation est entretenue.

Enfin au Point de vue social] que ne gagne-t-on

Pas à faire partie d'un SToupe dont les mem-

bres peuvent ainsi marcher dans la vie en se soutenant les uns les autres? Amherst a été plus loin encore dans cette voie, en associant au gouvernement les élèves eux-mêmes. La Faculté partage le pouvoir avec un Sénat composé de # seniors, 3 juniors, 2 sophomores el 4 freshinan, délégués par leurs promotions respectives. C'est devant ces jeunes sénateurs qu'est portée toute question intéressant « le bon ordre et le décorum ». Ils la tranchent à leur guise et la signature du président rend leurs décisions exécutoires. Ce système, depuis qu'il est en usage, a pleinement satisfait ses inventeurs.

Les 360 étudiants appartiennent presque tous au Massachusetts et aux États voisins; quelques-uns viennent de l’Ouest ; 5 sont étrangers; le Sud n’est représenté que par deux Virginiens. J'apprends ces choses en déboulinant dans une voiture imperceptible le long d'un chemin casse-cou qui descend dans la plaine, car Ambherst est situé sur une colline que ses bâtiments élancés couronnent à ravir; c'est aujourd'hui fête athlétique : on court, on saute, on

wagne des prix: c'est le Fall Meeting, la réu-

nion d'automne. Mais le bon D' Hitchcock, on le voit, a bien moins de sympathie pour ces sports-là que pour les jolis exercices de bras et de jambes que l’on accomplit quatre fois par semaine dans son gymnase, aux sons du piano, car il est de ceux qui croient à la musique. Les professeurs de gymnastique, aux États-Unis, croient ou ne croient pas à la musique. Dans le premier cas, ils se réjouissent de voir leurs élèves onduler comme des pantins selon la mélodie et d'entendre, à l'accord final, le flac de tous les talons qui retombent à terre. Le D' Hitchcock est l’incarnation de la bonne humeur et de la bonne santé; sa foi profonde en son système achève de rendre sa personne sympathique. C'est maintenant un vieillard; il est arrivé à ses fins : 1l a persuadé à de nombreux disciples qu'un corps d'homme se « construit » comme une maison, que la gymnastique raisonnée et réglementée est le remède universel contre toutes les maladies, et qu'il faut se faire mesurer tous les quinze jours pour « se connaitre soi-mème ». Quant au rôle moral de l'athlétisme, on ne peut dire qu'il le mécon-

naisse ; il ne s'en doute pas. Aussi, quel parfum

matérialiste s'échappe des brochures qu’il m a remises! En vain le nom de Dieu vient-il s’y promener çà el là sans motifs; l'impression qui s'en dégage est celle d’un idéal faussé, d'une éducation terre à terre, d'un matérialisme inconscient, mais complet.

Le programme des cours n'offre ici aucune particularité : d'un côté les lettres, de l’autre les sciences, avec un trait d'union entre les deux, de façon que les forts en thème sachent au moins faire une addition et que les chiffreurs ne prennent pas Régulus por un entrepreneur de travaux publics; ces programmes sont assez complets, bien rédigés, et les étudiants d'Amherst paraissent de bons travailleurs. Ils ont peu de distractions; la ville est petite et ses rues à peine amorcées se perdent vite dans la campagne.

A l'hôtel, nous sommes servis à table par ces femmes que Max O'Rell a si spirituellement appelées des « duchesses », avec cette différence qu'il n'y a pas de par le monde de duchesses aussi hautaines, aussi malhonuètes et aussi parfaitement insupportables. Leur brusquerie, leur air dégoûté, leurs regards

insolents et leurs moqueries incessantes font de ces servantes américaines un véritable cauchemar pour le voyageur lorsque, quittant les grandes cités, il s'aventure dans les bourgades du genre de celle-ci; il appelle alors de tous ses vœux le jour où la science moderne permettra de remplacer les duchesses par un fluide silencieux et obéissant.

pi ! l h |

Nous sommes partis de bon matin; le D" Iitchcock est venu me chercher pour me faire assister au service quotidien à la chapelle, lequel comprend une prière et un cantique. J'ai dû renoncer à déjeuner et mal m'en a pris : le train nous a déposés à onze heures dans un village du nom de Oakdale qui ne produit que des gâteaux au gingembre; il me fallut en grignoter pendant deux heures pour tromper ma faim, en attendant le moment de repartir pour Groton. À la gare de Groton, le D' Peabody nous emmena et quinze minules après nous descendions devant le perron de son école.

