CANADA FRANCAIS
Montréal est en quelque sorte le terrain de transition où les Anglais et les Français se rencontrent sans se mêler. Les deux races ont imprimé à la ville un peu de leur cachet distinctif et en plus le voisinage des États-Unis lui a donné quelque chose de yankee, d’inachevé par conséquent et de fiévreux. Du haut du Mont Royal, transformé maintenant en un parc splendide, nous contemplons le panorama qui s'étend à nos pieds. Sur l'immense Saint-Laurent, le fameux pont Victoria semble un fil tendu; au delà reprend la plaine semée de villages. Le long du fleuve, la ville est assise; des lignes d'arbres séparent les maisons et dessinent les aveuues; d'innombrables clochers surgissent de tous côtés, églises, couvents, séminaires, qui vont s'enrichissant toujours et constituent l’un
des dangers de l’avenir. Cette formidable puissance financière correspond, cela va sansle dire, à un despotisme moral plus grand encore. Les Canadiens-Français sont les humbles esclaves de leur clergé et de leurs congrégations, et s’il est juste de dire que le clergé et les congrégations sont à l’abri de toute attaque en ce qui concerne les mœurs et la vénalité, il est également juste d'ajouter qu'ils dirigent la politique assez mal et qu'ils enchaînent les esprits en prétendant les guider. Leur domination pèse lourdement sur une partie de la population que les travaux de la terre ne suffisent plus à charmer, et qui prendrait volontiers sa part du mouvement littéraire et scientifique universel. Cette issue lui est fermée et c'est alors vers l'activité commerciale et financière qu'elle se tourne. On fait des affaires, au Canada, ou plutôt l’on rève d'en faire, car l’on n'y parvient guère; c'est là le débouché de l'intelligence et les Canadiens sont bel et bien des coureurs de dollars. Leur littérature est en enfance, leur presse est incolore; mais ils savent calculer, supputer, escompter à la façon du paysan normand, dont ils ont les instincts aussi bien que l'accent.
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Leur bon sens et leur persévérance — deux qualités maïtresses chez eux — leur ont servi jadis à se défendre contre l’envahisseur, et quand on compare leur puissance numérique d'aujourd'hui avec ce qu'ils étaient au lendemain de la cession du Canada à l'Angleterre, quand on se souvient de la manière dont ils furent traités, des cruautés exercées contre eux, des injustices qu'ils eurent à subir, on ne peut qu'admirer le résultat obtenu par eux après une lutte faite d'habileté, de patience et d’entètement. Ils surent merveilleusement utiliser les moindres concessions, profiter des circonstances les plus insignifiantes, gagner du terrain par tous les moyens possibles. Deux fois, dans les mauvais jours, les États-Unis vinrent à eux pour
les conquérir et les émanciper; et deux fois ils s'unirent à leurs persécuteurs pour repousser cette émancipation qu'ils jugeaient dangereuse autant qu’attrayante. On chercherait vainement dans l’histoire du monde un second exemple d’un esprit politique aussi remarquable. A présent, ils jouissent d’une entière liberté; le gouvernement fédéral, infiniment mieux compris et mieux constitué qu'il ne l’est aux États-Unis, répand sur eux ses bienfaits. Aidés par la fécondité extrème de leur race et par les conseils intelligents d’un homme qui a entrepris une œuvre de colonisation — le fameux curé Labelle, — ils se répandent au nord et à l'ouest dans des territoires réputés inhabitables qui se fertilisent rapidement entre leurs mains; un avenir prospère leur semble réservé; tout serait pour le mieux s’ils ne se trouvaient pas dans un état de notoire infériorité relativement à ce qu’il y a de plus important dans la vie des peuples modernes : l'éducation.
Il ne faudrait pas en conclure que l'instruction füt négligée dans les écoles ; les écoles commerciales notamment sont bien organisées et le soin qu'on a d'y faire apprendre l'anglais aux
enfants assure à ceux-ci plus tard une supériorité sur leurs rivaux britanniques, qui ne peuvent pas — ou ne veulent pas apprendre un mot de français. Mais on donne aux idées un tour forcé, qui dans la suite paralyse leur fécondité, et l’on habitue l'intelligence à se mouvoir dans un cercle étroit d’où ne peut sortir rien de grand ni d’original. Et puis, c’est surtout l’éducation qui manque; les exercices physiques, les soins de propreté, la formation du caractère, l'usage de la liberté, tout cela pour les Canadiens ce sont des billevesées. À côté d'eux, les jeunes Anglais jouent à des jeux virils, entrent dans la vie active avec de l'initiative et de la volonté... et le résultat c’est que tous les bénéfices sont pour eux, que toutes les affaires se font autour d'eux, que leurs idées dominent et qu'ils regagnent ainsi, à Montréai mème, ce que leur infériorité numérique leur ferait perdre. Le Canadien-Français avec sa robuste santé défriche, peine, ensemence laborieusement. L'Anglais récolte. Jamais peut-être la supériorité de l'éducation anglaise n’est apparue d'une manière plus nette et plus indubitable qu'en présence de cette race aux fortes qualités qui
possède tout, sauf l’initiative et l'indépendance du caractère. Et dans la course au dollar à laquelle les Canadiens-Français ont pris goût, ainsi que je le remarquais plus haut, — ce ne sont pas eux qui arrivent premiers.
Au pied du Mont Royal, qui se dresse à pic au-dessus d'elle comme une palissadé gigantesque, se trouve l’Université Mac Gill. On voit de la rue une belle avenue plantée d'arbres et un champ de jeu où les équipes de l'Université pratiquent le foot-ball selon les règles anglaises, différentes, ainsi que je l'ai dit, des règles américaines. Au delà apparaissent des bâtiments d'architecture très variée : un temple grec, une abside gothique, une longue façade sans ornements et quelques clochetons élancés.
L'Université Mac Gill tire son origine d'une fondation privée; elle est semblable en cela à beaucoup de ses sœurs d'Europe et d'Amérique, et probablement c’est à ce fait qu’elle doit sa prospérité et ses succès. James Mac Gill, son
fondateur, était un brave Écossais, né à Glasgow en 1744. Il émigra au Canada et se livra au commerce des fourrures, qui constituait alors la principale richesse du pays. Fixé ensuite à Montréal, il en devint l’un des citoyens les plus en vue. Lors de la guerre contre les États- Unis en 1812, il prit, malgré son grand âge, une part active à la défense et mourut l’année suivante, laissant une somme de 30 000 livres (750 000 francs) destinée à élever un collège devant faire partie de l’Université provinciale.
Ce projet d'Université provinciale gisait sur le tapis depuis dix ans; il était peut-être un peu prématuré si l'on considère que Montréal avait alors 15 000 habitants, qu’une partie de ceux-ci demeuraient encore dans des huttes de bois et qu'en 1813 le mouvement du port se bornaït à l'entrée de 9 vaisseaux par an, représentant à peine 1600 tonnes de marchandises. Mais M. Mac Gill devinait quel rôle l'instruction publique allait jouer dans le xix° siècle et il était pressé d'en assurer le développement au Canada. Le projet fut étouifé grâce « à la vigilance et à l'énergie du clergé catholique », a dit depuis Mgr Langevin, assez aveugle pour ne
pas comprendre les heureux résultats qu’il contenait en germe. Les catholiques eussent fondé de leur côté un collège; d’autres encore se seraient élevés peu à peu et l'Université de Montréal serait devenue un foyer de science et de travail, un véritable Oxford colonial.
Il fallut se résigner à élever le collège sans l’Université; une charte royale lui fut octroyée, mais les difficultés financières étaient grandes et l'institution, presque réduite à sa Faculté de médecine, périclita jusqu'au jour où un groupe d'hommes zélés entreorirent de la relever et d'assurer définitivement son existence.