Elle est toute neuve et assise dans l'herbe, sur un plateau élevé où l'air se promène librement. Le bâtiment principal, tout couvert de

plantes grimpantes, les dépendances disséminées à l’entour, le champ de jeu et un bel horizon de plaines et de collines s’alternant gracieusement composent un tableau absolument scolaire, au sens libéral et champêtre du mot. Dans quelques années, d'autres bâtiments auront surgi et l’école contiendra environ 200 élèves; aujourd'hui, elle n'en a que 50.

Leurs maîtres passeraient facilement pour leurs frères ainés; ils jouent au foot-ball avec une ardeur juvénile, tous ensemble, et rien ne peut dire l'impression de jeunesse qui s'échappe de ce milieu. Le head master lui-même n’a pas dépassé la trentaine; c’est un clergyman et un athlète tout à la fois, la vraie incarnation des préceptes du grand Arnold; on sent en lui la passion des choses grandes et nobles, l'instinct de l’éducateur, alliés à ce sens pratique, à cette netteté de raisonnement sans lesquels l’homme le plus ardent et le mieux intentionné n'est qu’un être incomplet.

Ayant vécu en Angleterre et fréquenté les écoles anglaises, il rêvait de fonder dans son pays une de ces fabriques d'hommes dont il avait admiré là-bas le mécanisme et l’orga-

RO APR DEEE EE METRE Lo

nisation. Il y rêvait en songeant à cette grande lacune dans l'éducation américaine, à cette absence de trait d'union entre les écoles primaires el les universités, à ces « High Schools » qui sont des externats où se forment l'intelligence et un peu le corps, mais à coup sûr ni la volonté ni le caractère. Quand son parti fut pris, il ne lambina pas et se mit à l’œuvre aussitôt. Il est vrai que les choses sont simplifiées en Amérique. Le D' Peabody écrivit des lettres, beaucoup de lettres, pour dire aux gens riches que, décidé à fonder une école, il venait leur offrir l'occasion de s’honorer grandement en attachant leurs noms à une fondation importante et utile. C’est bien ainsi qu'ils le comprirent. Avant même d'écrire la première lettre il avait déjà 75 000 francs recueillis les trois premiers jours, en se promenant dans Boston.

«Tu sais, je fonde une école, disait-il aux amis qu'il rencontrait. — Je te donne 6, 8, 10 000 dollars », répondaient ceux-ci, parfaitemeut convaincus, 1l est vrai, qu'une œuvre entreprise par le D' Peabody devait forcément tourner à bien. Des parents et d’autres amis Jui donnèrent le terrain et les constructions s'élevèrent.

Quant aux élèves, on en inserivit avant que la première pierre füt posée. Maintenant on se préoccupe de bâtir de nouveau: il faut un million. Les administrateurs font souscrire par 5 000 dollars (255 000 francs) et chaque souscripteur aura le droit de faire admettre un enfant sans avoir à « prendre la file ».

Tout candidat doit avoir plus de douze ans et moins de quatorze; 11 ,asse un examen d'enlrée et ses parents versent 3 000 francs par an. Le régime est lout anglais : vie de famille ; liberté, jeux athlétique, Au point de vue religieux, l’école est épiscopalienne, c'est-à-dire anglicane. Les élèves ont de la confiance et du bonheur plein les yeux, et le docteur les enveloppe d’un regard observateur et aimant qui ne laisse aucun doute sur les liens qui les unis-

sent: la paix sociale règne dans cette fabrique-là.

Il est midi; les élèves jouent sur les pelouses; nous descendons vers la rivière pour une promenade en bateau; le garage est ouvert; on sort des « canoes » canadiens en écorce d'arbre et le docteur, vêtu de flanelle blanche, se met à pagayer d'une main sûre, tout en devisant sur les graves problèmes de la pédagogie moderne... Dans les eaux froides et limpides

se reflète un paysage étrange.

ee ee ee en ee pet

Arbres jaunes, arbustes rouges, teintes d'automne, saison des poitrinaires, où le sang se traine dans les veines, où la sève redescend dans les plantes, où tout s'incline vers la tombe, où les malades font des rêves d'agonie, où le soleil devient anémique, où le jour est pâle, où les fleurs elles-mêmes semblent malsaines. Saison triste et mélancolique, où les souvenirs et les regrets font monter des larmes dans les yeux, où le vent d'hiver s'exerce à souffler, où les feuilles détachées parsèment la surface des étangs, où les fils blancs tombent du ciel comme pour tisser un linceul,.… et cela s’accroit, se précipite chaque jour; la nature a des soubresauts de vie qui se retire, et chaque

jour les paysages se font plus tristes, plus vides, plus remplis d'ombres.…..

Jusqu'au moment où l'hiver s’appesantit en maitre sur les plaines et les collines et où, seul debout, seul vivant, seul vigoureux sur la terre qui semble morte, l'homme a plus que jamais la conscience de sa force et l'orgueil de sa royauté.

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