Le gouverneur général du Canada en est le visitor. Le conseil des Directeurs, lesquels se recrutent eux-mêmes, compose avec les fellows et le principal la corporation, qui fait les règlements et confère les diplômes. Divers collèges sont affiliés à l'Université. Le Principal n’a pas des pouvoirs aussi étendus que les présidents de Princeton ou d'Harvard. Quant aux étudiants, leur nombre en 1888 élait de 793, dont 405 femmes admises à suivre les cours.
Il y a quatre facultés pour les arts, les sciences appliquées, la médecine et le droit.
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Hier, on jouait au foot-ball à Mac Gill; aujourd’hui, il ÿ a un match sur le terrain de la Montreal Amateur Athletic Association, mais les parties de la crosse, ce fameux jeu indien si pittoresque et si entraînant, ont cessé; l’intérèt se reporte vers les Snow Shoes Clubs, où l’on se dépèche de tout remettre en état. Bientôt sur les pentes glacées, dans l’air ensoleillé, ou bien la nuit à la lueur des torches, les coureurs circuleront en bandes joyeuses, les pieds armés d'immenses raquettes qui glissent sur la neige; les toboggans descendront avec une vitesse verligineuse du haut de la montagne, et dans les rues les traineaux se croiseront innombrables, Puis viendra ce merveilleux carnaval de glace pendant lequel les fêtes se succèdent sans inter-
ruption. Un palais transparent, dont les eaux congelées du Saint-Laurent fournissent les matériaux, s'élèvera sur une des places de Montréal et, chaque soir, on l'illuminera avec des flammes du Bengale. Comme ils l’aiment, leur hiver!
C'est pour eux l’époque des communications faciles, du bon air pur et des vrais divertissements : les plaisirs de l'été ne sont qu’un pisaller. La neige et la gelée sont attendues avec impatience même par les vieilles dames que l’âge immobilise, et qui semblent retrouver au contact cuisant de l'hiver canadien un peu de force et de jeunesse.
Les snow shoes, mot à mot : « souliers de:
neige », constituent un moyen de locomotion; le toboggan est une sorte de montagne russe... La colonie anglaise trouve là matière à satisfaire ses goûts de sport. Des associations se sont constituées; leurs jolis chalets sont accrochés aux flancs du Mont Royal, abrités derrière un repli de terrain, ou dissimulés dans les arbres. Ils comprennent des vestiaires et invariablement une salle de danse, lambrissée de sapin vernis, décorée d’étendards et de têtes d’animaux : la danse est ici annexée à tous les sports.
Le Hunting Club, qui est en bas dans la ville et sert de rendez-vous pour les chasses à courre, n'a pas seulement un chenil bien rempli, des écuries, un champ de manège et dans la maison de jolies chambres et une piscine : il contient encore une salle de bal dont le parquet repose — Ô raffinement! — sur des ressorts de voiture.
Dans toutes ces associations, les quelques Canadiens-Français qui aiment les exercices physiques et le plein air trouvent généralement un accueil très sympathique, mais on n’y parle qu'anglais et tout ce qui est anglais domine.
En villégiature, sur les bords du lac Chambly.
La maison est une grosse masse de granit aux murs solides; an poêle immense ronfle au pied de l'escalier et, quand nous rentrons le soir un peu moulus de nos excursions en bog board, le feu, les bougies, la nappe bien blanche, toutes les choses de chaque jour semblent plus brillantes et plus confortables. Je n'ai jamais vu écrit le mot que je viens d'employer, mais la première fois qu'il a frappé mes oreilles je n'ai pas eu le moindre doute relativement à son étymologie : bog, fondrière, — et board, planche. C'est bien cela : une voiture pour aller dans les frondières et composée d’une simple planche. Vous voyez la chose d'ici! Point de ressorts, bien entendu! On tient comme on peut et le trot
re TES SE .
sans étriers n’en saurait donner qu'un lointain avant-goût. Dire que ce n'est pas amusant, ce serait mentir. Au début, les secousses semblent pénibles ; à la longue, on s’en fatigue probablement, mais une journée de bog board avec un cheval qui file bien, du soleil et du vent, &’est Lu. sport de première classe. Le Log board est une voiture d'été. Quand la neige a fondu, elle découvre des routes invraisemblables, que la pluie et la sécheresse transforment tour à tour en océans de boue et en ornières gigantesques; ajoutez-y des quartiers de roches, des cavités insondables, des ruisseaux égarés, des affaissements de terrain et vous aurez une idée des routes canadiennes.
Nous venons de traverser un pont de bois, sorte de galerie vermoulue, et couverte, ornée aux deux extrémités par un portique grec grossièrement taillé. En dessous, 1l y a des rapides; sur l’autre rive, un village, puis sur une pointe avancée où pousse un maigre gazon, les ruines du fort Chambly se dressent solitaires et grandioses; les souvenirs qu’elles évoquent sont tout français et cela semble un déshonneur ce
nom du marquis de Lorne gravé sur une plaque
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de marbre, qu'on a encastrée dans les bastions le jour de sa visite. Ce fut un Peau jour cependant pour l'homme de cœur qui s’est constitué le gardien de ces ruines et a fini, à force de sollicitations, par y intéresser le représentant de la reine. Il n’en serait rien resté sans son intervention patriotique. Dans l’intérieur du fort, 11 s'est aménagé un logement qui est en train de devenir un véritable musée; puis il a creusé, fouillé la terre, retrouvé des fondations en même temps que, de ses propres mains, il cimentait les pierres effritées. Sa joie, c'est de montrer tout cela aux Français trop rares qui viennent le visiter.
En route, de nouveau, à travers une plaine immense où courent des bestiaux; le bruit des rapides s’est perdu derrière nous. Sur le bord du chemin, quelques maisons dont les cheminées fument; là-bas, un clocher terminé parun potiron comme ceux des églises bavaroises : le potiron est recouvert de fer-blanc et cela brille comme un soleil. Plus loin, nous achetons des pommes à un vrai Normand qui ne veut pas se compromettre en nous disant si l'année a été bonne ou
mauvaise : « Pour une année qu'y aurait des
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poumes, Y en à point; mais pour une année qu'y en aurait point, y en a! » — Un petit manoir d'aspect très coquet vient à nous, enchâssé dans un semblant de pare. Le propriétaire est un échappé d'Europe, qui a voulu reproduire ici quelques-unes de nos élégances campagnardes; mais, à présent, il en a lui-même perdu le goût; ses corbeilles de fleurs sont envahies par les ronces; ses allées de gravier sont boueuses et irrégulières; et l'eau de la petite cascade artificielle a renoncé à couler droit, ses gouttelettes s'en vont chacune de leur côté.
La montagne en pain de sucre que nous apercevions depuis longtemps se laisse enfin approcher : elle est toute seule dans la plaine; ses bords sont escarpés et, à mi-côte, adossée au rocher, une interminable construction de bois élale ses fenêtres closes, ses promenoirs solitaires et ses balcons déserts. C’est Zroquois House, caravansérail d'été où l’on vient de Montréal passer quelques semaines chaque année; alors le champagne coule, on danse, on
rit, on flirte..….,
uée etit US ; riéproamème Nhvasont etite ses .
nous nfin ine ; Le au bois soliuots t de que , on
Je ne voudrais pas toucher à l’enseignement primaire, ce qui m'entrainerait trop loin, mais seulement dire un mot de la taxe scolaire. Les contribuables de la cité de Montréal payent pour l'entretien de leurs écoles une taxe d’un centime par piastre de 5 francs, sur la valeur totale de la propriété foncière. La valeur de la propriété, dans chaque quartier, est établie par deux « cotiseurs », l'un catholique et l’autre protestant. Les propriétes sont réparties en quatre listes distinctes selon qu'elles appartiennent : aux catholiques, aux protestants, conjointement aux uns et aux autres, ou bien à des corporations ou compagnies de commerce; enfin une quatrième liste comprend les pro-
priélés exemptes de taxe, La taxe n° 1 est
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remise intégralement aux commissaires d'écoles catholiques et la taxe n° 2, aux commissaires d'écoles protestantes; la taxe n° 3 est divisée entre eux proportionnellement aux chiffres de catholiques et de protestants indiqués dans le dernier recensement.
Ce système convient à un pays fédéralisé, où les deux religions forment de gros contingents; certains catholiques des États-Unis désirent le voir appliquer à leur pays, où la taxe scolaire s'étend également sur les protestants et les catholiques et sert à soutenir des écoles « unsectarian » en principe, mais restées protestantes en fait, car on y lit la Bible régulièrement. Peut-être donnerait-il de bons résultats aux États-Unis comme au Canada : en tout cas,
il ne saurait être applicable chez nous.
NII
Les élèves du collège de Montréal sortaient en promenade au moment où notre « calèche »
s’arrêtait devant le perron. Ils portaient d'atroces redingotes râpées et une ceinture de serge verte enroulée autour de la taille. Rien ne peut rendre l'air piteux et incomplet que leur donnait ce costume; on eüt dit un cortège de ratés, L'intérieur du collège me parut assez en rapport avec les êtres qu'il renferme; la propreté la plus élémentaire en est absente; dans les dortoirs, quatre rangées de lits à peine espacés et des cuvettes microscopiques mises là, comme à regret, par une concession maussade aux idées du jour. Ils sont 350 élèves dans cette boîte et ils ne payent que 80 dollars
(400 francs) par an. Mais la congrégation des
Sulpiciens est si riche! Ne pourrait-elle faire - quelque chose pour ses élèves? et que deviennent les revenus de la moitié de Montréal qu'elle possède sans avoir d'impôts à payer? Quelle révolution ils sont en train de se préparer làbas!
J'ai visité encore des high schools, l'École polytechnique, l'Académie commerciale, puis des écoles anglaises : partout le même contraste. Ici, des muscles, de l’activité, de la hardiesse, des regards bien francs; là, des membres maladroits, des attitudes gauches, aucune indépendance, rien de viril. Leur rude climat leur rend la santé malgré tout, mais le caractère qui ne germe pas, qui pourrait ensuite le créer de toutes pièces? Nous sommes entrés en passant dans un gymnase où beaucoup d’écoliers se
livraient à des exercices de force et d’agilité.…
tous anglais!
En notre honneur, le drapeau tricolore flotte au sommet du Haras national, la nouvelle création du jeune et ardent directeur général de la Société hippique d'exportation. Les lecteurs de la Brèche aux buffles connaissent par le menu son ranch du Dakota et savent par quelle persévérante et inébranlable fermeté il est parvenu à s'attacher la Fortune, cette grande rouleuse. Il s’agit maintenant d'ouvrir le marché canadien, comme celui des États-Unis, aux chevaux percherons et normands. Ce sera une victoire sur l'Angleterre, qui a, jusqu'ici, le monopole du commerce hippique. Le haras est à peine achevé, mais il est tenu de façon à faire sur les clients la meilleure impression. On sent, à tous les petits détails intérieurs, la main de fer recou-
verte du gant de velours. Dans la sellerie, A*** nous fait voir tout son équipement de cowboy : le pantalon de cuir, la selle mexicaine, le chapeau à larges bords, le lasso et les cordons en crin de cheval dont on s’entoure quand on dort dans la prairie, car MM. les serpents ne les franchiraient pour rien au monde, même pas pour dévorer un directeur de société hippique. Il nous raconte la vie du ranch, les ivresses et les dangers de leur existence, leurs plaisirs exotiques, les grandes chasses et les grands froids,.… et puis, quand il à bien causé de tout cela, d’un mot il revient à sa chère France, dans laquelle il sait bien qu’il serait un peu à l’étroit, mais qu’il ne quitte jamais par la pensée... C’est comme cela qu’il nous en faut, des Français!
ort an-
pur
Dans le spleeping qui nous traine vers Québec, je rêve que la neige tombe et, quand je me réveille, elle est là, en effet, couvrant la terre, et les grands sapins du Nord, et les pauvres cabanes misérables, mais elle fond bientôt et, pour notre arrivée, il n’y a plus que du vent et une pluie pénétrante. À première vue, cela ne séduit pas; le fleuve est plus étroit qu’on ne se l’imagine, la montagne moins haute, la citadelle moins crâne. Au débarcadère, les fameuses calèches sollicitent l'attention : sortes de conques marines posées sur des courroies, bien haut, et dodelinant d’une façon tout à fait comique sur les p' #s. On est tout surpris de ne pas voir là dedans un dieu de l’'Olympe en-
veloppé dans un nuage et tenant des guirlandes de roses. Au contraire, ce ne sont, à l’entour, que vieilles masures, escaliers humides, pignons pointus, puis un éboulis gigantesque, des pans de murs et des toitures en morceaux : c'est la catastrophe du mois dernier; la monlagne s’est effondrée au-dessous de la terrasse Dufferin.
Un chef-d'œuvre, cette terrasse parquetée comme un skating et ornée de kiosques où des orchestres viennent se faire entendre les soirs d'été; le Saint-Laurent vu de là-haut esl vraiment grandiose; la vieille ville est à vos pieds, la citadelle vous domine encore; vous apercevez la colonne très simple qui porte ces «mots de granit : MORTEM VIRTUS COMMUNEM — FAMAM, HISTORIA — MONUMENTUM POSTERITAS DEDIT. « Leur courage les fit égaux dans la mort, l'histoire les unit dans la gloire, la postérité accole sur ce monument leurs deux noms » :
Wolfe et Montcalm. Sans doute, ce serait plus beau si nous n'avions pas perdu la Nouvelle- France, si Napoléon n'avait pas sacrifié la Louisiane et dédaigné la Plata, si l'Inde nous était restée. Mais faut-il compter pour rien
etée où les | est vos Vous
Ces
ous ces noms français que gardent les lointains rivages, toutes ces luttes françaises dont parlent les annales de tous les peuples, toule celle gloire francaise qui flotte dans le monde ?
Mon cocher m'a exhorté à prendre un train qui «ronne » plus vite qu'un autre. C'est un Canadien-Français qui sourit jovialement en parlant du « vieux pays ». Il me fait voir sur la route les jolies « places » et s’arrète à un croisement à niveau pour laisser passer les « chars ». [Test inquiet de savoir si je préfère la « Puissance » aux « États »; en politique, il partage la manière de voir de M. un tel, « écuyer », et il est l'ennemi de M. un tel, également « écuyer ». Ces mots anglais : run, place, cars, Dominion, States, esquire, qui n'ont pas d'équivalents en français et que les Canadiens y transplantent bon gré mal gré, produisent l'effet le plus saugrenu.
De Québec à Montmorency, où nous allons,
train ‘st un nt en ir sur à un er les réfère tique, n tel, , Éga-
run, , qui ue les
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1llons,
ce n’est, le long du Saint-Laurent, qu'un village ininterrompu. Une basilique de bois dresse sur la droite ses deux clochers pointus. Tout est en bois, tout sent l'hiver qui vient; on répare les traineaux, on répare les fourrures, on amasse du combustible, on repose les doubles fenèlres; dans la coulisse, le froid s'apprète à entrer en scène au premier coup d'archet du grand chef d'orchestre.
Le grand séminaire de Québec fut fondé par Mgr de Laval en 1663 et le petit séminaire ou collège en 1668. L'université Laval a été fondée en 1852 par le séminaire et elle prit le nom de l’évêque auquel elle doit indirectement son existence. La charte royale lui a été accordée sur la recommandation de lord Elgin, alors gouverreur général. Cette institulion ne fait qu'un avec le grand et le petit séminaire, le premier alimentant la faculté de théologie et le second, les autres facultés.
L'archevèque est le visiteur; le supérieur du séminaire est de droit recteur. Les diplômes sont ceux de bacheliers, de licenciés ou maitres et de docteurs. La faculté des arts se divise
en deux sections : celle des sciences et celle des
ndé smiaval elle ndi- » Jui lord titueltit é de ltés.
re du mes nai-
vise
des
lettres. Un prix a été institué par le prince de Galles; le nombre des étudiants est considérable. Les bâtiments sont grands, mais sales et mal tenus. Par les fenêtres, j'aperçois les élèves du petit séminaire qui devisent gravement dans leur étroit préau : toujours les redingotes ràpées et les ceintures de serge verte.
L'université possède des revenus considérables et à fondé une succursale à Montréal, pour y étouffer dans l'œuf l'université Victoria, de la province d’'Ontario, laquelle y possède également une succursale . Comme l'étouffement n'était pas assez rapide, on s'est adressé au pape, qui l’a prononcé d'office, ce qui a causé de légitimes mécontentements à Montréal. Il y à encore une université connue sous le nom de « Bishop's College »; elle est située à Lennoxville, dans les cantons de l'Est, et placée sous le patronage et la direction de l'Église anglicane. Elle à été fondée en 1843
par l’'évèque Mountain.
Quelques personnes qui représentent chez nous l'ignorance crasse sont persuadées que le percement de l'isthme de Suez a facilité les relalions de l’Europe avec le Canada. A l'étage audessus, on sait dans quelle partie du globe il convient de placer ce pays; mais on le considère comme une petite colonie anglaise ayant pour capitale notre vieille ville de Québ-c. Au-dessus encore, on est au courant des phases politiques de l'histoire canadienne; on connait l'existence du Dominion, confédération des sept provinces de la Nouvelle-Écosse, du Nouveau-Brunswick, de Québec, d'Ontario, du Manitoba, de la Colombie anglaise £t de l’île du Prince-Edouard; on sait que Terre-Neuve s'annexera peut-être un jour et que, dans les immenses lerriloires
;, chez que le s relage aulobe il sidère t pour dessus itiques stence vinces swick, la Co-
uard ; ut-être
itoires
du nord-ouest, le Canada se taillera bientôt de nouvelles provinces. Mais ce qu’on ignore assez sénéralement c'est qu'une province canadienne ressemble absolument à un État de l'Union. La province de Québec a, comme le Massachusetts ou l'État de New York, son gouverneur, ses ministres et ses deux chambres. Elle fabrique ses propres lois et jouit d'une autonomie parfaite.
Voilà pourquoi je m'assis, ce soir-là, à la table hospitalière du secrétaire de l'instruction publique, en compagnie du premier ministre, du chef de l'opposition et de plusieurs autres personnages politiques. Honoré Mercier, premier ministre de la province de Québec, n'est pas un homme ordinaire, Il n’a rien du chef l'État froid et compassé, accablé de soucis et suivant toujours au travers des conversations une pensée dominante. Il est bon enfant, rieur, avec des histoires drôles plein la tête; il vous les conte pittoresquement avec son accent trainard et un peu paysan, et ilen rit tout le premier. Au fond, c’est un homme extrêmement
fin, qui joue aux échecs avec ses adversaires el
combine fort bien ses coups. Il est chef d'un
parti élastique susceptible de devenir tour à tour castor , libéral, national, etc., sans avoir à renier ses principes. En face de lui, à table, le bouillonnant et intrépide chef de l'opposition, vrai Don Quichotte parlementaire, lui portait des bottes secrètes dont il étudiait l'effet d'un œil triomphant. Tout d'une pièce, ce chef de l'opposition, et le cœur sur la main. « Monsieur le Premier, disait-il, monsieur le Premier, écoutez bien !... » Et la conversation s’'animait, et tout le monde voulait parler à la fois. Alors M. le Premier promenait autour de lui un regard narquois et, plantant son couteau sur la table, recommencait en ces termes : « Voyez-vous, mes enfants. ».
Au nombre de « ses enfants » il y avait deux silencieux, qui, sans doute, entendaïent fort bien le français, ayant l’un et l’autre des fonctions à remplir dans la province, mais qui prétendaient ne pouvoir le parler. Sur les lèvres du premier ministre et des autres convives les phrases anglaises succédaient aux françaises, indiquant non une grande pureté d’ac-